A Paris, Anne Hidalgo à l’heure des choix

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La démission brutale de Bruno Julliard affaiblit une majorité déjà mal en point. Mais les partenaires d’Anne Hidalgo, qui faisait encore récemment figure de recours du PS post-Hollande, espèrent que ce départ clarifiera la ligne politique de la maire.

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Et si finalement le départ de son adjoint était une bonne nouvelle pour Anne Hidalgo ? À première vue, la démission médiatique de Bruno Julliard, assortie de propos violents à l'endroit de la maire de Paris, est une catastrophe pour la socialiste, déjà fragilisée par l'échec du nouveau Vélib', la saleté des rues de la capitale ou les divisions de ses anciens amis. Mais à gauche, certains espèrent que la rupture avec l'ancien président de l'Unef permettra la clarification politique qu'ils attendent.

« En réalité, cela pousse à la clarification stratégique d’Anne Hidalgo : elle se rend compte qu’elle peut compter sur l’alliance PS/PCF/EELV, ça l’émancipe de son attachement avec LREM », commente Nicolas Bonnet Oulaldj, président du groupe communiste au conseil de Paris. L'édile s'est d'ailleurs montrée au premier rang lors du discours du secrétaire national du PCF Pierre Laurent, lors de son allocution annuelle à la Fête de l'Humanité, le week-end dernier.

Élue en 2014, quand le PS perdait à peu près partout, Anne Hidalgo faisait figure de recours possible pour les socialistes laminés par le quinquennat de François Hollande. Elle disposait de plusieurs atouts : une femme et un positionnement central au PS. Longtemps proche de Martine Aubry, et dauphine de Bertrand Delanoë (avant de se fâcher avec lui), elle ne rebutait ni l'aile gauche du PS ni sa droite : sa majorité est d'ailleurs à l'image de cette capacité de synthèse, allant du centre-droit (Modem) aux communistes.

Mais l'élection d'Emmanuel Macron a profondément déstabilisé la majorité parisienne : plusieurs soutiens d'Hidalgo ont rejoint LREM ; elle-même a semblé hésiter sur la ligne à suivre (lire notre enquête). Dans ce contexte, les relations devenues exécrables avec Bruno Julliard, soupçonné jusque dans les rangs socialistes d'envisager de se rallier à La République en marche dans les mois qui viennent, n'arrangeaient rien.

En off, certains socialistes expliquent que la confiance avec Julliard était rompue depuis plusieurs mois, et qu'ils préfèrent le voir démissionner maintenant, plutôt qu'à six mois des municipales prévues en 2020. « Plus que le fond, c’est la forme qui a choqué. La chose qui nous a surpris, ce n’est pas qu’il démissionne : il avait déjà pris ses distances depuis longtemps, donc on s’y attendait. C’est la manière dont il s’y est pris qui nous a scotchés », reconnaît un proche d’Anne Hidalgo. 

La maire de Paris le laisse aussi entendre, mercredi dans Le Figaro. « Quand les choses ont été très difficiles cet hiver avec un bashing, des attaques, une entreprise de démolition assez bien orchestrée à mon encontre, je me suis rendu compte que toute mon équipe était à mes côtés, me soutenait dans cette période difficile, à l'exception de mon premier adjoint, explique-t-elle. Au moins, le départ de Bruno Julliard aura clarifié les choses. Et je préfère qu'elles le soient en septembre 2018 que plus tard. »

« Cette violence, cette brutalité, ne serviront personne au final. Son agressivité, son image de trahison, serviront au contraire la majorité municipale », répète-t-on aussi dans son entourage. Comme un mantra.

Du reste, la violence de ses propos tranche avec son comportement lors des réunions internes ou au conseil de Paris : « Il ne disait jamais rien, pas un mot plus haut que l’autre », raconte un témoin. Même son de cloche de Christophe Najdovski, chef de file Europe Écologie-Les Verts, et maire adjoint aux transports : « La brutalité de l’expression, c’est ça qui est choquant. Normalement, en politique, on lave son linge sale en famille. Là, ça ne se fait pas. »

Dans une interview d’un rare franc-parler donnée au journal Le Monde, lundi matin, le trentenaire, ancien leader étudiant, avait vilipendé « l’exécution défaillante » du projet politique soutenu en 2014, mais aussi le « déficit d’échange », « d’écoute », et « d’humilité » d’Anne Hidalgo. Il tance par ailleurs son « opportunisme » : dénonçant son intention d’armer la police municipale ou de rendre les transports totalement gratuits, « alors qu’il faudrait réaliser des investissements colossaux nécessaires au développement des réseaux ».

Dans un long mail envoyé aux 165 élus de la mairie quelques minutes après l’entrevue avec Hidalgo (lire sous l'onglet Prolonger), Julliard plaide aussi pour la mise en place d'une nouvelle équipe à Paris, y compris en élargissant la majorité à d'autres partenaires (sans les citer) : « Pour surmonter ces difficultés, nous ne pouvons nous tourner vers nos seuls soutiens traditionnels (…) Je crois à une gauche dont la gestion rigoureuse et le management professionnel sont les garanties de progrès (…) Il faudra aux progressistes une équipe largement renouvelée, créative et diverse (…) Je suis convaincu que la future majorité doit trouver son cœur au centre-gauche. » Un réquisitoire bien loin de ses jeunes années passées aux côtés de Benoît Hamon.

Bruno Julliard et Anne Hidalgo le 2 mars 2018. © Reuters Bruno Julliard et Anne Hidalgo le 2 mars 2018. © Reuters

« Ces derniers temps, Julliard était sur une ligne droitière, il appelait explicitement à une alliance avec LREM, estime Ian Brossat, l’adjoint PCF au logement, aujourd’hui tête de liste du Parti communiste pour les européennes. Il s’est prononcé contre la régulation d’Airbnb et a déroulé le tapis rouge pour le patron d’Airbnb quand il est venu à Paris. Il est aussi contre la gratuité des transports en commun. »

« Il ferait une très bonne recrue Macron-compatible, il est d’accord sur toute la ligne libérale, et pourrait incarner “l’aile gauche” macronienne. Ça craque de partout dans les services à cause du type de gouvernance d’Hidalgo, là, il voit qu’il y a un coup à jouer : comme Macron a trahi Hollande, il trahit Hidalgo », ajoute Danielle Simonnet, « candidate à la candidature » pour La France insoumise, en 2020.

« Bruno a théorisé la disqualification d’Anne Hidalgo, c’est dans le droit-fil de tous les anciens de Delanoë déçus par son mandat et qui aimeraient reprendre la mairie », ajoute un proche de l’édile. Jérôme Gleizes, conseiller de Paris EELV, y voit plutôt l’envie de remplacer Anne Hidalgo sur son propre terrain : « L’interview au Monde est alambiquée, et Julliard est ambigu : il ne se place pas comme un soutien franc à LREM, il n’est pas dans la rupture sur le fond politique, mais dénonce un problème de méthode. » Comme si l’ex-premier adjoint souhaitait incarner l’alternative… mais sur la forme.

Ceux qui soutiennent encore Anne Hidalgo refusent en tout cas de croire à la promesse faite par Bruno Julliard d'arrêter la politique active – il a annoncé qu'il allait travailler dans le privé. La plupart d'entre eux sont convaincus que l'ancien syndicaliste étudiant prépare déjà le coup d'après.

Les hypothèses se multiplient malgré les démentis officiels : appel du pied à La République en marche, pour être investi en 2020 ? Intention d’affaiblir la maire pour s’associer à la candidature de centre-gauche du copain des années Delanoë, Gaspard Gantzer ? Volonté de s’ouvrir une carrière politique nationale, voire de rejoindre bientôt le gouvernement ? « Il travaille en sous-main avec les macronistes. Il doit voir que Benjamin Griveaux ne fait pas la maille, du coup, il tente sa chance », veut croire un membre de la majorité sous couvert de l'anonymat. 

La trajectoire politique de l’ancien président de l’Unef, qui dirigeait l'organisation étudiante au moment de la bataille contre le Contrat Première Embauche en 2006, laisse à penser qu’aucun des scénarios n’est impossible. « Connaissant le personnage, qui change au gré du vent, rien ne m’étonnerait », confie un ancien cadre de l'Unef, qui rappelle le sentiment de trahison des adhérents, le jour où Bruno Julliard a décidé d’entrer au PS.

« Dans son interview au Monde, Julliard reprend les mêmes éléments de langage que tous les anciens qui ont lâché la maire, souligne aussi Nicolas Bonnet Oulaldj, c’est troublant. » Ces dernières années, plusieurs « bébés Delanoë » ont déserté : l’ancien directeur de cabinet d’Anne Hidalgo, Mathias Vicherat, parti à la SNCF en 2017 ; Aurélien Rousseau, l’ancien secrétaire général adjoint de Delanoë, parti au moment de la passation de pouvoir entre Delanoë et sa protégée en 2014 ; Julien Bargeton, l’ancien premier adjoint à la maire chargé des finances et de la culture, devenu soutien d’Emmanuel Macron en juin 2017, mais encore Gaspard Gantzer et, aujourd’hui, Bruno Julliard… 

Contacté par Mediapart, Julliard n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Gaspard Gantzer, fondateur du mouvement « Parisiens, Parisiennes » après avoir été le porte-parole de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris, répond en revanche bien volontiers pour son ancien collègue : « On ne s’est pas concertés concernant sa sortie. Il n’a pas d’arrière-pensée. Mais je veux saluer son courage d’être parti. Il a été au bout de sa résistance, il doit construire une autre page de sa vie. »

Même tonalité de la part de Benjamin Griveaux, actuel porte-parole du gouvernement, qui vise l'investiture LREM à Paris. « Ce qu’il fait est courageux, certains trouvent que ses mots sont durs ; je les trouve justes. C’est toute la confrontation du monde politique au réel », explique-t-il à Mediapart. Lui aussi insiste sur la personnalité de la maire : « Je ne pense pas qu’Anne Hidalgo a un problème de positionnement politique, en revanche il y a un problème dans l’exécution des décisions. C’est Paris contre le reste du monde, or ce n’est pas comme ça que l’on fait avancer des projets. » Avant d'ajouter : « Quand on l’écoute, tout le monde est responsable des problèmes à part elle. »

Griveaux souligne, également, les tiraillements politiques au sein de la majorité d'Hidalgo : « Il y a des désaccords sur des choses essentielles. Certains sont pour l’économie de marché, d’autres pour la décroissance. Sur l’Europe, ils ne sont pas d’accord non plus. » Mais le secrétaire d'État dément par avance toute alliance avec Bruno Julliard. Les municipales de 2020 sont encore loin.

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Les propos de Benjamin Griveaux ont été recueillis par Ellen Salvi.