Lactalis, une firme sans foi ni loi

Manquements à la sécurité alimentaire, pollution massive des rivières, dissimulation d’informations, faillite des mécanismes de contrôle, évasion fiscale à grande échelle… Pendant un an, Disclose a enquêté sur les secrets du géant mondial des produits laitiers.

Disclose

19 octobre 2020 à 20h01

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Chaque année en France, Lactalis transforme 5 milliards de litres de lait en produits qui inondent les rayons des supermarchés. Camembert Président, roquefort Société, lait Lactel, petits pots La Laitière, mozzarella Galbani… À force d’innovations telles que la commercialisation des premières briques de lait UHT, la modeste fromagerie Besnier, ouverte à Laval (Mayenne) en 1933, est devenue le leader mondial des produits laitiers.

Un empire familial qui pèse désormais 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires sans jamais avoir été coté en bourse. Une exception dans le monde des géants de l’agroalimentaire qui permet à Emmanuel Besnier, petit-fils du fondateur et actuel président du groupe, de régner sur le marché de l’or blanc sans avoir de comptes à rendre, ni à des actionnaires ni à personne.

Le siège de Lactalis à Laval, en Mayenne. © Nicolas Serve

L’industriel emploie 15 000 salariés dans l’Hexagone, répartis entre le siège du groupe à Laval et une myriade de sociétés essentiellement implantées dans le monde rural. Étoile du Vercors, Société fromagère de Mayenne, Société laitière de Retiers… Lactalis détient pas moins de 70 usines disséminées sur l’ensemble du territoire – près de 270 dans le monde. Le nom du groupe n’apparaît nulle part. Pas plus sur le fronton des établissements que sur les milliers de produits qui sortent des lignes de fabrication. Lactalis préfère jouer la carte du terroir et de l’authenticité plutôt que celle de poids lourd de l’industrie agroalimentaire.

« Nous sommes l’addition de centaines d’entreprises locales. Nos services centraux restent réduits : on délègue beaucoup », se plaît à dire Emmanuel Besnier. Dans la réalité, le siège mayennais ne délègue aux directeurs d’usines qu’une partie infime des décisions. La structuration en filiales repose sur une stratégie moins avouable, celle de diluer la chaîne de responsabilités. Les directeurs d’usine se retrouvent ainsi en première ligne en cas de litiges, voire de poursuites judiciaires.

Depuis vingt ans, Emmanuel Besnier a érigé cette culture de la discrétion en véritable doctrine. Refusant de publier ses comptes – avant d’y être finalement contraint en 2017 – et n’autorisant l’accès à ses usines qu’à des journalistes triés sur le volet. Préférant même se murer dans le silence au lieu de présenter des excuses publiques aux familles des bébés empoisonnés par du lait en poudre contaminé à la salmonelle, courant 2017.

Disclose a enquêté sur le système Lactalis. Pendant un an, nous avons recueilli des dizaines de témoignages inédits, analysé des centaines de documents administratifs et judiciaires, interrogé de nombreux spécialistes. Ce travail de longue haleine dévoile pour la première fois l’étendue des dérives, mais aussi le sentiment d’impunité au sein de la multinationale des produits laitiers.

Manquements à la sécurité alimentaire, pollution massive des rivières, dissimulation d’informations, faillite des mécanismes de contrôle, évasion fiscale à grande échelle, chasse aux lanceurs d’alertes… Bien loin, donc, de la prétendue « stratégie de proximité, respectueuse de son environnement, de ses hommes et exigeante en matière de qualité sanitaire », vantée par la communication officielle de l’entreprise.

Au siège de Lactalis à Laval, en Mayenne. © Nicolas Serve

« Quand vous entrez dans la société, on vous explique que vous faites partie d’une grande famille, témoigne Hugo, un ancien technicien fromager de Lactalis. En fait, on vous apprend surtout le culte de l’entreprise ou plutôt, le culte du secret. » En effet, lorsque nous avons frappé à la porte de plusieurs usines du groupe, la réponse fut toujours la même : « Veuillez contacter par mail la direction communication. » Comme un écho à la consigne envoyée à l’ensemble des salariés par Philippe Laborde, le directeur industriel de Lactalis il y a quelques semaines : « Merci de me remonter immédiatement toutes actions des journalistes qui pourraient tourner autour de vos sites. Le service communication suivra en direct et en détail ce dossier. » Une organisation cadenassée que Disclose a pris le temps de déverrouiller.

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