France Enquête

Présidentielle : la sécurité d’Emmanuel Macron en question

Accumulations de retards, surprises dans le programme, bains de foule intempestifs… Les agents chargés de la sécurité d’Emmanuel Macron ont le plus grand mal à cadrer les dispositifs de protection du chef de l’État, qui refuse de changer ses habitudes. Son garde du corps le plus fidèle vient de quitter l’Élysée.

Antton Rouget et Ellen Salvi

19 octobre 2021 à 14h19

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Il était le garde du corps le plus proche d’Emmanuel Macron. Le plus fidèle aussi. Depuis la campagne victorieuse de 2017 à l’Élysée, il a accompagné le président de la République dans chacun de ses déplacements. Mais il ne terminera pas le quinquennat à ses côtés.

Christian Guédon, l’ancien gendarme dont Mediapart avait raconté le parcours pendant l’affaire Benalla, a discrètement quitté les rangs du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), le 15 septembre 2021, selon nos informations.

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© Mediapart

À certains de ses proches, cet officier de sécurité expérimenté avait porté, ces derniers mois, un regard sévère sur la protection du chef de l’État, de nouveau questionnée par deux événements récents : la gifle infligée par un militant royaliste le 8 juin, lors d’une visite dans la Drôme ; et l’œuf lancé le 27 septembre, au Salon international de la restauration, de l’hôtellerie et de l’alimentation (SIRHA), par un jeune homme, ensuite interné en psychiatrie.

Emmanuel Macron dans les rues de Valence, le 8 juin, peu après avoir reçu une gifle. © Nicolas Guyonnet/Hans Lucas via AFP

En janvier 2020, déjà, des critiques sur les failles de la sécurité présidentielle avaient été formulées à la suite de l’exfiltration de Brigitte et Emmanuel Macron du théâtre parisien des Bouffes du Nord, dans le Xarrondissement de la capitale. Le couple présidentiel, venu assister à une pièce, avait dû quitter la salle en catastrophe pour échapper aux quelques dizaines de manifestants qui s’étaient rassemblés sur place.

L’ancien conseiller présidentiel, Alexandre Benalla, avait alors publiquement jugé cette image « catastrophique », en taclant ouvertement les équipes élyséennes sur les réseaux sociaux : « On exfiltre un président de la République en cas de menaces imminentes d’atteinte à sa vie ou à son intégrité physique. Pour l’ordre public, on prend des mesures en amont, on se renseigne, on mobilise, on tient la position ! L’image de la fuite est toujours catastrophique... »

Être au contact

Après la gifle reçue le 8 juin, c’est plutôt l’attitude du chef de l’État qui a suscité des interrogations. Comme à son habitude, Emmanuel Macron avait ce jour-là subitement quitté le dispositif de sécurité pour aller serrer les mains des curieux coincés par une barrière de protection. Si l’initiative n’avait pas franchement surpris ses équipes, coutumières du fait, elle avait beaucoup étonné les professionnels.

L’ancien directeur du Service de protection des hautes personnalités (SPHP, devenu SDLP en 2013), René-Georges Querry, avait ainsi invité le président de la République à « perdre cette manie d’être physiquement au contact des gens ». « Pour moi, il n’y a pas objectivement eu de raté parce que les mesures en amont avaient déjà été prises, avait-il développé sur LCI. Le groupe de personnes n’était ni important, ni hostile. Il était composé de personnes d’âge mûr, contenues derrière une barrière avec des policiers qui ont manifestement, au préalable, contrôlé qu’elles n’étaient pas armées. »

Pour René-Georges Querry, la responsabilité reposait donc sur le seul comportement du chef de l’État : « Je pense que, désormais, la précaution sera de ne pas être au contact direct des gens mais d’avoir un recul d’un mètre pour éviter de prendre une gifle. » À l’Élysée, où l’on rappelle que le « risque zéro n’existe pas », en renvoyant aux précédents sous Nicolas Sarkozy et François Hollande, une réflexion a toutefois été engagée à la suite de cet événement.

Refus de changer les habitudes 

« Tous les déplacements du président de la République au niveau national comme à l’international font systématiquement l’objet d’un rapport adressé au directeur de cabinet qui propose au chef de l’État, le cas échéant, des adaptations aux dispositifs de sécurité », explique l’Élysée, en précisant que la « force du GSPR, c’est cette méthode de travail basée sur l’agilité et l’adaptabilité ».

Mais Emmanuel Macron a déjà fait savoir qu’il ne modifierait pas ses habitudes. « Le président de la République est assez clair, il dit : “Je ne changerai pas, intégrez ça dans vos dispositifs, mais je ne veux pas du bleu partout, un cordon à 50 mètres, etc.” », indique son entourage.

Aux États-Unis, c’est le « Secret Service » qui fixe les règles de déplacement – horaires, parcours, etc. – du président, et non l’inverse. Rien de tel en France où le GSPR est sommé de s’adapter aux aléas d’un chef de l’État qui accumule les retards et se plaît à changer de programme à la dernière minute, pour prendre son temps ou faire une visite surprise, persuadé de rester ainsi le « maître des horloges ».

« C’est une tradition républicaine typiquement française d’aller au contact de la foule pour un président », justifie l’Élysée. Si ce contact « nécessite une posture particulière », le GSPR « travaille pour rendre ce contact le plus sécurisé pour tous », ajoute la présidence. Quant à Emmanuel Macron, il « est aussi à l’écoute de sa sécurité et ne prend jamais de risques inconsidérés ».

Le président de la République n’a pourtant pas changé après la campagne de 2017 durant laquelle il n’hésitait pas, en se faufilant dans la foule rassemblée en meeting, à modifier au dernier moment le parcours initialement convenu avec ses équipes. Il ne compte pas changer davantage pour celle de 2022. Il se résout à un renforcement du dispositif qui l’entoure que lorsqu’il y a des menaces ciblées, comme ce fut le cas après l’assassinat terroriste de Samuel Paty. Or, selon l’un de ses proches, les remontées actuelles des services ne laissent pas apparaître d’hostilité particulière vis-à-vis du chef de l’État, mais plutôt de la lassitude.

Au début du quinquennat, avant la crise des « gilets jaunes », il est même arrivé, selon nos informations, qu’Emmanuel Macron quitte l’Élysée pendant quelques minutes sans être accompagné d’agents de sécurité, avant d’être rattrapé aux environs de l’Hôtel de la Marine, sur la place de la Concorde voisine. « À ce jour, aucune sortie même privée ne se fait sans sécurité », élude la présidence, questionnée sur cet épisode.

Dans ce contexte, plusieurs spécialistes s’étonnent de la facilité avec laquelle on peut pénétrer dans la « bulle » qui entoure le chef de l’État, censée être hermétique, et de l’absence de dispositif tourné vers l’extérieur, pour identifier les menaces à proximité de cette bulle. À leurs yeux, l’épisode du jet d’œuf constitue un véritable cas d’école.

Un agent de protection ayant travaillé pour Emmanuel Macron note qu’aucun des agents du GSPR présents ce jour-là ne sort de valise balistique en Kevlar pour protéger le président de la République d’un éventuel deuxième projectile. Aucun d’entre eux ne l’extrait non plus de la zone, souligne-t-il. Une réaction qu’il ne s’explique pas, quand bien même l’épisode se produit dans un lieu fermé et contrôlé.

À l’Élysée, on soutient pourtant l’inverse, indiquant que les agents du GSPR auraient identifié « tout de suite » que la menace n’était pas sérieuse. Il ne pouvait, dans tous les cas, s’agir d’une arme puisque les visiteurs du SIRHA avaient fait l’objet de fouilles à l’entrée du salon, explique-t-on.

« Dans un bain de foule, il faut faire preuve d’un grand discernement pour ne pas déployer de moyens disproportionnés qui pourraient engendrer des débordements au milieu d’une foule », développe la présidence. « En effet, dans ces situations il est difficile de déployer un Kevlar. Par ailleurs, le président était complètement entouré de sécurité et l’individu a été immédiatement arrêté et évacué. »

Chantier important de la présidence Macron, la sécurité du chef de l’État est un sujet sensible depuis l’affaire Benalla. Avant d’être définitivement débarqué, l’ancien conseiller élyséen en avait fait son pré carré, débordant bien au-delà de ses missions d’adjoint au chef de cabinet. Sur les conseils d’agents plus expérimentés, comme l’ancien patron de la « cellule de l’Élysée », Christian Prouteau, Alexandre Benalla avait même amorcé un projet de refonte du GSPR – qui réunit aujourd’hui environ 80 policiers et gendarmes.

Selon le secrétaire général du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP), la direction générale de la police nationale avait à l’époque expliqué que l’initiative visait à « couper » le « cordon avec le service de la protection (SDLP) », rattaché au ministère de l’intérieur. L’objectif : se détacher de la place Beauvau et prévoir plus de souplesse dans les recrutements, pour créer un dispositif à la seule main du président de la République.

Fidèle d’Emmanuel Macron, Christian Guédon avait d’ailleurs été intégré au sein du GSPR grâce à Alexandre Benalla et dans des conditions dérogatoires aux règles jusqu’ici en vigueur, comme l’avait révélé Mediapart.

Les menaces et les risques de toute nature sont mieux anticipés et mieux pris en compte.

L’Élysée

La refonte du GSPR avait aussi pour but de « diversifier les profils » au sein de la sécurité présidentielle : « Il était question de contractuels, d’anciens militaires, voire d’anciens agents de la DGSE, afin d’avoir un panel de qualités complémentaires, au motif que les policiers et gendarmes ne suffiraient pas pour accomplir les missions actuelles », avait dénoncé le représentant du SICP devant la commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla.

Mais le projet a dû être abandonné à la suite des révélations du Monde sur les violences commises par l’ancien conseiller élyséen lors de la manifestation du 1er mai 2018. Il a été remplacé, en 2019, par la création d’un poste de directeur de la sécurité de la présidence de la République (DSPR), qui fait le lien entre le commandement militaire, qui assure la sécurité du chef de l’État à l’intérieur des bâtiments présidentiels, et le GSPR qui se charge de l’extérieur.

L’Élysée se félicite de cette réorganisation en estimant que « les menaces et les risques de toute nature sont mieux anticipés et mieux pris en compte, en les portant à un niveau beaucoup plus élevé que précédemment », comme l’a récemment relevé la Cour des comptes. Dans le même rapport, la cour préconisait aussi, en guise d’amélioration, de « faire appel à des regards extérieurs adaptés qui sauraient répondre à la spécificité de la présidence ». Voire au fonctionnement particulier de son actuel locataire.

Antton Rouget et Ellen Salvi


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