Les 60 questions auxquelles Sarkozy pensait échapper

Fabrice Arfi et Karl Laske, qui mènent depuis 2011 l’enquête sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi, avaient adressé courant 2017, pour leur livre Avec les compliments du Guide (Fayard), soixante questions à Nicolas Sarkozy qui n’y avait pas répondu. Mediapart les publie en intégralité.

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Respectueux du contradictoire, Fabrice Arfi et Karl Laske avaient adressé à Nicolas Sarkozy une série de questions avant de terminer leur livre, Avec les compliments du Guide (Fayard, 2017), en lui précisant qu’ils étaient « bien entendu disponibles pour un entretien direct, si cela [lui] sembl[ait] envisageable ». Il ne leur a jamais répondu.

Les voici :

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1. Avez-vous évoqué le sujet de votre campagne électorale, directement ou de manière allusive, lors de votre première rencontre avec Mouammar Kadhafi en octobre 2005, comme l’a prétendu le colonel Libyen en 2011 ?

2. Les archives diplomatiques françaises font état d’une « rencontre demandée avec le guide » à l’occasion de cette première visite à Tripoli en 2005. Vous étiez donc demandeur d’un rendez-vous avec M. Kadhafi. Pourquoi ?

3. Vous auriez dit à Bernard Squarcini n’avoir jamais vu Mouammar Kadhafi en tête-à-tête. Or, les archives diplomatiques, ainsi que plusieurs témoins dont l’ambassadeur de France, certifient que cet aparté a bien eu lieu, en octobre 2005. Pourquoi l’avoir contesté ?

4. Vous êtes-vous rendu deux fois à Tripoli en tant que ministre de l’intérieur, comme l’a déclaré votre interprète détachée par les Affaires étrangères ?

5. Vous êtes-vous rendu une seconde fois confidentiellement, en avion spécial, à Tripoli en mai 2006, comme l’a déclaré un ancien responsable du protocole libyen entendu sous X ?

6. Pour quelle raison M. Hortefeux ne vous a-t-il pas accompagné à Tripoli, en octobre 2005, comme l’annonçaient les télégrammes diplomatiques ?

7. À la fin de la visite, avez-vous reçu la visite de M. Abdallah Senoussi dans votre suite du Corinthia ?

8. La question d’une grâce de M. Senoussi a-t-elle été évoquée par l’intéressé, par les autorités libyennes, ou par M. Mouammar Kadhafi lors de votre première visite ?

9. Le soutien du régime libyen à votre candidature présidentielle a-t-il été évoqué par les dirigeants libyens lors de ce déplacement ?

10. La question d’un montant affecté à ce soutien a-t-elle été posée à M. Claude Guéant par MM. Abdallah Senoussi et Ziad Takieddine, à la suite de votre voyage ?

11. Pour quelle raison, votre ministre délégué aux collectivités territoriales, Brice Hortefeux, s’est-il rendu à Tripoli en décembre 2005, pour y rencontrer M. Abdallah Senoussi ?

12. Avez-vous été informé des voyages communs de votre collaborateur et ami Thierry Gaubert avec Ziad Takieddine en Suisse lors de la campagne présidentielle d’Édouard Balladur ?

13. L’enquête a démontré que votre ami et collaborateur Thierry Gaubert a détenu un compte secret panaméen dissimulant une propriété cachée en Colombie. Avez-vous été informé de l’existence de cette propriété et de ce compte ?

14. Avez-vous pris connaissance de l’arrêt de la Cour d’assises de Paris condamnant Abdallah Senoussi à la réclusion criminelle à perpétuité pour sa responsabilité dans l’attentat contre le DC10 d’UTA?

15. Pourquoi ne pas avoir eu un mot en faveur de la libération des infirmières bulgares lors de votre première visite en Libye ?

16. Quelle mission avez-vous confié à MM. Takideddine et Hortefeux lors de leur déplacement en Arabie Saoudite en 2003 ?

17. Avez-vous validé le projet d’accord secret, établi lors des négociations du contrat de sécurisation des frontières du royaume, par M. Takieddine, et prévoyant un paiement offshore de 300 millions d’euros ?

18. Pour quelle raison l’Élysée vous a-t-il ordonné d’annuler votre voyage à Riyad en décembre 2003 ?

19. L’émissaire du ministère de l’intérieur, Ziad Takieddine, a-t-il été sollicité pour opérer un partage des commissions de ce contrat via l’envoyé de l’Élysée, Alexandre Djouhri ?

20. Dans les extraits de vos propos enregistrés par M. Patrick Buisson, vous auriez déclaré que Jacques Chirac avait voulu vous « faire signer un contrat avec l’Arabie saoudite » — « Je me demande encore comment il a osé me mettre ça sous le nez. […] Je n’ai jamais vu un type aussi corrompu » : s’agissait-il d’un partage de commissions ?

21. Avez-vous pris connaissance d’une note de renseignement suggérant que M. Takieddine avait fait l’objet d’une tentative d’assassinat le 19 avril 2004, sur l’île Moustique ?

22. Avez-vous remis une lettre de recommandation à M. Takieddine à l’attention des autorités libyennes ?

23. Avez-vous été informé de la rédaction par Bernard Squarcini d’un courrier soulignant que les investigations n’avaient rien démontré de défavorable à l’encontre de M. Djouhri ? 

24. Avez-vous été informé des recherches effectuées à la demande de M. Squarcini dans les archives de la DCRI en 2008 au sujet des notes consacrées à M. Djouhri, 70 au total ?

Alexandre Djouhri, un guépard des affaires. © DR/Mediapart Alexandre Djouhri, un guépard des affaires. © DR/Mediapart
25. Avez-vous rencontré M. Djouhri, au milieu des années 1980, comme le prétend ce dernier ?

26. M. Squarcini vous a-t-il informé des voyages effectués par M. Hortefeux dans des pays arabes et le Moyen-Orient pour y collecter des fonds ? En particulier d’un « détour de vol camouflé pour l’Égypte, en changeant d’avion à Rome » qu’il aurait effectué en 2006 ?

27. Avez-vous donné votre feu vert à l’appui officiel par le ministère de l’intérieur des contrats de matériel d’électronique de pointe fournis par la société i2e-Amesys visant à placer l’Internet libyen sous surveillance ?

28. La banque Barclays a estimé que Ziad Takieddine devait être désignée comme une PEP (une personne exposée politiquement – nda) « compte tenu de ses connexions politiques en France », en particulier avec vous et votre équipe, et « de la nature de ses affaires », certains contrats d’État, en avez-vous été informé ? 

29. Vous n’avez pas commenté, ni contesté, les notes établies par Jean-Charles Brisard, consultant en sécurité, faisant état d’un financement libyen en faveur de votre campagne présidentielle, pourquoi ? 

30. L’existence d’un compte panaméen, détenu par Brice Hortefeux, est mentionnée par M. Brisard dans sa note, comme un élément du dispositif de financement. Peut-il y avoir une corrélation, ou bien une confusion, entre ce compte non identifié et le compte panaméen de M. Gaubert ? 

31. Outre Mouammar Kadhafi et son fils Saïf al-Islam, plusieurs dignitaires libyens ont indiqué avoir matériellement participé au financement, ou avoir été témoins de versements, en faveur de votre campagne. C’est le cas de l’ancien premier ministre, M. Choukri Ghanem, qui a écrit dans son journal intime, dès 2007 : « Bachir (Saleh) a dit avoir payé 1,5 million d’euros à Sarkozy, quant à Saïf, il lui a envoyé 3 millions d’euros. […] Abdallah Senoussi lui a également envoyé 2 millions d’euros. » Selon ce dignitaire, une somme de 6,5 millions d’euros aurait été dirigée vers vous, par trois canaux distincts. Vous n’avez pas commenté cette information, lors de sa parution, pourquoi ? 

32. Comment expliquez-vous que M. Ghanem consigne de telles informations à une date – 2007 – où la France est en meilleurs termes avec la Libye de M. Kadhafi, quatre avant l’offensive militaire que vous avez portée ?  

33. Dans une déposition du 20 septembre 2012, Abdallah Senoussi a dit avoir « personnellement supervisé le transfert » de 5 millions d’euros « via un intermédiaire français ». Il a indiqué : « Je dois préciser que Sarkozy m’a, en personne, demandé d’éviter que Saïf Kadhafi ou Bachir Saleh ne soient mis au courant. » Avez-vous été en contact direct avec M. Senoussi lors de votre campagne présidentielle ?

34. Le 15 novembre 2016, M. Takieddine a révélé avoir matériellement procédé à la remise de cet argent au ministère de l’intérieur. Il serait venu trois fois et vous aurait rencontré brièvement à deux reprises, en décembre 2006 et janvier 2007. Confirmez-vous avoir vu M. Takieddine au ministère, à cette époque, ce dernier étant porteur de « sacs » contant des espèces destinées à la campagne ?

35. Après votre élection, lors de votre premier entretien téléphonique avec M. Kadhafi, pourquoi demandez-vous à « rencontrer » M. Bachir Saleh, « pour échanger avec lui sur des questions délicates » ?

36. N’avez-vous pas confié à votre épouse Cécilia une mission concernant les infirmières bulgares alors qu’elles était virtuellement « déjà libérées », pour reprendre l’expression de M. Jean-Michel Goulard ?

37. N’était-il pas irresponsable de signer un accord de coopération nucléaire avec Mouammar Kadhafi après la libération des infirmières, comme vous l’a reproché Anne Lauvergeon ?

38. À votre connaissance, le Qatar a-t-il opéré le versement des fonds destinés à rembourser le paiement par la Libye de l’indemnisation aux familles des enfants contaminés à Benghazi, et si oui, cet argent n’a-t-il pas été en partie détourné par des intermédiaires comme l’ont avancé plusieurs témoins ?

39. Justifiez-vous encore le faste de l’accueil de Mouammar Kadhafi à Paris en décembre 2007 ?

40. Avez-vous été informé des conditions de l’achat de l’appartement de votre ancien directeur de cabinet et secrétaire général de l’Élysée Claude Guéant, en 2008, et de l’origine libyenne des fonds utilisés, cela via MM. Alexandre Djouhri et Bachir Saleh ?

41. Avez-vous été informé de l’origine libyenne des fonds obtenus par Dominique de Villepin, en 2009, à travers MM. Alexandre Djouhri et Bachir Saleh ?

42. Avez-vous demandé à votre avocat et ami Thierry Herzog d’examiner les possibilités d’une révision du procès d’Abdallah Senoussi, dans l’affaire du DC10 ?  

43. Par quel canal, Me Herzog s’est-il trouvé mandaté par M. Senoussi pour défendre ses intérêts à Paris ?

Ziad Takieddine, le 12 novembre 2016, dans son appartement parisien. © Pedro Da Fonseca/Premières Lignes Ziad Takieddine, le 12 novembre 2016, dans son appartement parisien. © Pedro Da Fonseca/Premières Lignes

44. Selon les notes de M. Takieddine à M. Guéant, l’Élysée a cherché un moyen de cassation afin de recourir contre l’arrêt de la cour d’assises condamnant M. Senoussi. Avez-vous validé l’instruction de « mettre le mandat d’arrêt de côté », comme l’aurait suggéré Me Herzog ?

45. Avez-vous été informé, en 2009, des tentatives commerciales de votre beau-frère François Fournier en Libye ?

46. Avez-vous été informé du comportement inapproprié de Mouammar Kadhafi à l’égard de votre sœur Caroline lors de sa visite à Tripoli ? 

47. Une enquête a été ouverte à Paris sur les violations des droits de l’homme, et les tortures exercées par les services de sécurité, à la suite de la livraison du matériel de surveillance de l’internet libyen, réalisé sous votre autorité. Avez-vous été informé de ces interpellations massives de contestataires réalisées grâce au matériel français ? N’avez-vous pas ainsi servi la contre-insurrection au moment où vous déclenchiez la guerre en Libye ?

48. Votre cabinet a-t-il joué un rôle dans l’interpellation de Ziad Takieddine au Bourget à son retour de Libye en mars 2011 ?

49. Votre cabinet a-t-il joué un rôle dans le contrôle de Robert Dulas à l’aéroport de Toulouse, à son retour de Libye en mars 2011 ?

50. La précipitation avec laquelle vous avez mis en œuvre le déclenchement de la guerre en Libye a fait l’objet d’un examen critique, notamment du Parlement britannique, qui a jugé que l’intervention « n’était pas fondée sur des renseignements exacts » et en particulier, malgré la répression, « l’affirmation selon laquelle Mouammar Kadhafi aurait ordonné le massacre de populations civiles n’est conforté par aucune preuve fiable ». Comment et pourquoi l’un des meilleurs soutiens de Kadhafi que vous étiez en 2007 s’est-il converti en son premier adversaire quatre ans plus tard en 2011 ?

51. La résolution n° 1973 des Nations unies établissant la zone d’exclusion aérienne n’a-t-elle pas été détournée de son objet par la nature de l’opération militaire massive conduite sous votre impulsion par les occidentaux ?

52. Avez-vous validé l’exfiltration par la France de la famille de Bachir Saleh de Libye, ainsi que l’on peut le déduire des notes de la DGSE ?

53. Selon un haut responsable du Conseil national de transition, des membres forces spéciales françaises ont « directement exécuté Mouammar Kadhafi » après sa capture par les rebelles ? Avez-vous donné l’ordre de l’élimination physique de Mouammar Kadhafi ?

54. Avez-vous été informé par M. Squarcini des négociations engagées par les services secrets français pour l’acquisition d’un stock d’enregistrements de conversations de Mouammar Kadhafi avec ses visiteurs? Les services vous ont-ils informé des circonstances de la mort de Mohamed Albichari, qui leur avait proposé les enregistrements?

55. Pourquoi lors de votre plainte contre Mediapart avez-vous souligné que le document publié par notre site faisait état d’un « virement de 52 millions d’euros » ? Ce chiffre ne figurait pas dans le document libyen, pas plus que la mention d’un virement puisqu’il faisait seulement état d’un « accord » politique préalable au financement.

56. Avez-vous été informé des conditions de la mort mystérieuse de Choukri Ghanem, dont le carnet a répertorié des versements qui vous auraient été destinés ?

57. Quels arguments ont pu justifier les mesures de protection, et l’accueil octroyé à Bachir Saleh à la fin de la guerre ? Avez-vous donné un feu vert à son exfiltration par M. Alexandre Djouhri à la suite de la révélation du mandat d’arrêt émis par la Libye ?

58. Êtes-vous intervenu auprès des autorités tunisiennes pour faciliter l’expulsion de M. Mahmoudi al-Baghdadi vers la Libye, alors qu’il demandait à être entendu par un juge français ?

59. Croyez-vous qu’un ancien président de la République dispose de la possibilité de faire appel aux services spéciaux, et d’une manière générale aux services de l’État, dans une affaire privée ? Nous voulons parler de votre intervention auprès de M. Calvar, à la suite des déclarations de l’ancien interprète de Mouammar Kadhafi.

60. Des écoutes téléphoniques ont montré vos contacts récents et plus qu’amicaux avec Alexandre Djouhri, dont les manœuvres financières dans l’affaire libyenne sont désormais établies. Quel type d’intérêt un ancien président de la République peut-il chercher à préverser en maintenant le contact avec cet intermédiaire, désormais au cœur de l’enquête ?

L'affaire libyenne expliquée par Fabrice Arfi et Karl Laske

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