Syndicats Enquête

Réunions en non-mixité: l’Unef attaquée, la gauche divisée

Engluée dans une polémique autour de réunions non mixtes, l’organisation étudiante subit une offensive sans précédent. À gauche, ses soutiens politiques historiques sont loin de faire bloc.

Pauline Graulle et Khedidja Zerouali

20 mars 2021 à 13h37

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Deux fois piégée, mais toujours pas à terre. La présidente de l’Union nationale des étudiants de France (Unef), Mélanie Luce a enchaîné deux interviewes particulièrement éprouvantes, la première chez Sonia Mabrouk sur Europe 1, mercredi 17 mars, et le lendemain chez Cyril Hanouna, dans l’émission « Touche pas à mon poste », diffusée sur la chaîne C8. 

L’objet du scandale ? La possibilité pour les femmes, les racisés ou les personnes LGBT, adhérents au syndicat de se retrouver dans des réunions « non mixtes » pour aborder les discriminations qu’ils vivent au sein de leur propre organisation et à l’extérieur. 

Selon la présidence de l’Unef, ces réunions privées se tiendraient deux fois par an. L’une a lieu au niveau du bureau national, l’autre dans les antennes locales. « Elles permettent que chacun puisse s’exprimer librement mais aucune décision n’est prise lors de ces réunions », résume Mélanie Luce, lassée de devoir s’exprimer sur une action qui représente en réalité une part minime du temps militant dont l’essentiel est consacré à des actions d’aide matérielle aux étudiants confrontés tant à l’isolement qu’à l’absence de travail du fait de la pandémie. 

IEP de Grenoble : « C'était une erreur de relayer ces photos », confesse Mélanie Luce. © Europe 1

Ces quelques réunions ont pourtant généré, ces derniers jours, des heures de débat sur les plateaux télé. L’extrême droite, la droite, et une partie de l’exécutif s’en sont donné à cœur joie pour dénoncer le « racialisme » de la seconde organisation étudiante de France.

À gauche, les réactions ont été plus disparates : si la direction des Verts et La France insoumise se sont insurgées contre les demandes de « dissolution » du syndicat, le Parti socialiste a en revanche franchement pris ses distances du mouvement de jeunesse avec qui il a pourtant entretenu, pendant des décennies, une relation privilégiée.

Mercredi 17 mars, Mélanie Luce pensait se rendre sur le plateau d’Europe 1 pour aborder la précarité étudiante mais aussi pour se défendre des nombreuses attaques que son mouvement avait subies, la semaine précédente, dans l’émission de Sonia Mabrouk. Raté. L’étudiante en droit n’aura pu s’exprimer sur la situation des étudiants pas moins de deux minutes sur treize, avant que l’intervieweuse ne la bombarde de questions sur la supposée dérive idéologique de l’Unef, qui, à en croire Sonia Mabrouk, se serait éloignée de « l’universalisme » qui la définissait auparavant. Après l’échange, Mélanie Luce raconte que l’intervieweuse serait venue la voir, en la félicitant de s’être bien défendue.

Même scénario jeudi soir, sur le plateau de Cyril Hanouna. Le présentateur est à tu et à toi mais, sur le fond, le procès et les arguments sont les mêmes. « C’est simplement un temps où des personnes se réunissent et qui discutent de ce qu’elles ont pu vivre. C’est tout », répète encore la présidente alors que huit des dix chroniqueurs affichent un « oui » à la question posée en bandeau : « Une association étudiante interdit les Blancs lors de certaines réunions, trouvez-vous ça choquant ? » 

Le chroniqueur Éric Naulleau demande la dissolution du syndicat étudiant : « La gauche républicaine dont je me réclame doit subir, depuis des années, une autre gauche, la gauche dont vous êtes la tête de gondole : une gauche délirante, une gauche irresponsable, une gauche islamogauchiste, racialiste, indigéniste… J’en ai marre de vos délires. Si vous ne comprenez pas, à l’Unef, que participer au lynchage médiatique de deux enseignants à Grenoble ça peut avoir des conséquences tragiques, si vous ne comprenez pas qu’interdire des réunions à des hommes ou à des Blancs contrevient à tous les principes de la République et de France en général, il n’y a plus qu’une solution, c’est celle que je réclame ici ce soir : la dissolution de votre syndicat… » 

Éric Naulleau insiste, et lance à Mélanie Luce : « Ça ne vous a pas suffi Samuel Paty ? Vous voulez qu’il y ait d’autres professeurs décapités ? » Sur le plateau, personne ne s’offusque. Cyril Hanouna, une baguette à la main pour discipliner sa classe, de conclure que l’Unef devrait revoir sa copie. « Et encore, on passe notre temps à refuser des plateaux… Celui avec Cyril Hanouna était l’un des moins violents sur lequel on pouvait aller », souffle la responsable presse de l’organisation. 

« Une association étudiante interdit les Blancs lors de certaines réunions, trouvez-vous ça choquant ? ». © Capture d'écran C8

Depuis, tout a été dit, ou presque, sur ces réunions qui semblent provoquer l’ire générale. Jamais le dernier pour clouer au pilori le syndicat étudiant, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, estime que « les gens qui se prétendent progressistes, et qui distinguent les gens en fonction de leur peau, nous mènent vers des choses qui ressemblent au fascisme, c’est extrêmement grave », et promet de réfléchir à des « évolutions législatives pour empêcher ça », au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC

Pour l’instant néanmoins, la justice n’a pas été dans son sens. En novembre 2017, le locataire de la rue de Grenelle portait plainte contre le syndicat Sud éducation de Seine-Saint-Denis qui s’était attiré ses foudres après avoir annoncé un stage comprenant deux ateliers en « non-mixité » en décembre de la même année. Le parquet de Bobigny a classé la plainte sans suite. 

La droite officielle n’est, elle non plus, pas en reste. Jeudi 18 mars, Éric Ciotti, dans une lettre au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a demandé la dissolution de l’Unef, s’inquiétant de ses « dérives antirépublicaines ». Julien Aubert, député Les Républicains (LR) a lui aussi signalé auprès de la procureure une « potentielle commission d’une infraction délictueuse par le syndicat étudiant Unef », une lettre signée par 58 élus dont la sénatrice Valérie Boyer. 

Côté majorité, la tête de liste LREM aux régionales d’Île-de-France a condamné cette « lutte supposée [de l’Unef] contre le racisme [qui] est devenue du racisme » et a réclamé des poursuites.

Les réunions non mixtes, bien loin des fantasmes

Sur les plateaux d’info en continu et les réseaux sociaux : des députés, sénateurs, ou porte-parole, développant leur argumentaire à propos de réunions dont ils semblent n’avoir aucune information. 

Le compte rendu de la dernière réunion en non-mixité choisie entre militants racisés du bureau national de l’Unef qui s’est tenue le 14 mars 2020, et que Mediapart s’est procuré, révèle pourtant un contenu bien loin des fantasmes professés de plateaux en communiqués de presse.

Avant la tenue des réunions non mixtes, un SMS est envoyé à chaque membre de l’organisation concernée, ici le bureau national du syndicat. Dans le message sont précisés le lieu et l’heure. Libre, ensuite, à chaque militant se sentant concerné de s’y rendre ou pas. « On ne peut pas dire que les réunions en non-mixité raciale sont interdites aux Blancs parce que, par exemple, des personnes perçues comme blanches peuvent vivre de l’islamophobie et l’antisémitisme et venir en parler », précise l’organisation auprès de Mediapart.

Dans le document que nous avons pu consulter, un rappel des règles, qui est le même pour les réunions non mixtes LGBT ou entre femmes, est d’abord indiqué. Le syndicat fixe les conditions du débat : entendre et ne pas remettre en cause le ressenti des personnes concernées qui témoignent, ne pas dériver sur des sujets annexes, s’engager à ce qu’après le temps du témoignage en réunion non mixte, celui de la prise de décision avec l’ensemble du syndicat, vienne rapidement le temps des décisions pour combattre les discriminations qui « doivent être appliquées et intégrées à la feuille de route du syndicat au même titre que les autres objectifs politiques ».

En première partie de réunion sont abordées les discriminations raciales que subissent les militants dans la société. Les représentants de l’Unef s’inquiètent d’être, régulièrement, « les seules personnes racisées » présentes lors de rendez-vous institutionnels ou médiatiques. Puisqu’à l’issue de ces grands-messes, c’est plus souvent leur couleur de peau qui est commentée que leur position politique : « Une fois sortis de ces réunions, nous ouvrons nos téléphones pour jeter un œil aux réseaux sociaux, seulement pour faire face à une vague d’insultes qui nous visent, que ce soit sous les posts de nos comptes personnels ou sous ceux du compte de l’Unef », témoignent-ils dans le compte rendu.

En deuxième partie de réunion, les syndicalistes s’inquiètent de l’inertie dans laquelle se retrouve parfois leur organisation : « Depuis la dernière réunion non mixte de personnes racisées au sein du bureau national, nous n’observons pas de changement dans la prise en compte des comportements racistes… »

Les militants en veulent pour preuve plusieurs comportements racistes qui persistent : la remise en cause « constante » des compétences des représentants racisés, l’impression d’illégitimité qui en découle, le manque de valorisation de leur travail militant : « La même idée aura toujours plus de poids si elle est émise par une personne blanche. »

Et à croire les militants qui ont pris part à cette réunion, l’impact psychologique n’est pas négligeable : « L’inertie mentionnée plus haut et cette accumulation de comportements racistes partent du principe que les personnes racisées sont plus résistantes et plus fortes et peuvent donc facilement faire face aux comportements racistes. Pour votre information : c’est faux. » « La lutte antiraciste doit être portée collectivement, ce n’est pas qu’aux personnes concernées de tout porter. Chacun doit prendre ses responsabilités », conclut le compte rendu. 

En 2018, déjà, Marlène Schiappa « s'interroge sur le positionnement politique » de l'Unef parce que l'une de ses représentantes porte le voile. © BFMTV

En ces termes, les débats internes à l’Unef semblent en tout point identiques à ceux menés dans d’autres collectifs militants, voire dans des entreprises privées qui affichent l’objectif que chacun, y compris les personnes issues des minorités, puisse avoir voix au chapitre.

L’injonction à ne pas être en colère, les comportements oppressants liés à la hiérarchie, le désintérêt affiché de certains non concernés, la difficulté de dénoncer les actes racistes en interne, les micro-agressions quotidiennes... Loin de l’officine « islamogauchiste » que décrivent ses détracteurs, il semble plutôt que l’Unef se batte encore contre elle-même pour mieux intégrer tous ses membres. Un an après cette réunion, l’organisation l’assure : « Depuis, des mesures ont été mises en place et on évolue ! »

À l’issue de cette rencontre non mixte, plusieurs propositions ont été faites, puis ont été adoptées par tous les membres du bureau national. Parmi elles, celle de mettre en place des outils contre le cyberharcèlement sur les réseaux sociaux, relancer un observatoire des comportements discriminants en interne, ou encore mettre en place des mesures en cas de comportements racistes.

Ce n’est pas la première fois que l’Unef est publiquement accusée de donner dans une forme d’« ambiguïté » républicaine. Le 17 septembre 2020, la présence de Maryam Pougetoux, la porte-parole du syndicat, qui s’était rendue à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une enquête parlementaire sur l’effet du Covid chez les jeunes, avait ému les députés de droite et de la majorité. Certains avaient décidé de quitter l’audition parce que l’étudiante porte le voile – une pratique pourtant tout à fait légale. 

Le 18 octobre 2020, l’intervention de Mélanie Luce au rassemblement en mémoire de Samuel Paty avait provoqué là encore quelques remous, la présidente de l’organisation étant huée par quelques manifestants. Par la suite, le syndicat étudiant a été pris à partie par plusieurs responsables politiques qui lui reprochaient notamment d’avoir participé à la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019.

Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, anciens ministres de l’intérieur, ou le Printemps républicain, accusent ainsi l’Unef, au même titre que La France insoumise, la Ligue des droits de l’homme, l’Observatoire de la laïcité... d’incarner « la gauche du déni et de la capitulation » face à l’islamisme radical. 

À gauche, des soutiens tardifs et timides

Ces jours-ci, les appels à la dissolution mais surtout les invectives, les insultes et les menaces ont néanmoins redoublé comme jamais. Un message vocal envoyé par « un nationaliste blanc » sur Instagram a particulièrement choqué la présidente de l’Unef : « Bon, écoute, espèce de grosse pute. Je suis un homme blanc, fier. Moi je suis dans mon pays qui n’est pas le tien espèce de… Mais je ne vais même pas t’insulter. Contrairement à toi, espèce de pute de raciste, ta couleur de peau je m’en torche le cul, j’en n’ai rien à foutre… Les putes comme toi qui n’aiment pas les Blancs, on va vous détruire, sache-le. » Mélanie Luce affirme avoir reçu des centaines de messages du genre. 

© Mélanie Luce

Un syndicat d’étudiants, pris pour cible sur la place publique ? L’Unef en a pourtant connu d’autres. Comme lorsque l’organisation s’était vu supprimer la totalité de ses subventions au moment de la mobilisation contre le « contrat première embauche » (CPE).

« Dans les années 70, le positionnement progressiste de l’Unef sur les femmes ou l’homosexualité dérangeait déjà, et je vous parle pas des guerres terribles entre Mao et marxistes ! », raconte Robi Morder, historien spécialiste des mouvements étudiants, qui rappelle que les premières réunions non mixtes (féminines) sont apparues dans les années 1980. 

Mais entre les réseaux sociaux, les chaînes d’info en continu et un contexte politique polarisé, « les polémiques, même sur des sujets banals comme c’est le cas aujourd’hui, prennent des dimensions considérables. Pourtant, l’essentiel de l’activité politique de l’Unef reste la lutte contre la précarité économique et sociale des étudiants mais ça intéresse moins les médias », déplore Robi Morder.  

« À mon époque, on était critiqués sur le fond », se souvient William Martinet, président de l’Unef de 2013 à 2016 et candidat aux élections régionales de juin 2021 sous les couleurs de La France insoumise.

« On nous interrogeait sur les conditions de vie des étudiants, la loi travail… C’était rare qu’on s’intéresse aux affaires internes de l’Unef si ce n’est des journalistes qui s’intéressaient à notre lien aux politiques, et notamment au PS. Ma génération, c’est précisément le moment où l’on a rompu les liens puisqu’on manifestait contre une loi portée par un gouvernement socialiste, reprend William Martinet. Si aujourd’hui les choses sont différentes, c’est aussi parce que les attaques subies par l’Unef s’inscrivent dans une stratégie politique qui va de l’extrême droite aux macronistes et qui consiste à faire monter l’idée que les vrais racistes seraient les antiracistes. Tout ça est à replacer dans un contexte politique où le gouvernement essaye de concurrencer la droite sur l’islamophobie, où les thématiques sur le “séparatisme” prennent de plus en plus de place. » 

À gauche, c’est pourtant un grand silence qui a résonné au démarrage de l’affaire. La crainte, sans doute, en pleine période préélectorale, de s’associer à une organisation accusée de verser dans le « communautarisme » et l’« indigénisme ». Mais aussi, un malaise sur le fond.

« Je connais des gens que l’on ne peut pas accuser de ne pas être de gauche, et qui sont authentiquement gênés par l’image que donne à voir l’Unef ces dernières années », rapporte Bruno Julliard, président du syndicat durant les années CPE. Quinze ans plus tard, il veut se garder de tomber dans le manichéisme : « Les choses ne sont pas toutes blanches ou toutes noires. D’un côté, je trouve totalement insupportable qu’on puisse appeler à la dissolution de l’Unef. De l’autre, je ne suis pas rassuré car je n’entends pas nettement dans la bouche de Mélanie Luce la visée universaliste et républicaine du combat contre les discriminations. Il s’agit peut-être de maladresses, mais à force de se caricaturer, les militants se fragilisent. L’Unef n’aide pas à ce qu’on l’aide. »

Des voix se sont néanmoins élevées pour dénoncer avec force les manœuvres du pouvoir et de la droite. Du côté des organisations de jeunesse, d’abord, qui ont apporté un soutien franc. « Les espaces en non-mixité choisie pour libérer la parole permettent d’écouter puis lutter au mieux contre toute forme de discrimination », expliquent les jeunes écologistes.

Le président de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), Paul Mayaux, a mis de côté « les divergences politiques » pour assurer que son syndicat ne tolérait d’aucune façon « le harcèlement et les menaces dont est victime Mélanie Luce ».

« Soutien total à l’Unef », affirme de son côté Mathieu Devlaminck, président de l’Union nationale lycéenne (UNL). Même son de cloche du côté de l’Union des étudiants communistes. Auprès de Mediapart, sa secrétaire nationale, Anaïs Fley, s’agace de cette énième polémique : « Les réunions en non-mixité sont justement ce qui permet à l’Unef d’être une organisation mixte, avec des femmes et des jeunes issus des quartiers populaires, des jeunes qui ne sont pas tou.te.s blanc.he.s. Alors ceux qui ont toujours évolué dans des milieux strictement masculins, obstinément blancs, grassement bourgeois, leur chemise repassée par la femme immigrée qui fait leur ménage, peuvent bien donner des leçons. Ce sont eux les séparatistes qu’il faut combattre. » 

Côté politique, le secrétaire national des Verts, Julien Bayou, premier dirigeant de parti à s’être exprimé publiquement sur le sujet, a jugé, jeudi, « navrants » les appels à la dissolution, et approuvé la tenue de réunions en non-mixité : « Qu’une organisation soutienne des mesures pour permettre à chacun-e de trouver sa place est utile, nécessaire, a-t-il écrit sur Twitter. On aimerait que la meute hurlante agisse enfin contre les discriminations massives. » 

Même indignation à La France insoumise : vendredi, Jean-Luc Mélenchon a posté une vidéo appelant à « défendre l’Unef ». Cette « cabale » pour une « polémique à la noix » est « absolument scandaleuse », abonde Manon Aubry, ancienne présidente de l’Unef Science Po. Un acharnement qui s’inscrit, selon elle, « dans la droite ligne de la chasse aux sorcières dans les facs et les procès en islamogauchisme de la gauche ».

Son collègue Alexis Corbière, qui passa lui aussi par l’Unef-ID durant ses années à l’université, était réticent à « remettre 100 balles dans la machine à chaque polémique dégueulasse ». Les propos du ministre de l’éducation nationale ont fait sortir le député de Montreuil (93) de sa réserve : « L’Unef, fasciste ? Mais ce gouvernement est fou ! », s’exclame-t-il, précisant que les réunions non mixtes ne le choquent pas. 

Jean-Luc Mélenchon appelle à défendre l'Unef menacée de dissolution. © L'insoumission

Le Parti socialiste, ancien grand frère, nouvel adversaire politique

Au PS, en revanche, il est bel et bien fini le temps des pas de deux entre l’Unef et le parti à la rose. Guère étonnant pour un parti qui a fait des thématiques républicaines un axe central de sa communication politique et qui n’avait pas réagi officiellement, mi-septembre, lorsqu’une députée LREM était partie de l’Assemblée nationale, au prétexte que Maryam Pougetoux portait le voile. 

Porte-parole du parti, Romain Colas rejette aussi bien les discours « excessifs » de la droite, que les « méthodes » de l’Unef : « Le PS ne se reconnaît pas dans un certain nombre de positions de cette Unef qui est bien éloignée de celle que nous connaissions. Les réunions non mixtes et racisées sont aux antipodes de ce que nous défendons. »

Ou pour le dire comme Rachid Temal, sénateur et directeur de campagne d’Audrey Pulvar, candidate en Île-de-France aux régionales : « Fétichiser la race, comme le fait la présidente de l’Unef, c’est du racisme ! À vomir. À combattre », a-t-il tweeté. Quant à Julien Dray, ancien cadre de l’Unef, il a, sur CNews, réitéré sa position sur la « dérive grave » d’un syndicat qui se serait « laissé emporter par une idéologie » au lieu de « fai[re] son travail » : « Il ne peut pas y avoir d’alliance de gauche qui se fasse sur cette orientation politique. »

Ce n'est pas la première fois que Julien Dray court les plateaux télés pour dire tout le mal qu'il pense de ce que serait devenue son ancienne organisation. © Actualité Fr

Sur Twitter, le sénateur socialiste David Assouline a tenté un message de soutien, en prenant des pincettes : « En désaccord avec certaines dérives idéologiques et pratiques actuelles de l’Unef, je condamne les campagnes revanchardes et haineuses pour la dissolution de cette organisation qui fut l’honneur du mouvement étudiant dans ses luttes universalistes anticoloniales et antiracistes. » 

Au Parti communiste, on s’est bien gardés de commenter l’affaire. Une discrétion de violette qui a fait voir rouge Pierric Annoot, secrétaire fédéral du PCF des Hauts-de-Seine (92), « consterné » du silence de la place du Colonel-Fabien : « La campagne de diabolisation de l’Unef, pour détourner l’attention sur les vrais problèmes des étudiants qui souffrent comme jamais des conséquences de la pandémie, devrait nous conduire à faire bloc à gauche. Au lieu de cela, on est fébriles. Le résultat, c’est que les idées d’extrême droite sont en train de gagner la bataille culturelle. Après avoir dissous le CCIF [Collectif contre l’islamophobie en France – ndlr], le gouvernement s’en prend aux syndicats, et demain, s’attaquera aux partis… Ce qu’il se passe est très grave, on doit se réveiller ! » 

Reste qu’au sein d’une gauche qui se déchire, depuis la marche contre l’islamophobie de l’automne 2019 et l’assassinat terroriste de Samuel Paty d’octobre dernier, sur les nouvelles formes de lutte contre le racisme, l’islamophobie ou le féminisme, impossible de faire entendre une même voix pour défendre le syndicat de jeunesse.

Parmi les formations écologistes, la députée de Génération écologie, Delphine Batho, affirmer ne pas se poser « spécialement en soutien » de l’Unef. Loin de prendre fait et cause pour le syndicat, Corinne Lepage, de Cap21, un autre parti satellite des Verts, a réclamé de « combattre le racisme sous toutes ses formes, y compris le racisme antiblanc ».

Un terme qui a fait tressaillir Raphaëlle Rémy-Leleu, élue EELV de Paris : « Dès que les choses avancent en matière de féminisme ou de lutte contre les discriminations, les partis politiques, coupés de la société civile et qui ne travaillent pas ces sujets, n’y comprennent rien ! », martèle celle qui fut l’une des chevilles ouvrières de la démission de l’adjoint d’Anne Hidalgo, Christophe Girard.

« Ce qui est incroyable, c’est le lâchage en règle de tous les anciens responsables de l’Unef : Cambadélis, Dray, le PS… Ils sont incapables de soutenir la seule organisation étudiante qui tient encore debout ! », s’indigne l’écologiste insoumis Sergio Coronado, qui fit très brièvement ses armes au sein de l’antenne de l’Unef à l’université de Paris 8, dans les années 1990.

Une époque où l’organisation avait une autre allure : respecté (ou craint) du pouvoir, le syndicat jouissait alors d’une plus grande influence et de réseaux fournis dans la gauche partisane qui le considérait comme la pouponnière des futures figures de la social-démocratie. 

En 2013, l’arrivée de William Martinet à la tête de l’organisation entérine un déplacement notable de son centre de gravité politique vers davantage de radicalité. Il faut dire que, de fil en aiguille, les liens avec l’aile gauche du PS se sont peu à peu distendus, le nombre d’adhérents a commencé à fondre. Jusqu’au coup de massue de la révélation d’affaires de violences sexuelles en 2017, qui affaiblira encore l’organisation.

Abus sexuels : des témoignages qui accablent l'Unef. © FRANCE 24

« C’est en partie pour cela qu’elle est devenue aussi sensible aux questions sociétales, observe Frédérick Gevenée, historien et animateur d’un collectif visant à reconstituer le patrimoine du syndicat. Ajouté à cela, l’Unef, qui était structurée autour du PCF et du PS, ce qui permettait d’assurer une certaine continuité dans une organisation dont les mandats des présidents sont très courts [entre deux et quatre ans – ndlr], a en quelque sorte perdu sa matrice idéologique et a dû se réinventer. »

De son côté, Mélanie Luce affirme que les réunions non mixtes entre femmes ont été, avant et après la vague #MeToo, un espace nécessaire pour que les militantes puissent s’exprimer sur les violences sexistes et sexuelles subies au sein de l’organisation. 

Aujourd’hui, l’équipe est renouvelée, féminisée, plus à l’image de la diversité des militants qu'autrefois. Et, surtout, indépendante du champ politique organisé. « Cela lui procure des avantages en termes de liberté politique », souligne Robi Morder, lequel salue le fait que l’organisation a su s’adapter aux aspirations de sa base, très sensibilisée aux expériences de discrimination ordinaire. « Néanmoins, ajoute-t-il, cette autonomie a des inconvénients, et d’abord, un certain isolement. » 

Pauline Graulle et Khedidja Zerouali


Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.


774 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne