Démission de Xavier Emmanuelli: «Un chapitre de l’histoire du 115 se ferme»

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La démission du président fondateur du Samu social de Paris signe-t-elle la mort du 115 ? Pour Éric Pliez, directeur général de l'association Aurore et membre du bureau de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars), ce départ doit conduire à repenser le système d'aide au logement.

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À la tête du Samu social de Paris qu'il a créé en novembre 1993 avec l'aide de Jacques Chirac, alors maire de Paris, Xavier Emmanuelli, 72 ans, a annoncé mardi 19 juillet sa démission. Dans un entretien accordé à Charlie Hebdo (voir vidéo ci-dessous), il revient sur les actions entreprises par le GIP depuis près de vingt ans, mais aussi sur les difficultés croissantes auxquelles l'urgence sociale a été confrontée au cours des dernières années et qui l'ont poussé à claquer la porte.

«Ce n'est plus gérable, déclare-t-il à l'hebdomadaire. L'urgence sociale, personne n'y croit, ça appartient aux petits hommes gris, comme disait Nietzsche. Les technos, les mecs qui pensent structure, budget et pas soucis de l'autre.» Il faut dire que les «petits hommes gris» n'y sont pas allés de main morte ces derniers temps.

En mai 2011, l'État, qui finance le Samu social de Paris à hauteur de 92%, a revu ses budgets à la baisse, en s'attaquant notamment aux nuitées hôtelières (– 25%) et en mettant en place des critères de sélection des personnes en détresse. Des mesures qui ont suscité l'indignation de la Ville de Paris et du secteur associatif, qui ont dénoncé une remise en cause du principe d'accueil inconditionnel et de continuité des prises en charge fixées par la loi.

Interrogée par Mediapart début juin, Olga Trostiansky, membre du conseil d'administration du Samu social et adjointe au maire de Paris, chargée de la solidarité, de la famille et de la lutte contre l'exclusion, s'était étonnée du désengagement de Xavier Emmanuelli sur le dossier. Il faut croire que le président du Samu social savait déjà qu'il n'y avait plus rien à faire.

Dans un communiqué diffusé mardi, François Fillon rend hommage à «l'un des acteurs essentiels de la politique du logement et de l'hébergement», en rappelant «que la situation des personnes sans abri constitue une préoccupation permanente du Gouvernement».

Un avis qui ne semble guère partagé par le secteur associatif dont fait partie Éric Pliez, directeur général de l'association Aurore et membre du bureau de la Fnars (Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale). Pour Mediapart, celui-ci revient sur la démission de Xavier Emmanuelli, mais aussi sur les restrictions budgétaires de l'État et sur les mutations nécessaires du 115 et de l'urgence sociale.

© Paris.fr © Paris.fr

Comment avez-vous réagi à l'annonce du départ de Xavier Emmanuelli ?

Je n'ai pas été totalement surpris parce que son départ avait déjà été annoncé en off. Sa décision me paraît assez logique. De nombreux rapports, notamment celui sorti par l'Igas (Inspection générale des affaires sociales) sur la veille sociale en Ile-de-France (voir le rapport en cliquant ici), annonçaient déjà des évolutions nécessaires. Nous étions également en fin de la première période du GIP qui devait redémarrer sous une autre forme.

Nous sommes dans une période de refondation où de nouvelles formes de régulation sont en train de se mettre en place. Le départ de Xavier Emmanuelli arrive dans un contexte budgétaire très difficile pour l'ensemble des acteurs du secteur. De ce point de vue, sa démission tombe bien puisqu'elle nous permet d'avoir un éclairage médiatique que nous n'avions pas jusqu'alors pour dénoncer ce qui nous paraît incohérent.

«Plus de personnes à la rue, plus d'expulsions...»

Quel regard portez-vous sur les réductions budgétaires annoncées par le gouvernement ?

Elles sont assez incompréhensibles, mais elles ressemblent à toutes les réductions budgétaires du gouvernement: il faut réduire le déficit, donc on coupe partout sans regarder ce qu'il y a derrière. On a le sentiment que l'État met la charrue avant les bœufs. Des réformes sont en cours, il y a des alternatives aux nuitées hôtelières, mais elles ne sont toujours pas mises en place.

L'État met en avant le dispositif de logements «Solibail», qui est une alternative. Nous sommes tous d'accord sur le principe, sauf qu'aujourd'hui ces logements n'existent pas. On nous dit : «On enlève des nuitées hôtelières, mais ce n'est pas grave, puisqu'il y a des logements.» Ce sera peut-être vrai dans deux ans, mais ce n'est pas vrai aujourd'hui.

Supprimer des nuitées d'hôtels alors que rien n'est encore fait, c'est clairement mettre des gens à la rue. Après, on peut y voir une interprétation plus politique: réduction des nuitées hôtelières, mise en cause de l'accueil inconditionnel des personnes... Derrière tout ça, il y a une partie du public concerné qui est constitué de sans-papiers ou de demandeurs d'asile, et on peut donc se demander si ce n'est pas un choix politique.

Dans l'entretien qu'il accorde à Charlie Hebdo, Xavier Emmanuelli renvoie dos à dos le gouvernement et la Ville de Paris. Sur qui porte, selon vous, la responsabilité des difficultés que rencontre le Samu social ?

La solidarité nationale et l'hébergement relèvent du rôle de l'État. On ne peut pas renvoyer dos à dos le gouvernement et la Ville de Paris. Le responsable des hébergements, c'est l'État. Donc s'il y a un problème avec ces hébergements, c'est vers le responsable qu'il faut se retourner.

Je pense très objectivement que la ville et le département de Paris mettent beaucoup de moyens dans les hébergements d'urgence, des moyens qu'ils n'ont pas à mettre en termes de missions. Même si, par ailleurs, il me semble qu'ils n'ont pas le choix, politiquement.

L'État se défend pourtant en insistant sur le fait que les places d'hébergement et les budgets n'ont jamais cessé d'augmenter depuis dix ans...

Les budgets de l'hébergement ont augmenté, c'est indéniable. Ils ont même doublé en l'espace de dix ans. Le problème, c'est qu'en contrepartie, le nombre de personnes à la rue a bien plus que doublé. Donc, c'est à peu près aussi ridicule de dire ça que de faire un comparatif entre les moyens alloués à Pôle Emploi et le nombre de chômeurs. Le nombre de places d'hébergement a augmenté pour faire face à une précarisation croissante: plus de personnes à la rue, plus de personnes sans logement, plus d'expulsions...

«La réponse d'urgence n'est plus une réponse satisfaisante»

Que va devenir le Samu social de Paris après le départ de son président fondateur ?

Un chapitre de l'histoire du 115 se ferme, mais l'on peut ouvrir une autre page avec de meilleures coordinations entre les acteurs, un travail qui soit plus affiné sur le territoire et la question de l'urgence qui soit clairement remise en cause. 85% des gens qui appellent le 115 l'ont déjà appelé. Seule une minorité de personnes a besoin d'une prise en charge en urgence. Pour les autres, le travail doit s'inscrire dans la durée, dans la continuité et dans le fond.

Les personnes à la rue ne sont plus les mêmes qu'il y a vingt ans. Aujourd'hui, le public s'est diversifié, il y a beaucoup de familles, de familles monoparentales, mais aussi beaucoup de jeunes. La façon d'intervenir auprès d'eux est différente. Le système qui consiste à les placer à l'abri 24 ou 48 heures avant de les remettre à la rue ne marche plus. La réponse d'urgence n'est plus une réponse satisfaisante. On le voit encore plus clairement depuis l'affaire du canal Saint-Martin et de Don Quichotte : les personnes à la rue ne veulent plus d'un hébergement «porte tournante», où c'est la course permanente pour essayer de trouver une place un jour sur l'autre. Il faut donc passer à autre chose.

Je pense que Monsieur Emmanuelli, qui a fait énormément pour reprendre l'habitude d'aller vers les personnes à la rue, reste très attaché à un public de grands marginaux, de grands exclus. Il est davantage attaché à ce public-là qu'au public très divers qu'on rencontre aujourd'hui et avec lequel il faut effectuer un travail d'insertion plus qu'un travail de soins et d'urgence.

Le départ d'un fondateur, de quelqu'un qui a porté fortement une conception de l'urgence sociale, est toujours un moment difficile mais l'équipe du Samu social est une équipe solide et professionnelle, qui saura poursuivre sa mission technique. Une page se tourne et celle qui doit s'écrire aujourd'hui doit être plus ouverte.

Comment le système doit-il évoluer ?

Il faut trouver un système qui nous évite à l'avenir de stocker les gens dans des hôtels sans accompagnement car cette solution est un puits sans fond. En établissant un diagnostic de 1.400 familles logées à l'hôtel par le Samu social, on s'aperçoit que, sur ces familles, plus de la moitié peuvent aller directement dans un logement. Donc, si on crée des logements, les familles sortiront et libéreront des places. Mais il ne suffit pas de créer des places, il faut réfléchir sur le fond et réinterroger tout le système.

Cette réflexion passe notamment par le SIAO (ndlr : Service intégré d'accueil et d'orientation), qui vise à fluidifier, raccourcir et simplifier le parcours d'insertion des personnes à la rue. Les systèmes à rallonge actuels sont arrivés en bout de course. L'idée du SIAO, c'est de travailler au niveau du territoire et de faire les bons diagnostics qui éviteront aux personnes d'effectuer un parcours du combattant.

À Paris, il y a deux SIAO, l'un géré par le Samu social et dédié à l'urgence, l'autre géré par un groupement associatif de trente-cinq associations, qui vise davantage l'insertion. Je ne dis pas que Xavier Emmanuelli s'en va parce qu'il est en désaccord avec ce principe, je dis simplement que ce sont des évolutions qui font que la question dépasse aujourd'hui largement celle des grands exclus et de l'accueil d'urgence, pour aller plus vers un travail de fond, un travail de long terme, un travail d'insertion.

Il faut également repenser la question de la régionalisation. On sait aujourd'hui que Paris concentre la moitié des places d'hébergement et que bon nombre de villes ne participent pas ou ne sont pas à la hauteur de ce que leur impose la loi SRU en matière de logement social. Il y a donc un problème régional à traiter.

Pour éviter que le peu de bouclier social qui reste saute, l'État doit préserver le système existant, pour ne pas remettre des gens à la rue, tout en le faisant évoluer. Il faut mettre en place une véritable politique publique pour éviter l'augmentation du nombre de sans-abri. Si la démission de Xavier Emmanuelli permettait que le gouvernement fasse marche arrière sur les restrictions budgétaires, alors nous serions ravis.

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