La loi de 1905, entre illusions et préjugés

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La Ve République est structurée par de grandes certitudes, que personne ne discute et qui sont fausses, incomplètes, ou carrément taboues. Cinquième et dernier volet de notre série d’été, la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Un texte que les courants les plus contradictoires s’arrachent, pour s’opposer passionnément entre eux.

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Faites-vous partie des allergiques au voile des musulmanes ? Dans ce cas, vous brandirez la loi de 1905. Considérez-vous que ce vêtement fasse partie intégrante de la liberté religieuse, et même des droits de la femme ? Dès lors, vous évoquerez aussi la loi de 1905. Vous ne supportez pas les crèches de Noël dans les mairies ? Vous pourrez le justifier au nom de la loi de 1905. Soutenez-vous au contraire qu’elles représentent une tradition et doivent y être maintenues ? Loi de 1905 ! Êtes-vous partisan du menu obligatoire dans les cantines ? Loi de 1905 ! Militez-vous pour les menus diversifiés ? Loi de 1905 !

Ce qui frappe avec cette loi, dont le génie fut d’accoucher d’un texte de réconciliation dans une atmosphère de guerre civile, c’est qu’elle sert aujourd’hui de munition aux protagonistes d’une mêlée générale. Alors que la question officielle est la laïcité, mais que le sujet réel est la place de l’islam en France, les opinions les plus radicalement opposées ont la même référence à la bouche : « 1905, 1905, 1905… »

Laïcité, mais le président est toujours chanoine de Latran. Laïcité, mais le président est toujours chanoine de Latran.

Pour un peu, on songerait à Charles de Gaulle raillant les europhiles béats : « On peut sauter sur sa chaise comme un cabri, en disant “L’Europe, l’Europe, l’Europe”, mais ça n’aboutit à rien. »

Passons en revue quelques-uns des acteurs :

Marine Le Pen estime « insupportable l’idée de toucher à la loi de 1905 » (11 février 2018, sur Europe 1).

Manuel Valls écrit dans un tweet que « la laïcité c’est la France, et elle n’a qu’un seul fondement. La loi de 1905, toute la loi, rien que la loi » (10 avril 2018).

Christine Boutin assure que « la loi de 1905 répond à toutes les questions » (30 mars 2011).

Jean Glavany, qui n’est pas du même bord, a pourtant les mêmes mots : « Il n’y a pas besoin d’adapter la laïcité, la loi de 1905 a tout prévu » (22 avril 2015).

Le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) cite la loi de 1905 dans la plupart de ses communiqués.

Jean-Luc Mélenchon ne défend pas seulement la loi sur la laïcité, il propose d’étendre son bénéfice « à tout le territoire de la République (abroger le concordat d’Alsace-Moselle et les divers statuts spécifiques en vigueur dans les outre-mer) » (15 février 2017).

Éric Ciotti, dont on connaît le sens de la mesure et l’appétit pour le menu unique dans les cantines scolaires, lance le même cri de ralliement : « La religion doit rester dans la sphère privée, et il y a une règle : c’est 1905, tout 1905, rien que 1905 » (12 septembre 2016). Une règle qui ne l’empêche pas de demander que « les racines chrétiennes de la France » soient inscrites dans la Constitution.

Le Printemps républicain, qui se pose en défenseur intransigeant d’une laïcité qu’il estime menacée par l’islamisme, se veut aussi « fidèle aux textes de 1905 » et l’a rappelé lors des journées « Toujours Charlie » le 6 janvier 2018.

Nicolas Cadène, rapporteur général de l'Observatoire sur la laïcité et cible du même Printemps républicain, considère qu’« il faut rester sur la loi de 1905 qui est parfaitement adaptée à notre société » (Europe 1, 8 décembre 2017).

Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme, a signé une pétition « pour le respect de la laïcité » stipulant que « la loi de 1905 n’est ni une police de la pensée, ni une option philosophique parmi d’autres valeurs particulières, mais une loi de liberté qui permet toutes les autres libertés et qui doit donc être préservée » (9 décembre 1916).

On pourrait citer des exemples à l'infini.

Quand on sait que Manuel Valls proclame son rejet de Marine Le Pen, que Christine Boutin combat Manuel Valls qui veut faire rendre gorge à ceux qu'il qualifie d'« islamo-gauchistes », que le Printemps républicain ne veut surtout pas qu’on le compare à Éric Ciotti, qui lui-même ne supporte ni Tubiana, ni Glavany, ni (officiellement) Le Pen, mais que tout ce monde a la même référence, la loi de 1905, voulue par un pouvoir de gauche, mais combattue par l’extrême droite, la droite et l’extrême gauche, et finalement gagnée au centre, on admettra que la dispute puisse faire perdre son latin au plus lettré d’entre nous…

La désorientation atteint son comble quand on compare l’échiquier politique de l’époque à celui d’aujourd’hui.

La droite était férocement opposée à l’idée même de laïcité, dénoncée comme une croisade antireligieuse, et voilà qu’elle la brandit comme les Saintes Écritures, pour la retourner contre l’islam.

La gauche était divisée, et elle le reste, mais à front renversé. La gauche qu’on appellera centriste (autrefois représentée par Aristide Briand, aujourd’hui par Élisabeth Badinter) a cherché et trouvé en 1905 une solution médiane, proclamée dès l’article 1 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes… » Ce compromis a provoqué la fureur de l’extrême gauche, en la personne du député de Draguignan Maurice Allard qui déclara à l’Assemblée nationale : « Je demande à la gauche de décider que l’Église, danger politique et social, doit être combattue de toutes les façons », et déposa dans la foulée un amendement (repoussé) en vue d’interdire le port de la soutane.

Plus de 115 ans après, inversion totale des rôles : la gauche dite radicale considère que l’interdiction du voile, ou du burkini, est une atteinte à « la liberté de conscience », tandis que la gauche du centre prend les accents de Maurice Allard pour dénoncer les « islamo-gauchistes ».

La fin d’une guerre de cent ans

Si tout le monde se réfère à 1905 pour l’arranger à sa sauce, c’est que cette loi est à la fois celle du compromis et l’héritière d’un siècle de fureurs. D’une paix des braves et d’un rapport de force entre deux adversaires longtemps irréductibles : la République et l’Église catholique.

On peut choisir de s’en tenir au texte de la loi, donc au point d’arrivée, en évacuant les brutalités qui ont conduit à sa rédaction. Cette lecture pacifiée mettra en avant « la liberté de conscience, le libre exercice des cultes, l’État neutre qui ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ». Ainsi l’affaire sera classée, et même mieux : il n’y aura plus d’affaire du tout. Tout sera censé être apaisé dans le plus pacifié des mondes. Dans cette optique, 1905 aura tout réglé, et pour toujours.

D’autres courants n’auront pas cette approche optimiste. Au-delà du point d’aboutissement, on rappellera le chemin tourmenté, voire sanglant, qui a conduit au compromis de la loi sur la laïcité. Alors l’Histoire sera moins unanime. Les problèmes religieux d’aujourd’hui feront écho à ceux d’hier.

De 1794, date de la première séparation entre l’Église et l’État, à 1905, cent onze ans se sont écoulés. Un bras de fer permanent entre deux protagonistes. Le Concordat de Napoléon fut un premier compromis : l’État financerait les cultes, mais nommerait les évêques et paierait le salaire des prêtres. Qui paie commande. La religion catholique n’était plus la religion d’État, mais celle de « la grande majorité des Français ». Ce Concordat fut adapté un peu plus tard à l’Église protestante et au culte israélite.

Les bouleversements politiques du XIXe siècle, Restauration, République de 1848, Second Empire, Troisième République furent travaillés par la même lutte : l’Église voulait reconquérir ses positions perdues, et l’État la contenir. La loi Falloux fut une victoire majeure pour la première, avec l’instauration de la « liberté d’enseignement » ; les maîtres des établissements catholiques pouvaient désormais enseigner sans les titres exigés des autres. Victor Hugo ne décolérait pas, tandis que les républicains ne cessaient d’être harcelés par les nombreux journaux religieux, dans les prêches du dimanche et depuis le Vatican.

Pendant ce temps, les congrégations se multipliaient : Bénédictins, Cisterciens, Carmélites, Clarisses, Chartreux, Hospitaliers, Lazaristes, etc. En France, il y avait 81 000 religieux en 1789, statistique qui tomba à 13 000 en 1808, puis ce fut l’explosion : 160 000 en 1878, qui pouvaient intervenir à chaque étage de la société et finissaient par devenir les bataillons d’un État dans l’État.

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