UMP : l'emprunt caché de 3 millions d'euros

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Mediapart révèle que le président du groupe UMP de l’Assemblée a secrètement « prêté » 3 millions d’euros au parti dirigé par Jean-François Copé, alors qu’il était au bord de la faillite en 2012. Double problème : les députés n’en ont pas été informés, et l’argent provient pour l’essentiel des caisses de l’Assemblée.

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L’audit en cours à l’UMP fait ressortir bien des bizarreries financières. Ainsi au lendemain de la débâcle électorale de 2012, le parti au bord de la faillite a secrètement souscrit un emprunt de 3 millions d’euros auprès du groupe UMP de l’Assemblée nationale, d’après des informations recueillies par Mediapart. L’argent du groupe parlementaire n’est pourtant censé servir qu’au travail… parlementaire !

Christian Jacob a succédé à Jean-François Copé à la présidence du groupe UMP en novembre 2010 © Reuters Christian Jacob a succédé à Jean-François Copé à la présidence du groupe UMP en novembre 2010 © Reuters

Mais à l’été 2012, débordé par ses problèmes de trésorerie, Jean-François Copé ne s’est pas contenté d’emprunter 55 millions d’euros à un pool de banques (comme cela avait été rendu public), il s’est aussi tourné vers son lieutenant Christian Jacob, patron des députés UMP et à ce titre « héritier » d’une cagnotte de plusieurs millions d’euros d’argent public. Sans barguigner, le président du groupe a signé « une convention de prêt » de 3 millions d’euros, sans même en avertir ses troupes. En clair, dans leur dos.

A-t-il seulement mis son trésorier, Bernard Deflesselles, au parfum ? « Je n’en suis pas convaincu », admet lui-même Christian Jacob, tout en rappelant disposer d’« une délégation de signature ». « Mais j’en ai informé le triumvirat, François Fillon, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, dès qu’ils ont pris leurs fonctions à la direction de l’UMP (à la mi-juin) », assure-t-il.

Si le parti a commencé à rembourser, il doit encore sortir « 2,4 millions d’euros d’ici 2017 », selon Christian Jacob, qui ne précise pas le taux d’intérêt consenti. « J’ai demandé que notre prêt soit ensuite annexé à celui du pool bancaire, aux mêmes conditions », insiste simplement le patron des députés, qui affirme avoir signé « un avenant ».

Cette « surprise du chef » illustre à la fois la dérive financière du parti et l’opacité totale qui règne sur les finances du groupe à l’Assemblée, présidé par Jean-François Copé de 2007 à novembre 2010 (date à laquelle il s’est emparé de l’UMP), puis par Christian Jacob. Si les partis politiques sont tenus de publier leurs comptes et de les faire certifier, la loi ne prévoit rien de tel pour les groupes parlementaires, des structures au statut ultra-flou. Ainsi Christian Jacob refuse-t-il de répondre sur les réserves qu’il a récupérées en 2010, comme sur les fonds dormant aujourd’hui au coffre.

Alors que les députés viennent de découvrir dans Le Canard enchaîné que leur groupe aurait déboursé 5,5 millions d’euros entre 2008 et 2013 pour des prestations de Bygmalion (société de communication fondée par deux proches de Jean-François Copé et impliquée dans un vaste scandale de fausses facturations), l’histoire d’un prêt de 3 millions d’euros signé dans leur dos pourrait bien être la goutte d’eau de trop. Plusieurs élus s’apprêteraient ainsi à réclamer, dès mardi 24 juin, un audit financier du groupe UMP au Palais-Bourbon, soupçonnant des arrangements en tous genres – entre copéistes surtout.

L’existence de ce prêt paraît en effet bien étrange. D’abord, les députés versent une cotisation de 200 euros par mois à leur groupe (en tout 450 000 euros par an) et pourraient juger qu’ils sont en droit, a minima, d’être informés de leur destination…

Surtout, les fonds des groupes politiques proviennent pour l’essentiel d’une dotation versée par l’Assemblée nationale (3 millions d’euros par an pour celui de l’UMP), exclusivement destinée à « assurer leur fonctionnement » (comme le précise le site internet du Palais-Bourbon). En clair, à rémunérer des collaborateurs, organiser des journées parlementaires, payer des formations aux élus, etc. Pourquoi l’argent public de l’Assemblée servirait-il à éponger les dettes d’une formation politique ? Après tout, l’État verse déjà des subventions directes aux partis, calculées en fonction des résultats aux élections.

Questionnés vendredi soir par Mediapart sur le fait de savoir si le groupe avait le droit de voler ainsi au secours du parti, les services de l’Assemblée nationale n’ont pas encore fourni de réponse, ni dans un sens ni dans l’autre.

« Je ne vois pas ce qu’il y aurait de répréhensible, déclare pour sa part Christian Jacob. Ça n’est pas un don ! Et nous sommes tous dans la même famille politique… Il n’y a pas plus carré que ça. » Les députés ne manqueront toutefois pas d’en discuter mardi, dès leur retour de circonscription.

Interrogé par ailleurs sur les contrats passés avec la société Bygmalion, censée avoir fourni au groupe des « mini-sites » ou un kit sur « la souffrance au travail » (d’après Le Canard enchaîné), Christian Jacob se souvient de « 540 000 euros en 2012 », et « 630 000 euros en 2013 ». « J’ai résilié tous les contrats avec eux en mars dernier, assure-t-il au Parisien. Nos trois nouveaux prestataires sont environ 9 % moins chers. »

De son côté, Mediapart a mis la main sur deux factures d’Event & Cie (la filiale événementielle de Bygmalion), qui correspondent à l’organisation des « Journées parlementaires » du groupe UMP en 2011 et 2012. Elles étaient archivées sur une clef USB contenant la comptabilité interne d’Event & Cie (déjà exploitée ici et par Mediapart), et que les enquêteurs de l’Office anti-corruption de Nanterre ont récupérée à la fin mai.

Ainsi, pour les journées organisées en septembre 2012 à Marcq-en-Barœul, la facture préparée pour le groupe s’est montée à 250 009 euros hors taxe (299 010 euros TTC), alors que l’entreprise a dépensé 117 555 euros (hors taxe) auprès de ses sous-traitants.

Quant aux journées parlementaires de 2011, qui se sont tenues à Saint-Cyr-sur-Loire (la commune du trésorier de campagne de Nicolas Sakozy en 2012), elles ont été facturées 236 808 euros (TTC), d’après les propres chiffres de l’entreprise.

Facture tirée de la comptabilité interne d'Event & Cie Facture tirée de la comptabilité interne d'Event & Cie

Quand on évoque la nécessité d’un audit financier du groupe, Christian Jacob balaie. « Je crois que personne n’est là-dessus », dit-il, en proposant plutôt d’ouvrir ses livres de comptes aux députés qui en feront la demande. « Tous les relevés, toutes les factures sont disponibles du jour où j’ai pris la présidence du groupe jusqu’à aujourd’hui, promet-il. Rien n’est passé au broyeur ! » Le patron des députés refuse cependant de rendre ses comptes publics.

Quant aux relevés de la période 2007 à 2010, celle de la présidence Copé, Christian Jacob en dispose-t-il ? « Je n’en suis pas convaincu, hésite l’élu de Seine-et-Marne. Je réponds pour la période qui me concerne. »

Cette affaire rappelle décidément l’urgence d’imposer la transparence sur les comptes des groupes parlementaires, comme elle existe pour les partis politiques (avec toutes ses insuffisances). D’autant qu’au Sénat, l’argent du groupe UMP échappe aussi à tout contrôle, au point que deux juges d’instruction parisiens ont été saisis d’une information judiciaire ouverte sur des soupçons d’« abus de confiance » et de « blanchiment », élargie en avril dernier à de présumés « détournements de fonds publics » au profit de plusieurs sénateurs (comme nous l’avons raconté ici).

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