Benalla place de la Contrescarpe: une nouvelle vidéo accablante

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Mediapart s’est procuré une nouvelle vidéo de l’opération de la place de la Contrescarpe. Elle met en lumière de nouvelles violences commises sur le manifestant, et le rôle central du conseiller d’Emmanuel Macron dans son interpellation.

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Place de la Contrescarpe, le manifestant interpellé et frappé par le conseiller présidentiel Alexandre Benalla a également été victime des coups portés par l’unité de CRS qui l’a récupéré. Une seconde vidéo obtenue par Mediapart, et filmée depuis un bar voisin, permet de voir sous un autre angle l’interpellation officielle du jeune homme par les CRS après que le faux policier de l’Élysée l’eut intercepté. Elle montre donc la fin de l'opération du 1er mai, quelques instants après les coups portés par le conseiller de Macron.

Ainsi reconstituée, la scène de la place de Contrescarpe est la démonstration parfaite de l’abus de pouvoir et de l’impunité du conseiller du président de la République : 1. Alexandre Benalla empoigne une jeune femme qu’il remet à un policier en civil de la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC). 2. Il frappe ensuite le compagnon de la jeune femme, interpellé par le gendarme réserviste et vacataire de l’Élysée, Vincent Crase. 3. Benalla s’en va chercher un commissaire, en uniforme, responsable de la DOPC pour qu’il procède à l’interpellation. 4. Le commissaire, son chauffeur et Benalla conduisent le couple à l’écart. 5. Répondant aux ordres de ce dernier, un responsable des CRS fait menotter le manifestant par ses hommes qui lui assènent de nouveaux coups. 

Le conseiller d’Emmanuel Macron a pu agir comme s’il avait pris le commandement des forces de police présentes sur la place. Le tout en présence du commandant responsable de la coordination des Groupements opérationnels (reconnaissable par le sigle GO sur son uniforme), qui gère les détachements de CRS intervenant lors des manifestations dans la capitale.

Alexandre Benalla lors de la manifestation du 1er mai 2018. © Document Mediapart

Ces fonctionnaires agissaient sur ordre de la hiérarchie de la DOPC. Et selon plusieurs sources jointes par Mediapart, Alexandre Benalla a été convié à plusieurs reprises à des « débriefings » des opérations de maintien de l’ordre de la préfecture de police. Le soir du 1er mai, émaillé d’incidents, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb s’est exceptionnellement rendu à la préfecture pour y évoquer la situation, jugée gravissime au plus haut niveau de l’État. Le ministre a-t-il été informé dès ce moment de ce qui s’était passé place de la Contrescarpe ?

L’action de la Contrescarpe est désormais au cœur de l’enquête préliminaire ouverte jeudi par le parquet de Paris pour « violences par une personne chargée d’une mission de service public », « usurpation de fonctions » et « usurpation de signes réservés à l’autorité publique » à la suite de la révélation par Le Monde de l’identité du conseiller présidentiel sur une première vidéo, mercredi soir. Selon France Info, le couple de manifestants a été identifié par les enquêteurs. Samedi, tous deux ont fait savoir qu'ils souhaitaient être entendus ultérieurement.

Le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, le préfet Patrick Strzoda, entendu dès jeudi par les enquêteurs, a précisé avoir informé le président, dès le lendemain des faits. Vendredi, alors que l’Élysée annonçait son licenciement, Alexandre Benalla était placé en garde à vue ainsi que Vincent Crase. Leur audition a été prolongée de 24 heures, samedi. Les deux collaborateurs de la présidence ont été rejoints dans les locaux de la PJ par trois policiers, membres de l’état-major de la Direction de l’ordre public : Philippe Mizerski, qui apparaît en civil sur les images de la Contrescarpe ; Maxence Creusat, le commissaire et responsable de l’opération qui intervient en uniforme et portant un casque avec un double liseré bleu ; et enfin Laurent Simonin, contrôleur général chef d’état-major et numéro deux de la DOPC.

Dès vendredi, le parquet de Paris a élargi l’enquête à un possible « détournement d’images issues d’un système de vidéoprotection », les fonctionnaires étant soupçonnés d’avoir remis un enregistrement des vidéos à Alexandre Benalla, mercredi dernier. Cet élément interpelle : en théorie, la durée de conservation des images de vidéosurveillance est limitée à un mois. En toute logique, elles auraient donc dû être effacées au 1er juin. Dès lors, pourquoi ont-elles conservées ? Par qui ? Et pour quel motif ? L’enquête devrait clarifier ces zones d’ombre.

Le syndicat des commissaires de la Police nationale a souligné qu’Alexandre Benalla ne pouvait « en aucun cas être acteur, encore moins utiliser la force », en sa qualité d’observateur. Joint par Mediapart, Philippe Capon, secrétaire général de l’UNSA Police, estime « intolérable » qu’une personne utilise « ses fonctions au sommet de l’État » et « se déguise » en policier et pour « casser du militant d’extrême gauche ». « Il est incompréhensible qu’il ait continué à faire la pluie et le beau temps sur la sécurité du président, explique le syndicaliste. Et ce alors qu’une faute grave avait été commise et qu’elle était connue. »

Alexandre Benalla procédant aux interpellations le 1er mai 2018. © Document Mediapart Alexandre Benalla procédant aux interpellations le 1er mai 2018. © Document Mediapart

La responsabilité du commandement de la DOPC de la préfecture de police est la première engagée, puisque deux de ses fonctionnaires étaient sur place. Le commandant Mizerski, qui assurait la liaison de la DOPC avec l’Élysée, a suivi Benalla sur le terrain durant la journée, et l’a accompagné lors de ses agissements place de la Contrescarpe. Et le commissaire Creusat qui a ordonné aux CRS l’interpellation du manifestant intercepté par Benalla, en diffusant, d’après les images, un message radio. Ce jeune fonctionnaire, habitué des opérations de maintien de l’ordre (à Nantes en 2014 lors des mobilisations contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou lors des manifestations contre la loi travail en 2016), agissait sous l’indicatif « TI 504 ».

Le 8 mai, soit une semaine après l’opération de la Contrescarpe, le commissaire Creusat était à l’affiche de l’émission « Black Blocs : enquête sur les casseurs de l’ultra gauche » diffusée sur M6 où il était présenté comme un conseiller du préfet de police.

Depuis son placement en garde à vue, son avocat Me Thibault de Montbrial a prévenu : son client n’endossera pas le rôle de fusible. « Le commissaire Creusat, n’entend esquiver aucune question, et notamment celle, essentielle pour comprendre ce dossier, de la proximité manifeste aux yeux du jeune commissaire qu’il est, entre la plus haute hiérarchie policière et Monsieur Benalla », a indiqué Me Montbrial, dans un message posté, samedi, sur Twitter.

Resté en préfecture, le contrôleur général Laurent Simonin, qui était lui aussi en contact régulier avec Alexandre Benalla, a donné l’ordre à son service d’encadrer le conseiller présidentiel lors de la manifestation du 1er Mai. Fin 2017, le chef d’état-major de la DOPC avait souhaité rejoindre la direction de la sécurité du club de football du Paris Saint-Germain, qui lui proposait un salaire de 17 000 euros net par mois. Mais la commission de déontologie avait rejeté la demande de mise en disponibilité du haut fonctionnaire en relevant que la charge de l'organisation de la sécurité aux abords du Parc des princes est l’une de ses prérogatives, ce qui aurait pu le mettre dans une situation de conflit d’intérêts.

De son côté, le patron de la DOPC, le contrôleur général Alain Gibelin, aurait indiqué sans forcément convaincre ne pas avoir été informé de la présence d’Alexandre Benalla sur le terrain, le 1er mai. La première partie de ces auditions, qui se sont accompagnées des perquisitions des domiciles du conseiller d’Emmanuel Macron, va éclairer le volet policier de l’affaire, avant de démêler l’écheveau de ses relations élyséennes.

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