Alain Juppé dans «Mission impossible»

Par

Arrivé très loin derrière François Fillon, le maire de Bordeaux a bien peu de chances de rattraper un tel retard d'ici à dimanche prochain.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

En un sens, Nicolas Sarkozy avait vu juste. Les sondages se sont trompés. Eux qui donnaient l’ex-chef de l’État au second tour de la primaire de la droite et du centre n’ont perçu que très tard la percée de François Fillon. Dimanche soir, l’ancien premier ministre est finalement arrivé en tête avec 44,1 % des suffrages exprimés, devant Alain Juppé qui a rassemblé 28,6 % des quelque 3,9 millions de voix exprimées. Les premières remontées des urnes ont très vite donné une idée de l’issue du scrutin. Du côté des sarkozystes, personne ne cachait sa déception. Les mines étaient presque aussi contrites dans le camp du maire de Bordeaux, donné grand favori depuis le début de la campagne.

Car avec 16 points d’écart, le second tour s’annonce plus qu’ardu pour Juppé. Ce dernier est arrivé en deuxième, voire troisième position dans la quasi-totalité des départements métropolitains, à l’exception de sept d’entre eux (Charente, Corrèze, Dordogne, Gironde, Landes, Lot-et-Garonne, Seine-Saint-Denis). Fillon a quant à lui ravi la première place à peu près partout en France, y compris dans les anciens fiefs de Sarkozy, que sont les Alpes-Maritimes et les Hauts-de-Seine (où l’ex-chef de l’État est arrivé troisième avec 14,9 %). « Face à François Fillon, c’est probablement plus compliqué que face à Nicolas Sarkozy, mais plus intéressant », a déclaré dans la soirée l’un des porte-parole du maire de Bordeaux, Maël de Calan.

 © Reuters © Reuters

Dimanche soir, chez les juppéistes, nul ne s’expliquait réellement le succès de l’ex-premier ministre. « Beaucoup de gens ont voté Fillon parce que c’était la mode », tente un proche du maire de Bordeaux. De fait, le député de Paris a bénéficié d’une importante couverture médiatique aux derniers jours de sa campagne. Mais ce n’est évidemment pas tout. Avec un nombre significatif de soutiens parlementaires, un réseau de militants massif – pour beaucoup issus de la cathosphère mobilisée par le collectif Sens commun, émanation politique de La Manif pour tous –, François Fillon a fini par apparaître comme la nouvelle « alternative » au vote anti-Sarkozy.

« Il a réussi le pari du premier tour, se réjouit le député filloniste Jean-François Lamour. Il a fait comprendre aux autres que sa manière de faire, la préparation de son projet et sa façon de mener sa campagne, était bien réussie. Il les a laissés s’écharper, les deux, assez classiquement d’ailleurs. Après les vacances, les retours du terrain étaient très différents des sondages. Les Français se sont aperçus qu’il y avait une autre option, plutôt solide, plus radicale peut-être, mais surtout plus cohérente et plus sérieuse. »

D’autres avancent que les affaires ne sont pas pour rien dans l’issue du scrutin. Doublement mis en examen – notamment pour “corruption”, “trafic d’influence” et “financement illégal de campagne électorale” –, Nicolas Sarkozy a vraisemblablement traîné trop de casseroles pour espérer l’emporter. Quant à Alain Juppé, il n’a jamais réellement pu se défaire de sa condamnation pour “prise illégale d’intérêts” dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. Face à eux, François Fillon s’est souvent présenté comme le candidat n’ayant jamais eu maille à partir avec la justice. « Sa sortie, fin août, sur le général de Gaulle qui n’a jamais été mis en examen l’a replacé au centre du jeu », soutient l’un de ses proches.

L’ancien président évincé, Alain Juppé ne bénéficie plus de l’anti-sarkozysme, qui était jusqu’ici au cœur de sa dynamique. Pariant sur une forte mobilisation, le candidat n’avait pas mesuré à quel point la droite ne s’est guère enthousiasmée pour sa campagne, jugée trop « molle » par bon nombre de sympathisants, bien plus nombreux que le noyau dur militant toujours attaché à Sarkozy. Comme le prévoyait un député LR, les fameuses « deux semaines » qui avaient, à en croire ses proches, manqué à l’ex-chef de l’État en 2012 pour l’emporter face à François Hollande, ont été « celles de trop pour son nouvel adversaire ».

Avec un discours ultralibéral sur le plan économique et ultraconservateur sur le plan sociétal, François Fillon a réussi à s’attirer les faveurs de cette “droite tradi”, fatiguée des outrances du sarkozysme et jugeant le maire de Bordeaux bien trop complaisant, notamment vis-à-vis de l’islam. Face à ce raz-de-marée, Alain Juppé aura bien du mal à se contenter du vote centriste et des « déçus du hollandisme » pour le second tour. Il lui reste une semaine pour se démarquer du nouveau favori de la primaire et prouver, comme il l’avait récemment assuré, que son programme est « le moins crédible ». « Ça peut ressembler à l’Everest, mais il y a plein de prises pour l’escalader, commente son entourage. Ce n’est pas mission impossible. »

Les juppéistes ont prévu de se réunir lundi matin pour organiser leur offensive. L’axe principal de cette dernière ? Démontrer que le projet de François Fillon est « flou », « notamment en matière de réformes ». « Il n’a jamais démontré qu’il était capable de réformer, alors qu’il a été premier ministre pendant cinq ans », glisse un proche du maire de Bordeaux, rappelant également que le nouveau favori de la primaire est « extrêmement conservateur en terme sociétal ». « Diplomatiquement, ce n’est pas ça non plus », poursuit-il, en référence à la russophilie du député de Paris.

La tâche est ardue tant les propositions des deux hommes se ressemblent. Hormis quelques nuances, notamment sur l’attitude à tenir vis-à-vis de la Russie dans le conflit syrien, leurs projets respectifs ont en effet beaucoup de points communs. Or, cette fois-ci, plus de « Gaulois », plus de « double ration de frites ». Impossible pour Juppé de miser sur la tonalité face à un concurrent qui cède moins facilement aux formules démagogiques. Le défi qu’a choisi de relever le maire de Bordeaux en se maintenant dans la course est d’autant plus complexe que François Fillon s’est assuré dimanche soir le soutien de la plupart de plusieurs candidats malheureux, à commencer par Bruno Le Maire et Nicolas Sarkozy.

La main tendue de l’ex-chef de l’État apparaît bien factice au regard des relations exécrables qu’il entretient avec son ancien « collaborateur ». Sans même parler de l’affaire Jouyet, les “petites phrases” assassines échangées entre l’ancien duo ont fait les beaux jours des “confidentiels” pendant quatre ans. Du « pauvre type » à celui qu’il souhaitait mettre « à terre et sans oxygène », Nicolas Sarkozy n’a jamais été très tendre avec François Fillon. Mais « c’est aussi ça la politique avec Sarko, souligne un proche de l’ex-premier ministre. On se dit des horreurs un jour et on se tape sur l’épaule le lendemain ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale