Comment Marine Le Pen a mené une campagne médiocre

Par Nicolas Lebourg

La campagne de Marine Le Pen est poussive. La stratégie de notabilisation qui devait élargir son électorat n’a pas été menée sérieusement. À la veille du premier tour, elle n'a pas forgé un thème fédérateur positif lui permettant de résister au rouleau compresseur attendu pour l’entre-deux-tours.

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La campagne de Marine Le Pen l'aura menée de 28 à 22 % d'intentions de vote. Cela ne devrait pas l’empêcher de se qualifier pour le second tour. Avec sa focalisation sur l’immigration et le terrorisme dans la dernière semaine, on peut rationnellement penser que son score sera significativement au-dessus de ces 22 points. Cependant, cela oblige à réfléchir à cette campagne poussive. Qu’est-ce qui fait qu’une campagne présidentielle FN est réussie ou ratée ? Comment saisir qu’une candidate, dont on annonce depuis 2012 qu’elle va réussir un 21 avril au carré, paraisse ne pas être parvenue à focaliser l'attention ?

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Si l’on ose la formule : le 21 avril ne s’est pas fait en un jour. Pour saisir la spécificité de cette deuxième campagne de Marine Le Pen, il faut donc la regarder en miroir des cinq campagnes qui ont permis à Jean-Marie Le Pen de passer du groupuscule au 21 avril 2002. S’enraciner au long cours, alterner postures sulfureuses et normalisation, imposer ses propres thèmes : autant de leçons mal appliquées ou mal suivies.   

1965. Sitôt passé le référendum de 1962 instituant l’élection au suffrage universel direct du président de la République, Jean-Marie Le Pen se met en quête d’un candidat susceptible d’unir l’extrême droite. Si l’union se fait autour de l'avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour, la volonté de ce dernier d'élargir son assise électorale, par une stratégie que l'on nommerait aujourd'hui de « dédiabolisation », suscite des tensions entre les deux ténors. Pour Tixier-Vignancour, il faut dépasser les rangs des ultras de l’Algérie française et chercher à occuper dans le même temps le secteur du centre, afin de prendre de Gaulle en tenaille.

Marine Le Pen lors de ses assises présidentielles à Lyon © Reuters Marine Le Pen lors de ses assises présidentielles à Lyon © Reuters

Pour assurer sa promotion, Jean-Marie Le Pen réutilise une méthode qu'il a déjà utilisée au temps du poujadisme : la caravane militante, qui part en tournée. Cadre des extrêmes droites, François Duprat avait noté à ce propos que Jean-Marie Le Pen avait fait montre d’un « grand talent d’organisateur, et était bien décidé à monter une véritable machine électorale, ce qui n’avait jamais existé à l’extrême droite… Le Pen assurait un grand succès de curiosité à la candidature Tixier. Pendant près de trois semaines, des foules considérables suivirent les meetings de Tixier, mais combien parmi les assistants se rendirent à un spectacle, comme on va au cirque ».

S’enraciner, fédérer, encercler : des actions qui ont été négligées en 2017

Le procédé sera repris pour les campagnes présidentielles de 1988, 1995 et 2002. Certes, durant l'été 1987 par exemple, Jean-Marie Le Pen parle parfois dans des chapiteaux à demi vides, l’estivant n'étant pas forcément enclin à la politique. Mais cela lui permet aussi de multiplier les entretiens dans la presse locale, celle qui souvent façonne l’opinion. Il occupe ainsi les espaces que les autres délaissent. En 1965, Tixier-Vignancour finit par prédire sa victoire, sa campagne soulevant un certain enthousiasme. Il ne récolte finalement que 5,1 % des suffrages. Mai-68 aidant, ce score aboutit à l’absence de l’extrême droite à l’élection présidentielle de 1969.

Une leçon fondamentale émerge de cette première campagne : rassembler son camp puis le dépasser est certes fondamental dans un système électoral à deux tours, mais cette seconde étape n’est pas possible avant d’avoir réellement unifié son segment. Au premier tour de 1965, 60 % de l’électorat d’extrême droite vote pour le général de Gaulle, vu comme un barrage au communisme et comme l’incarnation de l’ordre. En n'ayant pas su fédérer avant d’attaquer le secteur centriste, Tixier-Vignancour a lâché la proie pour l'ombre. Marine Le Pen, elle, a une position hégémonique à l’extrême droite mais n’a jamais pu prendre François Fillon en étau. Sur la base des résultats aux élections intermédiaires, elle a fait des meetings dans la ruralité, mais sans grand nombre. Il n’y a pas eu ainsi de maillage des territoires et de la presse locale.

Son dernier grand meeting du week-end d’avant le premier tour était à Perpignan. Initialement, il devait se tenir à Toulouse. Le changement de dernière minute s’explique par la crainte des contre-manifestants toulousains et par la nécessité d'aller grignoter les parts de marché de François Fillon en un territoire marqué par une polarisation FN-Les Républicains. Mais il est étonnant qu’elle n’ait pas songé dès le départ à un meeting dans une capitale du Roussillon qui, aux élections régionales de 2015, a voté à près de 42 % pour la liste FN. Plus étonnant encore : cette position de force a amené le parti à recourir à une salle plus grande que lors de son meeting de 2012, mais elle y a eu sensiblement le même monde (1 500 personnes). Et si, en 2012, il n'y avait pas de contre-manifestation, il y en eut cette fois une de faible importance (environ 300 personnes).

En somme, la stratégie de la raréfaction adoptée n’a pas présidentialisé son image, mais l’a bien éloignée du terrain. S’enraciner, fédérer, encercler : ce sont des actions qui ont été négligées en 2017, tant le premier tour apparaissait comme une formalité au staff de la candidate.

Notabilisation et normalisation : le relatif échec du FN de Marine Le Pen

1974. Si la thématique choisie par Jean-Marie Le Pen est celle du « salut public », la campagne est en fait un véritable fourre-tout : le candidat réclame tour à tour l’abrogation des accords d’Évian, l’instauration d’une République forte fondée sur « l’acceptation d’une discipline consentie ou imposée », la réintégration de la France à l’OTAN et la mise en place d’une politique nataliste (un thème toujours présent en 2017 dans le programme de Marine Le Pen, mais passé de la rubrique du choc démographique Nord-Sud à celle… des mesures sociales).

Pour cette première participation directe à l'élection, l’essentiel du discours de Jean-Marie Le Pen reste consacré à l’anticommunisme. Quant à la profession de foi qu’il adresse aux citoyens, elle expose un programme à la fois fort libéral et réactionnaire. Duprat avait pronostiqué qu’à 2 ou 3 %, le président du FN obtiendrait le leadership des extrêmes droites, mais qu’à 1 % la question de la survie du FN serait posée. Jean-Marie Le Pen, lui, avait considéré qu’il s’agirait d’un succès à 5 % des voix – niveau perçu comme un échec neuf ans plus tôt. Cependant, l’essentiel des groupuscules et de la presse d'extrême droite choisissent de soutenir directement la candidature de Valéry Giscard d'Estaing. Le candidat national-populiste n’obtient que 0,75 % des suffrages.

La déroute mène au désert et, derechef, à l’élection présidentielle de 1981, l'extrême droite est absente faute de signatures de parrainage. Le président du FN avait espéré en être, avec trois thèmes : « La France et les Français d’abord », « l’État c’est vous » et « Le communisme, voilà l’ennemi ». Il y avait encore quelques rodages à faire : interviewé par Le Monde quant à savoir s'il n'y avait pas d'antisémites au Front national, Jean-Marie Le Pen répondait simplement qu’il n’y en avait pas plus qu’ailleurs. N’ayant pas assez de signatures pour se présenter, il appelle à voter au premier tour pour… Jeanne d’Arc.

Ces deux élections – 1974 et 1981 –, prises ensemble, montrent comment la présidentielle est un exercice qui exige l’organisation et le soutien d’un camp fournissant des relais de notabilisation et de normalisation. À cet égard, qu’a donc fait le FN de ses victoires aux élections intermédiaires depuis 2012 ? Le déroulé des « affaires » nous permet de supputer qu'il a cherché à utiliser la victoire des européennes pour améliorer son infrastructure. Mais au dernier décompte en date, le parti a perdu 28 % de ses conseillers municipaux de 2014. Dans l’hebdomadaire Minute, une conseillère démissionnaire exposait avoir envoyé plusieurs courriers au siège pour signifier son désarroi face aux problèmes locaux. Comme elle n’a reçu aucune réponse, elle a fini par claquer la porte.

À chaque fois qu'ils sont interrogés sur cette question, les ténors du parti bottent en touche : tous ces cas ne relèveraient que d’aigris carriéristes, de mauvais coucheurs. Mais le Parti communiste français témoigne par son histoire qu'un parti outsider a certes besoin d’un tribun, mais aussi d'un réseau dans les territoires. Car un parti qui inquiète peut imprégner la société quand il y est représenté par des instituteurs, des médecins, etc. En n’ayant pas travaillé son stock d'élus, le FN s’est lui-même empêché d'atteindre de nouvelles clientèles. Si la progression du FN ces dernières années a été spectaculaire, il n’a su ni en organiser les conséquences, ni en tirer une stratégie crédible d’avancée par paliers.

L’enjeu d’une offre politique « autonome »

1988. La question n'est plus celle de l’anticommunisme : le FN a adopté à la fin des années 1970 le thème de la dénonciation de l'immigration. Depuis 1982, cela paye. Le FN mobilise ses militants (100 000 selon lui, le quart selon les Renseignements généraux) : Bruno Mégret, responsable de la campagne, stipule que seuls les meilleurs militants se verront accorder l’investiture pour les prochaines élections. Ceux-ci sont ainsi chargés de procéder à 10 000 « commandos tupperware », c'est-à-dire des réunions chez l’habitant, entre janvier et avril 1988 – un objectif démesuré, mais qui donne le cap d’un militantisme de terrain, quand le FN mariniste paraît croire que les plateaux de BFM sont le territoire de la France. Le candidat, quant à lui, travaille à transformer et rajeunir son image physique (cheveux en arrière, régime amincissant) afin de se « notabiliser » et de créer un hiatus vis-à-vis des images d’archives.

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Ses meetings sont une révolution dans la politique d'alors. Outre un faste qui cherche parfois à jouer du trouble mémoriel (usage de flambeaux, hypertrophie de l'imagerie du sauveur), il arpente la scène, à la manière des télévangélistes américains, souvent sans lire de notes. Il improvise ses discours de meeting sur la base d'une revue de presse et de quelques éléments textuels et formules chocs préparés à l'avance, sortant parfois une petite fiche de sa poche – ce qui accentue encore le parallèle avec l’humoriste Guy Bedos. Le système exige que le dispositif soit souple, le tribun ayant pu aller jusqu'à tenir de façon imprévue trois heures trente en lancement de campagne… Mais l'effet est puissant, permettant à son corps et son verbe d'incarner un souffle. Il dit qu'il va gagner. En réalité, il espère 20 %. Il en obtient 14,4. La presse note le triomphe de la résurrection de l'extrême droite. Il l’approuve, et affirme songer à changer le nom du parti pour montrer que ce dernier aurait changé et serait apte à diriger.

Cette élection montre surtout l’effet des changements de l’offre et de contexte, et la façon dont le rôle du tribun consiste à les sublimer. Le FN de 1974 n'avait pas une offre politique autonome : sur le segment de l'anticommunisme, les partis de droite étaient bien suffisants. Avec une offre fondée sur la dénonciation de l'immigration, il a su renverser la donne : ce sont les autres qui viennent sur son terrain. L’avancée idéologique frontiste est manifeste dans le débat d'entre-deux-tours opposant Jacques Chirac à François Mitterrand. La discussion sur le FN est immédiatement suivie, dans le flux « naturel » de l’échange, par celles sur l’immigration, l’insécurité et le chômage. Quant à la discussion sur le droit de vote des immigrés, elle est suivie d’un  retour sur celle de l’insécurité, puis de l’évocation des problèmes terroristes communiste et islamiste…

Absent du second tour, le candidat FN a bien imposé une vision du monde. Le tribun a apporté une plus-value certaine par sa capacité à jouer de différentes nuances : un instant la normalisation, un autre moment l'odeur du soufre. Il est frappant de constater l'usage de son corps. En 2012, Marine Le Pen évoluait sur scène comme lui, arpentant, dialoguant, plaisantant ou tonnant selon les moments. En 2017, elle cherche à se présidentialiser : elle est raide et immobile à la tribune, les mains accrochées au pupitre, les yeux fixés à son texte. Cette attitude parle peut-être à ceux qui la rêvent présidente mais, pour les autres, elle la renvoie à son image sèche, autoritaire, dogmatique.

Plutôt que de jouer du nuancier, la mise en scène ne ménage que des effets grossiers. Après les erreurs de délaissement des fondamentaux, elle s’y accroche et enchaîne sans discontinuer en fin de campagne les sorties contre l'immigration. Certes, il s'agit de la préoccupation numéro un de ses électeurs et d’un pont jeté vers les autres électorats, où la question est aussi souvent vive. Mais plutôt que de l'imposer au départ, elle y revient avec virulence à la fin…

Le nationalisme sans lyrisme de Marine Le Pen

En 2017, le corps qui bouge et le verbe qui improvise sont ceux de Jean-Luc Mélenchon. Il parle mieux qu’elle de la France. La désignation d'un « futur désirable » est laissée à Benoît Hamon, Emmanuel Macron et, encore, le tribun de La France insoumise. La « liberté » est laissée à François Fillon. Par rapport à son électorat, Marine Le Pen a raison d'enfoncer le clou de l'immigration, mais son propos ne parvient pas à dégager une substance positive. Il est saisissant de constater dans le programme 2017 de Marine Le Pen que la nation est réduite à sa géographie, quand Jean-Marie Le Pen la définissait par son histoire : c'est un nationalisme sans lyrisme, autrement dit un oxymore.

Alors qu’elle a mené une campagne paraissant enjamber le premier tour jusqu'au meeting du Zénith, à six jours du premier tour, elle n'a pas forgé un thème fédérateur positif lui permettant de résister au rouleau compresseur qu'elle devrait craindre pour l'entre-deux-tours. En fait, il y a l'impression d'une routine. Lors du débat à 11 sur les chaînes d'information continue, son mot selon lequel la France serait « l’université des djihadistes » était à l'évidence préparé à l'avance. Elle l’a répété, dans ce qui paraissait être l'espoir qu'il l'amène au centre de l'attention, mais il n'a pas impacté, car elle tenait simplement le propos que l'on attendait d'elle.

1995. Après deux septennats de François Mitterrand, chacun sait que c'est le tour de la droite, néanmoins divisée entre Jacques Chirac et Édouard Balladur. Les questions centrales sont celles de la « fracture sociale » et de l'immigration. Si le second thème convient à Jean-Marie Le Pen, le premier pourrait paraître l’handicaper. En fait, la sociologie électorale a évolué. Déjà, au second tour de 1988, 65 % des électeurs lepénistes du premier tour avaient voté Chirac, 19 % Mitterrand, 16 % s'étaient abstenus. Cette structure inclut certes le FN dans le bloc des droites et lui interdit de prendre trop à rebrousse-poil sa base, mais elle souligne qu’une part de ses électeurs ne se reconnaît plus simplement dans cet espace droitier.

Or, la présidentielle de 1995 aboutit justement à une révolution de la clientèle frontiste : 30 % des ouvriers, 25 % des chômeurs et 18 % des employés ont voté pour Jean-Marie Le Pen. Ce dernier comprend que son intérêt est de favoriser la gauche, déclarant en guise de consigne pour le second tour que « Chirac, c’est Jospin en pire ». Tandis qu’il se voulait dix ans plus tôt le « Reagan français », il était évident qu’il devait adapter son offre politique à sa clientèle électorale. Sous l’influence de son gendre Samuel Maréchal, époux de sa fille Yann et père de Marion Maréchal-Le Pen, il sort le FN du bloc des droites : « Le FN n’est ni de droite, ni de gauche, il est le parti de la France ! », s'exclame-t-il.

Cette ligne est au cœur de la stratégie de Marine Le Pen depuis qu’elle est présidente du FN. Elle a su, parfois avec un certain brio, mêler le national et le social. Mais elle n’écoute guère ceux qui, comme Robert Ménard et Marion Maréchal-Le Pen, l’appellent à se rééquilibrer sur son flanc droit – alors que le fait que ces deux-ci soient des élus de terrain devrait plaider en leur faveur quant à la légitimité de leur intervention. Pis : Marine Le Pen attaque sa nièce en cours de campagne, et cette dernière fait savoir qu'elle songe à cesser la politique. Il y a un refus de percevoir que les thèmes qui, certes, transcendent des groupes sociaux dans les sondages ne font pas nécessairement une coalition électorale gagnante.

Le « ni droite, ni gauche » était une théorisation de l’isolement et une stratégie : il est devenu une boussole pour chercher à agglomérer des électorats aux intérêts divergents. Peut-être cela aidera-t-il à ce que Marine Le Pen atteigne ce 23 avril un niveau encore insoupçonné à l'heure où cet article est publié, mais il y a là une perte de supplément d'âme qui éclaire très nettement le faux plat de la campagne. 

En 2002, le « climat » fait plus pour Jean-Marie Le Pen que sa campagne

2002. Au sein du FN, certains pensaient leur chef trop âgé et estimaient qu'il ne ferait pas 10 % au soir du 21 avril. Depuis la scission mégrétiste de 1999, il n’y a plus guère de militants pour relayer la propagande dans les territoires. Le parti produit pourtant une belle affiche en noir et blanc, cherchant à policer l’image du candidat : il y sourit largement, appuyé sur un poing qui ne figure pas l’agressivité mais le point d’appui d’un homme expérimenté. Jean-Marie Le Pen cherche à apparaître comme un homme apaisé, un vieux sage de la République – une technique qui sera réutilisée en 2007, campagne où un cadre lui propose le slogan « la France apaisée », finalement utilisé par Marine Le Pen en 2016.

Il s'affirme « candidat du centre-droit », renvoyant l’extrême droite et le racisme sur la candidature de Bruno Mégret. En janvier 2002, Louis Aliot tente même en vain d’organiser une rencontre en Afrique du Sud entre Jean-Marie Le Pen et Nelson Mandela. Mais ce n’est pas sa campagne qui mène Jean-Marie Le Pen au second tour. C’est un climat de rupture avec ce qu'il nomme « l'établissement ». Ce climat est perceptible dans la maladie du soupçon et la théorie du complot qui ne cessent de percuter l'actualité : le 11-Septembre serait un « inside job », l'explosion de l'usine AZF un attentat que l’on dissimulerait, et quand la Somme sort de son lit en provoquant des inondations, le premier ministre Lionel Jospin est pris à partie car la rumeur veut que cela soit un complot (les eaux de l’Oise auraient été détournées dans la Somme pour laisser Paris au sec – rumeur qui en dit plus long que tout).

C’est un climat anxiogène, où la thématique de l'insécurité devient la grille de lecture du pays et où chacun fait ainsi, mezza voce, la campagne du candidat frontiste – c'est là un corollaire du principe de l'autonomie de l'offre politique : sur les thèmes préemptés par une offre adverse, trianguler revient à promouvoir son adversaire. Le pays plonge dans une angoisse, un état de siège mental, où la moindre violence urbaine de proximité entre en résonance avec l'écroulement des tours du World Trade Center – depuis la scission du FN, les mégrétistes ne cessaient de le clamer : il n'y aurait pas différence mais continuité entre terrorisme islamiste et délinquance pratiquée par des enfants d'immigrés.

Ici, le bulletin lepéniste n’est pas une adhésion à un tribun charismatique, mais un moyen utilisé par une demande sociale autoritaire, motivée par la conjonction d’une inquiétude identitaire, d’une absence d’horizon historique porté par les partis de gouvernement, du rejet de la déconstruction de l’État social et d’une inquiétude quant à la sécurité physique locale et globale. L’interpénétration de ces deux derniers éléments (du 11-Septembre aux faits-divers) suractive les tensions d’une société où tout apparaît insécurisé et où l’électorat clame qu'il veut une protection globale.

Ce sont là des éléments que l’on a retrouvés dans la campagne permanente de Marine Le Pen depuis 2012. On les perçoit encore quand on lit son programme. L’erreur est d'avoir vu dans une stratégie de production d’arrivée au second tour une recette de premier tour. La réussite est d'avoir saisi comment l’idée de protection se vendait en France par celle de l’autorité et du rassemblement. C’est pourquoi, malgré une campagne maladroite, Marine Le Pen demeure la favorite pour le soir du premier tour.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN.