Parcoursup: l’angoisse continue

Par

Après des mois de spéculations, les élèves de Terminale ont reçu mardi à 18 heures les premières réponses concernant leur affectation dans l’enseignement supérieur. La ministre Frédérique Vidal a prévenu : il devrait y avoir une forte attente et près de 400 000 jeunes sans réponse dans l’immédiat. 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le gouvernement n’a pas droit à l’erreur. Les naufragés d'APB de l'été dernier, sans affectation, ont eu un effet dévastateur dans l'opinion publique. La ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal a donc devancé les critiques en révélant sur France Inter que, selon ses projections, 400 000 lycéens se retrouveraient « en attente » d'une proposition à leur demande d’affectation dans l'enseignement supérieur, sur les 810 000 candidats qui ont eu recours à Parcoursup. « Plus d'un million de propositions seront faites ce soir, la moitié des lycéens devraient avoir une ou plusieurs propositions, et un petit nombre qui n'avait demandé que des filières sélectives auront des “non” à toutes leurs demandes », a indiqué la ministre. Elle a ajouté qu’« ils ser[aie]nt pris en charge par les commissions rectorales dès demain ». 
Ces prédictions se sont révélées juste puisque le 23 mai, la ministre a indiqué que « 436 500 candidats ont déjà reçu une proposition et plus de 350 000 nouvelles propositions seront faites dans les dix prochains jours.»

Son homologue de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, s'est voulu plus confiant. Il a assuré pour sa part sur RTL que « plus de la moitié » auraient une réponse dès ce mardi soir, 18 heures tapantes, et qu’« au moins deux tiers » des futurs bacheliers auraient reçu une réponse positive au moment du début des épreuves du baccalauréat, le 18 juin.

 © Reuters © Reuters
Ces chiffres sont élevés et vont même au-delà de ce qu’avait prédit la Cour des comptes. En octobre dernier, elle avait ainsi estimé qu’un système APB sans classement des vœux provoquerait la mise en attente de 300 000 candidats au premier tour d’affectation – soit un peu moins de 40 % des jeunes. 

La ministre, qui cherche inlassablement à rassurer, a de nouveau expliqué que le processus était différent de celui des années précédentes : « Dès ce soir, les lycéens qui auront des propositions en accepteront certaines, en libéreront d'autres et donc libéreront des places, a-t-elle dit. On s'attend à ce qu'il y ait plusieurs centaines de milliers de places qui soient libérées. » Selon Frédérique Vidal, « chaque jour, des dizaines de milliers de propositions iront vers les lycéens qui sont en attente ». 

Le ministère estime que « deux tiers des lycéens » auront une réponse avant le baccalauréat. Après l'examen, ils devraient être plus de 80 % dans ce cas, selon Frédérique Vidal, qui s'est engagée à ce que chaque lycéen souhaitant poursuivre dans l'enseignement supérieur « ait une proposition avant la rentrée ». 

Tout l’été dernier, le gouvernement s’est échiné à clouer au pilori le précédent logiciel d’admission post-bac, le désormais honni APB, qui avait laissé de futurs étudiants sans place à l’université. À la mi-juillet 2017, plus de 86 000 candidats, qu’ils soient bacheliers de l’année ou en demande de réorientation, restaient sans proposition. Fin septembre 2017, 3 729 bacheliers restaient sans affectation à l’issue de la procédure complémentaire.

Pour cette rentrée 2018, ce sont 7 millions de vœux que les établissements d’enseignement supérieur ont dû classer tant bien que mal. Des enseignants, opposés à une réforme appliquée au pas de charge, ont rechigné à intégrer les commissions ad hoc. Des présidents d’université ont dû s’y coller eux-mêmes et classer les dossiers sur la base d’attendus locaux, c’est-à-dire la somme de compétences requises pour chaque cursus, et en consultant autant que possible le dossier de l’élève, constitué de lettres de motivation, d’un CV et d’appréciations formulées par les professeurs et chefs d’établissement du lycée d’origine. 

À partir de 18 heures, les élèves sauront s’ils ont reçu un « oui », un « oui si » – c’est-à-dire qu’ils devront suivre une remise à niveau ou une année supplémentaire de licence –, un « non » – seulement pour les filières sélectives – ou, enfin, un « en attente ». Cette dernière configuration devrait être fréquente, car l’absence de hiérarchisation des vœux fait que les désistements vont prendre davantage de temps. Jusqu’à fin juin, les futurs bacheliers disposeront d’une semaine pour répondre. Après quoi les délais se raccourciront progressivement, en vue de fluidifier de plus en plus le circuit.

Chacun devrait connaître en temps réel son positionnement dans la liste d’attente. Quant à ceux qui ne recevraient que des réponses négatives, notamment parce qu’ils n’auront formulé que des vœux dans des filières sélectives, ils devront se tourner vers les « commissions d’accès à l’enseignement supérieur », créées dans chaque académie. Elles devront aiguiller les candidats malheureux vers d’autres filières, auxquelles ils n’auraient pas forcément pensé et dans lesquelles il resterait des places.

La question du stress généré par ce suspense à rallonge devient centrale. La ministre, consciente de l’importance du chiffre avancé concernant les élèves en attente, a renvoyé dans les cordes, sur France Inter, ses détracteurs « qui ont un agenda politique », qui jouent « un jeu absolument délétère qui est de faire monter le stress auprès des lycéens ». « Je souhaite qu'on arrête de stresser et de prendre en otage les lycéens qui doivent rester concentrés sur leur bac », a-t-elle affirmé. D’ailleurs, le temps des épreuves, du 18 au 25 juin, les résultats seront suspendus pour ne pas perturber les jeunes en plein examen.

Claire Guéville, responsable des questions de lycée au Snes, le syndicat majoritaire du secondaire, dit réfléchir depuis plusieurs mois aux conséquences de l’attente induite par l’absence de hiérarchie des vœux. « Avec mes collègues, nous en avons discuté et le message à faire passer aux jeunes c’est qu’ils doivent apprendre à gérer l’attente, même si ce n’est pas un message politique. On leur dit d'accepter l’attente, de prendre la filière qui leur correspond le mieux et, le cas échéant, de faire des recours, y compris devant la Cnil pour la question des données personnelles. »

La professeure considère que cette incertitude est consubstantielle à cet outil « pensé pour les premiers de cordée ». « Celui qui a conçu ce système ignore un aspect psychologique très présent chez les adolescents : la difficulté à faire un choix. Certains vont se laisser dépasser, vont laisser filer le délai. » D’autres vont emprunter d’autres voies en allant, pour les plus aisés, dans des écoles privées hors de prix. Certains abandonneront purement et simplement, en prenant un job peu qualifié pour assurer leurs arrières.

La responsable syndicale note une certaine fébrilité chez l’exécutif, qui a communiqué sur un numéro vert et un tchat permettant d’aider les élèves de Terminale. Le député des Hauts-de-Seine Gabriel Attal, rapporteur du projet de loi Orientation et réussite des étudiants, sera en direct sur Facebook pour, encore une fois, rassurer les jeunes.

Pour Claire Guéville, cette boulimie médiatique visant à faire encore et toujours de la pédagogie est superflue. « Ils pourraient juste assumer de privilégier les meilleurs dossiers », tacle-t-elle.

De fait, l’inquiétude point çà et là. La diffusion d’éléments de langage par l’académie de Versailles à destination des élèves et de leurs parents, il y a une semaine, témoigne d’une certaine fébrilité. Des mesures d’accompagnement ont été mises en place dans les lycées, avec des conseillers d’orientation psychologues de l’éducation nationale. Les réseaux sociaux ont interprété cela comme le signe de la mise en place de cellules d’aide psychologique dans les lycées pour parer aux déceptions. Le ministère conteste l’appellation et explique à Libération favoriser des « temps d’échanges » pour permettre aux jeunes de glaner des conseils.

D’autres organisations se sont positionnées pour recueillir les doléances des futurs bacheliers désemparés. L’Unef, comme elle le fait chaque année, a lancé SOS-inscription. Ce site de recensement, mis en place par le syndicat en pointe dans la lutte contre la réforme d’accès à l’enseignement supérieur, permet d’appuyer et de répondre aux questions des futurs étudiants sur liste d’attente ou n’ayant pas obtenu l’affectation désirée.

Plus étonnant, la Fage, la première organisation étudiante, a elle aussi lancé un site analogue baptisé SOS-Parcoursup, alors même qu’elle soutient depuis des mois la loi Vidal.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale