Crise à l’hôpital psychiatrique d’Amiens: «La honte doit changer de camp»

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Les soignants de l’hôpital Philippe-Pinel, à Amiens, campent de jour comme de nuit depuis deux mois aux portes de leur établissement, pour protester contre « la dégradation des soins » en psychiatrie. Sans obtenir de réelle réponse des autorités de santé et dans l’indifférence de leur ministre, Agnès Buzyn.

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Amiens (Somme), envoyée spéciale.– Chrystèle Leclercq a fini par s’endormir, vers deux heures du matin, cassée en deux sur la table, la tête posée sur ses bras croisés, une simple couverture grise entourant ses épaules. Voilà des nuits que l’infirmière parlemente, s’active ou veille devant l’hôpital Philippe-Pinel à Amiens, pour protester contre la lente dégradation des soins psychiatriques dans son établissement.

Les soignants au campement de l’hôpital Philippe-Pinel à Amiens, le 20 août 2018. © Mathilde Goanec Les soignants au campement de l’hôpital Philippe-Pinel à Amiens, le 20 août 2018. © Mathilde Goanec

Chaque matin, après une petite nuit passée le plus souvent allongée dans un méchant transat vert olive, sa collègue Marie Lefèvre fait tourner à la main le compteur, un simple tableau de carton installé sur le bord de la route, pour dénombrer les jours et les nuits de mobilisation. Le campement du collectif « Pinel en lutte » est tenu sans relâche depuis juillet, matérialisé par deux petits barnums égayés d’une guirlande de fête foraine et des tentes Quechua disséminées de part et d’autre d’un grand et bruyant rond-point. Les blouses blanches ont également aligné des croix blanches le long d’un trottoir, au nom des quatre services de psychiatrie adulte fermés en quatre ans à Philippe-Pinel.

Paradoxalement, cet hôpital nommé en hommage à l’un des précurseurs de la médecine du XXe siècle, célèbre pour avoir humanisé les traitements et rompu avec la logique asilaire, fait désormais partie des moutons noirs de la psychiatrie française. Barbara Pompili, députée de la Somme, n’avait même pas pu, lors de sa visite dans l’établissement, contenir son émotion : « Ce que j’ai vu à l’hôpital Pinel me remplit de honte », confiait ainsi l’élue à France 3 en novembre dernier.

La députée LREM avait, pour l’occasion, fait alliance objective avec le député François Ruffin, l'autre enfant du pays, afin d’alerter sur le mauvais état de la psychiatrie française. Depuis, la grève de la faim à l’hôpital du Rouvray ou les « perchés du Havre » ont achevé de convaincre de la crise que traverse le secteur, historiquement parent pauvre du système de soins français, après avoir longtemps été le lieu de toutes les audaces thérapeutiques.

À Amiens, l’étincelle date du 15 juin. La direction de l’hôpital et l’ARS (agence régionale de santé) de la Somme annoncent la fermeture d’un quatrième service de psychiatrie adulte, sans ouverture de nouvelles places dans les services restants. Les autorités de santé font le « pari de l’ambulatoire », c’est-à-dire limiter le nombre d’hospitalisations, coûteuses, pour favoriser la prise en charge en ville, via des centres médico-psychologique (CMP), des consultations en hôpital de jour, des lits en foyer spécialisé et autres centres de postcure…

Une référence aux batailles menées par les équipes psychiatriques de l'hôpital du Rouvray, ce printemps. © MG Une référence aux batailles menées par les équipes psychiatriques de l'hôpital du Rouvray, ce printemps. © MG

À ceci vient s’ajouter une véritable pénurie de soignants, les médecins quittant le navire Pinel les uns après les autres, de nombreux infirmiers et paramédicaux leur emboîtant le pas. Depuis quelques mois, une douzaine de psychiatres sont partis ou en partance, laissant des services entiers totalement exsangues. « Aujourd’hui, j’étais le seul psychiatre avec quatre services en charge, donc environ cent patients sous ma responsabilité, raconte Mehmet Matsar, 32 ans, de passage sur le campement installé aux portes de l'hôpital. Cela devient difficile de préserver notre éthique professionnelle. » Le jeune médecin quittera Philippe-Pinel le 2 novembre, pour exercer en libéral.

Fatiguée des discours contradictoires qui lui sont tenus, une partie du personnel de Pinel s'est donc mise en grève, malgré les assignations de la direction liées au respect du service minimum à l'hôpital public. Ils ont commencé quelques kilomètres plus bas, en ville, campant devant l’ARS durant trois jours et deux nuits au début de l’été. Les revendications sont claires : soixante postes pour colmater les brèches, la réouverture de deux services, mais avant tout une table ronde avec tous les acteurs, médecins, infirmiers, organisations syndicales, associations de famille, direction, députés… Le 14 juillet, les CRS les ont délogés de l'ARS sans ménagement.

« C’était la fête nationale, le jour de l’arrivée du Tour de France à Amiens et tout le tintouin… Les CRS ont fait un extra en passant pour nous expulser », plaisante Marie Lefèvre, qui s’est néanmoins retrouvée à l’issue de cette journée épique avec un certain nombre d’hématomes sur le corps. Les yeux d’Éric Legrand, médecin en pédopsychiatrie très expérimenté, s’embuent soudainement lorsqu’il raconte l’incident : « L’occupation était illégale, c’est clair. Mais ce n’est pas normal de dégager ainsi des blouses blanches qui demandent juste un rendez-vous. Ainsi, on tire maintenant sur les ambulances ? »

Éjecté du centre-ville, le collectif « Pinel en lutte » a donc fini par s'installer directement devant les grilles de l’hôpital, un immense territoire à la périphérie de la ville, ceint de murs et de grilles, composé de jolis pavillons de brique, d’une chapelle et d’un beau parc, classique des géographies asilaires de la fin du XIXe siècle. Près de soixante jours plus tard, ils sont toujours à la même place, dans un campement qui s'étend chaque jour un peu plus au fil des actions.

La machine paraît désormais bien rodée : dans l’agenda posé sur la table, chacun s’inscrit pour un tour de veille la nuit ou pour participer à l’une des commissions du mouvement, confectionner des banderoles, gérer la communication ou la logistique. Sous une toile de tente s’entassent des jus de fruits, des gâteaux, des kilos de café et de thé, un petit frigo et une station pour recharger les téléphones. Les community managers ont appris sur le tas à agiter et gérer les réseaux sociaux, assumant tout à fait le « mode harcèlement » sur Twitter pour décider leur ministre, Agnès Buzyn, à faire un saut à Amiens. Certains se sont même équipés de nouveaux téléphones, pour un travail devenu extrêmement chronophage. « Ça vibre jour et nuit, même à la maison, on n’arrête jamais. »

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