Un procès périlleux attend François Fillon

Par

L’ex-premier ministre, son épouse, Penelope Fillon, et son successeur à l’Assemblée, Marc Joulaud, doivent répondre à partir de lundi de détournements de fonds publics devant le tribunal correctionnel.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Ancien champion de la droite reconverti dans la finance, François Fillon comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Paris à partir de ce lundi. L’ex-candidat (LR) à la présidentielle de 2017 sera jugé pour détournement de fonds publics, complicité et recel, ainsi que pour complicité et recel d’abus de biens sociaux, et manquement aux obligations de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Le procès doit s’achever le 11 mars. Il s’annonce très difficile pour François Fillon et les deux autres prévenus.

François Fillon encourt une peine maximale de dix ans de prison et un million d’euros d’amende. Son épouse, Penelope Fillon, et son ancien suppléant à l’Assemblée, l’ex-député européen et maire de Sablé-sur-Sarthe, Marc Joulaud, comparaîtront à ses côtés.

Quant à l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, il a déjà été condamné à huit mois de prison avec sursis et 375 000 euros d’amende, en décembre 2018, dans une procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC).

L’Assemblée nationale s’est constituée partie civile et demandera – par la voix de son avocat – plus d’un million d’euros de dommages et intérêts, en remboursement des sommes détournées pour l’emploi fictif de Penelope Fillon.

L’ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, signée le 19 avril 2019 par les juges d’instruction Serge Tournaire, Aude Buresi et Stéphanie Tacheau, est en tout point accablante pour François Fillon. L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy y apparaît comme un homme d’argent, qui n’a eu de cesse d’accroître ses revenus de toutes les façons, licites ou non, pendant ses fonctions politiques.

François Fillon le 30 janvier, sur France 2. © Capture d'écran François Fillon le 30 janvier, sur France 2. © Capture d'écran

Factuellement, François Fillon est accusé de plusieurs infractions :

– Avoir rémunéré son épouse en tant que collaboratrice parlementaire « pour des prestations fictives ou surévaluées », lorsqu’il était député, entre 1998 et 2002, puis en 2012 et 2013, pour un montant total de 408 000 euros.

– Avoir fait salarier celle-ci de la même manière par Marc Joulaud, devenu député à sa place, entre 2002 et 2007, pour un montant de 645 600 euros.

– Avoir rémunéré dans les mêmes conditions deux de ses enfants, Marie et Charles, de 2005 à 2007, lorsqu’il était sénateur, pour un montant de 117 400 euros.

– Avoir fait embaucher son épouse à La Revue des deux mondes par son ami le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, pour des prestations fictives ou surévaluées, en 2012 et 2013, pour un coût de 135 000 euros.

– Enfin, avoir omis de déclarer un prêt de 50 000 euros (oral et sans intérêts) consenti en 2012 par ce même Marc Ladreit de Lacharrière.

Le montant global des sommes ainsi perçues s’élève à 1,356 million d’euros. Encore ne s’agit-il là que d’une partie du magot accumulé par François Fillon. Au cours de leur enquête, les juges d’instruction ont identifié d’autres rentrées d’argent litigieuses, mais qui étaient prescrites pour les unes, ou qu’ils ont finalement estimées non délictuelles pour les autres.

Les juges notent que, dès son entrée à l’Assemblée nationale en 1981, François Fillon commence à rémunérer son épouse pour des travaux dont ils n’ont pas retrouvé la trace. Lors de leur première audition, les époux Fillon avaient pudiquement daté à 1998 leur premier contrat de travail de collaboration parlementaire.

Collaboratrice occasionnelle de son mari de 1981 à 1986, Penelope Fillon a pourtant perçu des salaires significatifs, fixés « en fonction des sommes disponibles dans le crédit collaborateur », écrivent les juges dans leur ordonnance. Pour le premier contrat, signé en novembre 1981, elle reçoit ainsi 30 000 francs pour une mission sur « l’aménagement du bocage sabolien ».

À partir de 1986, François Fillon salarie son épouse comme collaboratrice parlementaire permanente. « Malgré cinq grossesses entre 1982 et 2001, Penelope Fillon ne prenait aucun congé maternité », notent les juges d’instruction. Elle ne se rendait jamais à l’Assemblée nationale et disait exercer son activité professionnelle à son domicile, un château dans la Sarthe. Selon ses explications, elle s’y occupait du courrier adressé à son époux et des demandes des administrés de sa commune.

Le hic, c’est que d’autres qu’elle s’en occupaient déjà. De toute façon, il n’y avait pas de boîte aux lettres et le courrier était réexpédié à Paris, a déclaré le jardinier des châtelains Fillon sur procès-verbal. Les nombreuses perquisitions et auditions effectuées pendant l’enquête n’ont pas pu étayer les dires des époux Fillon.

Pour les juges, Penelope Fillon a mené « une vie de femme au foyer, se partageant entre Paris et sa maison sarthoise, très investie dans l’éducation de ses enfants et dans la gestion de la vie familiale ». Si elle accompagnait son époux de temps à autre, « tout cela ne relevait pas d’un travail d’assistant parlementaire, encore moins à temps complet ».

Penelope Fillon semble avoir été une collaboratrice tout aussi fictive du député Marc Joulaud, à qui François Fillon a demandé de l’embaucher avec une bonne rémunération.

Quant à La Revue des deux mondes, à part deux notes de lecture, les enquêteurs n’ont pas non plus trouvé trace d’un travail réel de Penelope Fillon. Le propriétaire, Marc Ladreit de Lacharrière, a reconnu que son ami François Fillon lui avait demandé d’embaucher son épouse qui « s’ennuyait », peu avant son départ de Matignon, en 2012. Il ne s’agissait pas, selon lui, de compenser une baisse de revenus après la cessation de ses fonctions de premier ministre.

Quant aux salaires versés à deux de ses enfants quand il était sénateur, les juges notent que François Fillon avait la main sur leurs comptes bancaires, et qu’il a récupéré les sommes concernées. Enfin, le prêt non déclaré de 50 000 euros consenti en 2012 par Marc Ladreit de Lacharrière pour des travaux dans le château de François Fillon, un prêt oral et sans intérêts, n’a commencé à être remboursé qu’après l’ouverture de l’enquête.

Bien qu’il n’ait, au bout du compte, pas été renvoyé devant le tribunal pour cela, les activités de conseil de François Fillon ont également retenu l’attention des juges. La société 2F Conseil est créée dès le 6 juin 2012, quand il redevient simple député.

« Il peut paraître surprenant que l’ex-premier ministre, qui n’avait jamais exercé d’autres activités professionnelles que celles liées à l’exercice de ses mandats et fonctions ministérielles, se soit subitement lancé dans le conseil aux entreprises et surtout qu’il ait pu faire prospérer cette activité tout en poursuivant ses activités politiques, avec des risques évidents en termes de conflits d’intérêts ou de trafic d’influence », écrivent les juges.

Les honoraires colossaux encaissés par sa société 2F Conseil sont en effet versés par « des personnalités que François Fillon avait rencontrées et côtoyées dans ses activités politiques ». L’ami Ladreit de Lacharrière paye ainsi 30 000 euros une étude sur la réorganisation de l’actionnariat familial. Le cabinet Ricol-Lasteyrie, l’assureur Axa, présidé par Henri de Castries, la société Future Pipe Industries de Fouad Makhzoumi, ou encore la banque Oddo versent aussi leur écot.

« Quoi qu’on puisse penser du mélange des genres auquel s’était livré François Fillon entre 2012 et 2017, tout à la fois lobbyiste, intermédiaire, député, chef de parti et candidat à l’élection présidentielle, les délits de trafic d’influence actif et passif n’étaient pas susceptibles d’être retenus », écrivent les juges d’instruction.

Son échec à l’élection présidentielle sur fond d’enquête judiciaire, après les révélations du Canard enchaîné, l’a amené à clarifier sa situation. François Fillon a renoncé à la politique et est devenu associé senior chez Tikehau Capital, une société de gestion d’actifs et d’investissement.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous