Un proche de Sarkozy pris dans un scandale immobilier

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Un scandale immobilier dans les Hauts-de-Seine, un proche collaborateur de Nicolas Sarkozy, des poursuites pour abus de biens sociaux et escroquerie, des fonds privés et de l'argent public... Tous les ingrédients d'une affaire politico-financière sont présents depuis le début des investigations visant Thierry Gaubert. Mais il a fallu attendre neuf ans pour que l'instruction ouverte à Nanterre soit discrètement bouclée, le 5 février.

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Ce scandale immobilier est l'une des seules affaires financières, peut-être la seule, qui mette en cause un proche du président de la République. Dans la plus grande discrétion, le juge Richard Pallain vient de clôturer son instruction sur Thierry Gaubert. Le 5 février, neuf ans après l'ouverture de l'enquête pénale pour escroquerie et abus de biens sociaux, notamment. Le dossier met en cause une personnalité qui fut du « premier cercle » politique de Nicolas Sarkozy, dans la période charnière où celui-ci passait de la mairie de Neuilly au gouvernement.
Au bar d'un grand hôtel parisien, Thierry Gaubert nous présente sa version, le 11 mars. « J'ai rencontré Nicolas Sarkozy à Neuilly, par hasard, dans un dîner, quand il était maire adjoint. Nous sommes devenus copains au début des années 1980 ». A cette époque, il a ouvert son copieux carnet d'adresses à la personnalité montante des Hauts de Seine. Car Thierry Gaubert a déjà beaucoup d'entregent. Il vient de divorcer de Diane Barrière, l'héritière du groupe de casinos Lucien Barrière, qui est aussi une amie d'enfance de Cécilia Sarkozy. A Neuilly, il commence par gérer l'agenda relationnel du jeune élu, qui devient maire en 1983. Pendant deux ans, Thierry Gaubert dirigera Neuilly journal indépendant, dont l'éditorial est signé par son député-maire.
Quand Nicolas Sarkozy entre au gouvernement Balladur, en 1993, Thierry Gaubert le suit logiquement. Au cabinet du ministre du budget, il est d'abord son chargé de mission. Puis son chef de cabinet, au ministère de la communication. « Je m'occupais d'organiser son emploi du temps », explique-t-il aujourd'hui. Agé de cinquante-six ans, désormais directeur de cabinet du président des Caisses d'Epargne, l'homme est visiblement sur ses gardes. « A partir du 1er janvier 1995, je n'ai plus travaillé avec Sarkozy. Je ne suis pas un pilier de la Sarkozie », assure-t-il, devant deux jus de tomate.

Habitation pour tous et fonds publics

Les malversations immobilières reprochées à Thierry Gaubert remontent cependant à cette période où il est dans l'entourage politique immédiat de M. Sarkozy. L'ex-collaborateur a été mis en examen, le 31 janvier 2008, par le juge Pallain. Le chef de poursuite le plus gênant vise l'« escroquerie par emploi de fausse qualité auprès de ministères en vue de se faire remettre des fonds ». Car la justice soupçonne M. Gaubert d'avoir créé, en décembre 1992, l'association Habitation pour tous (HPT) qui n'avait pas le droit de collecter cet argent public destiné à faciliter le logement des fonctionnaires de l'Etat.

Or, Thierry Gaubert a joué un rôle central dans cette association qui a collecté 23 millions d'euros dans les ministères. Il l'a présidée de sa création à novembre 1994, alors qu'il travaillait dans les cabinets de Nicolas Sarkozy.... « Aucun acte d'instruction n'a montré le début d'un conflit d'intérêts entre les fonctions de M. Gaubert en cabinets ministériels et ses activités immobilières », affirment cependant ses avocats, Mes François Esclatine et Jean Veil.

Les principales administrations concernées ont été les ministères de l'intérieur (alors aux mains du « parrain » politique de M. Sarkozy dans les Hauts de Seine, Charles Pasqua) et des finances, ainsi que la préfecture de police de Paris. « Mais presque tous les ministères ont signé des conventions financières avec l'association », nuance M. Gaubert. Il ressort de l'enquête que nombre de fonctionnaires étaient persuadés que les émissaires de HPT étaient autorisés à recevoir des fonds publics.

Hermès, Disney et Roland Garros

A tort, note l'Inspection générale des finances dans son rapport de septembre 1998, qui a nourri le dossier judiciaire. En effet, l'association « ne rentre pas dans les catégories d'organismes avec lesquels l'Etat est autorisé à signer des conventions de réservations de logements pour les fonctionnaires ». Les avocats de M. Gaubert pensent le contraire : « Habitation pour Tous avait le droit de procéder à ces opérations de réservation de logement pour des fonctionnaires car l'Etat et ses démembrements ne sont pas soumis au 1% logement ».



Au passage, les inspecteurs des finances ont pointé « une pratique active de distribution (par HPT) de cadeaux à des agents des ministères qui étaient ses interlocuteurs dans la négociation ». De leur inventaire à la Prévert, on retiendra des invitations répétées au restaurant, l'offre d'un sous main Hermes (600 euros) à l'un, d'un forfait Euro Disney (450 euros) à l'autre, des places pour le tournoi de tennis de Roland Garros...

Sans oublier une symbolique berline. L'activité de l'association ne justifiait « ni l'achat d'un véhicule Renault Safrane, pour près de 300.000 francs en mars 1993 (...), ni sa revente, deux ans et demi après son achat, à Brice Hortefeux pour 116 8000 francs », lit-on dans le dossier. M. Hortefeux était alors aussi un fidèle de Nicolas Sarkozy qu'il avait suivi à son cabinet de ministre à Bercy. Le véhicule lui a été revendu « au prix de l'argus », plaide Thierry Gaubert, qui dénie systématiquement toute portée politique à l'affaire.

Plus sérieusement, l'association à but non lucratif versait une bonne partie des fonds publics collectés à des sociétés privées immobilières, dans lesquels Thierry Gaubert et son associé Philippe Smadja avaient souvent des intérêts. De quoi « assurer leur train de vie non dénué d'aspects somptuaires », toujours selon les inspecteurs des finances. Dans le maquis de sociétés immobilières qu'ils ont mis en place, les deux hommes ont, par exemple, fait prendre à HPT une participation dans Habitation française développement. Laquelle assurera une confortable rémunération à M. Gaubert, officiellement « bénévole » : 78 000 euros en 1993 et 47 000 euros en 1994 (pour huit mois), à une période où il travaillait dans les cabinets Sarkozy.

Comment se débarasser d'un syndicaliste gênant

Pour autant, aucun ministère n'a jamais déposé plainte dans les neuf années écoulées et alors que le dossier a longtemps paru tombé dans les oubliettes judiciaires. « La plupart des responsables de ministères entendus dans cette enquête ont dit qu'ils ont été satisfaits des prestations de l'assocation Habitation pour tous. Ils ont effectivement obtenu les réservations de logements prévues et leurs fonctionnaires y ont été logés », peut donc souligner à présent l'avocat de Thierry Gaubert, Me Jean Veil.

Dans ce contexte et d'ici au mois de juin, le parquet de Nanterre devra prendre ses réquisitions et le juge d'instruction renvoyer, ou non, les prévenus devant le tribunal correctionnel. Thierry Gaubert, d'ici là, continuera sa carrière dans l'immobilier. Directeur de cabinet du Président des Caisses d'Epargne depuis 2002, il a été nommé quatre ans plus tard président du conseil de surveillance d'Efidis, une filiale spécialisée dans le logement social en Ile de France.

L'un des premiers plaignants, Jean-Claude Duret, syndicaliste représentant la CFTC dans la gestion du logement, n'a jamais lâché prise. « Après ma plainte, mon syndicat m'avait retiré ma délégation syndicale. Je n'étais donc plus un salarié protégé », affirme M. Duret, un ingénieur de Thalès aujourd'hui retraité, conseillé avec la même constance par son avocat, Me Alain Spilliaert.

Il évoque un autre rendez-vous dans un grand hôtel parisien. « A la même époque, Thierry Gaubert m'a demandé de le rejoindre au Marriott des Champs-Elysées. Il m'a dit bien connaître mon patron chez Thalès, qui était avec lui dans le cabinet de Sarkozy à Bercy. Que c'était son copain et qu'il lui téléphonait trois fois par jour. Que si je ne retirais pas ma plainte j'en supporterais les conséquences professionnelles. Cela s'est vérifié. En 2001, j'ai été mis à la retraite d'office par Thalès. »