Jour de vote: «J’ai éliminé les partis»

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Les correspondants et envoyés spéciaux de Mediapart sont partis, dimanche 23 avril, à la rencontre des électeurs devant les bureaux de vote, pour comprendre leurs choix. Derrière une grande diversité de choix, se dégage un immense besoin de renouvellement. Récit d’une France éclatée qui ne s’est pas désintéressée du scrutin.

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C’est le récit d’une France éclatée. Qui ne s’est pas désintéressée du scrutin, mais qui a voulu signifier son refus absolu du déjà-vu. Cette France-là n’a accordé qu’environ un quart de ses suffrages aux Républicains et au Parti socialiste (allié aux Verts). Elle a parfois voté avec conviction, souvent en réaction. Elle a privilégié la sanction. Et a massivement opté pour les candidats identifiés à la nouveauté.

Preuve qu'il n’y a pas d’âge pour espérer renouveler, à 9 h 30 dans la cour de la mairie de Pinsaguel, petite ville classe moyenne de la banlieue sud de Toulouse, Maria, Francis, 91 ans, et Gaston, 96 ans devisent, tout sourires. Les deux premiers viennent de voter, Gaston y va : « Cette année, il faut changer un peu... » Maria fait la moue : « Oui, mais faut pas faire n'importe quoi. Il y en a une, je la bannis, où on irait avec celle-là ? On n'aurait plus aucun droit, plus rien... » Les autres approuvent en silence. « Les onze candidats, ça a fait que les gens ont parlé, s'enthousiasme Gaston. Poutou et l'autre là, Lassalle, ils ont dit des vérités qui font du bien à ceux d'en bas. »

À Vaulx-en-Velin, dans le quartier du Mas-du-Taureau, à quelques minutes de la clôture des urnes, le bureau de vote de l’école Angélina-Courcelles s’est mobilisé davantage que lors des élections précédentes. « On va dépasser les 50 %, alors que d’habitude on est à 40 % », relève Jaffar, 31 ans, animateur local d’En Marche!. « Ça fait dix-huit ans que je suis bénévole dans les bureaux de vote. Qu’on fasse 50 % au Mas-du-Taureau, c’est du jamais vu », ajoute Fatiy, 40 ans, fonctionnaire à la Ville de Vaulx-en-Velin.

Le quartier du Mas-du-Taureau concentre les indicateurs sociaux parmi les plus alarmants de l’agglomération lyonnaise, avec un taux de chômage qui avoisine 40 % chez les jeunes. Comment alors expliquer cette hausse de la mobilisation ? « Il y a une vraie passion pour cette élection-là. Et les candidats comme Asselineau qui veulent sortir de l’Europe sont appréciés. L’Europe est vue par certains comme une cause du chômage », explique Jaffar. Derrière son registre, Fatiy souffle : « Les gens ici ont besoin de changement. »

À l’école Saint-Pierre dans le 4e arrondissement de Marseille, les électeurs de droite semblent aussi dubitatifs que ceux de gauche. Isabelle, une jeune femme de 42 ans au pas pressé, a jeté son bulletin Le Pen dans l’urne comme un appel au secours. « Au deuxième tour, je ne voterai pas. » Au chômage, elle s’occupe de son mari, victime d’un AVC, et touche le minimum, l’ASS. Elle, qui ne vote jamais, a été s’inscrire exprès sur les listes. « Le gouvernement n’aide personne, on me met la pression pour retrouver du travail dans la restauration rapide, alors que je sais que si on le met dans un établissement spécialisé, il va crever », explique-t-elle, des larmes de rage aux yeux.

Dans le quartier de la Busserine, le taux de participation est également bon à 17 heures : « On est à 50 % dans presque tous les quartiers populaires de Marseille, ça vote ! », lance, réjoui, un assesseur. « On sait que les gens en ont ras-le-bol, mais on se demandait sont-ils groggy ou mobilisés ? On a la réponse, c’est une participation massive », assure Haouaria Hadj-Chikh, conseillère départementale socialiste. L’élue arrive des Flamants, une cité voisine : « On a des jeunes qui remplissent les bureaux de vote, les tiennent et appellent à voter. » Un assesseur, Valeriano, assure que plus d’habitants du quartier se sont inscrits sur les listes qu’en 2012. « Les jeunes se sont un peu plus donné la peine de venir, avant de jouer au ballon, ils passent ici », dit-il.

Parmi la dizaine d’électeurs interrogés dans cette école lumineuse et neuve, la plupart ont voté Mélenchon. Parmi eux, Ali, un préparateur de commandes de 28 ans, apprécie « le franc-parler » du candidat de La France insoumise. « Il se rapproche de nous », dit-il. « Pour nous, les salaires moyens, rien n’a bougé sous Hollande, on trinque toujours, souligne Tachi, 29 ans. J’espère que Mélenchon sera plus à l’écoute de la petite société. » Aide-soignante dans un hôpital marseillais, elle gagne 1 200 euros net par mois. « Le salaire n’augmente pas, les heures sup sont mal rémunérées et on gagne juste un peu trop pour avoir droit aux aides. »

À Lille, Mélanie se marre. Elle aussi souhaite un grand changement. Mais cela s’est traduit chez elle, « pour la première fois », par un vote similaire à celui de son père, « qui est plutôt à droite ». À 45 ans, cette Lilloise, travailleuse sociale, vient de mettre un bulletin Macron dans l'urne du bureau de vote 701, « en espérant qu'il renouvelle le personnel politique... Eux, je ne peux plus les voir ». Et de désigner du menton l'homme en costard, foulard à la boutonnière, qui sort de l'isoloir. Patrick Kanner vient de faire son devoir sous l'œil bienveillant des deux géants du hall qui gardent l'entrée du beffroi. « J'ai hésité jusqu'à la dernière minute », assure le ministre des sports.

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Ont participé à cet article Mathieu Martinière dans la région lyonnaisse, Louise Fessard à Marseille, Pierre-Yves Bulteau à Nantes, Alexandre Lenoir à Lille, Faïza Zerouala dans la région parisienne et Emmanuel Riondé à Toulouse.