L'ancien ambassadeur Boris Boillon fait son numéro au tribunal

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18 mois de prison avec sursis ont notamment été requis, ce mardi au tribunal correctionnel, contre l'ancien ambassadeur sarkozyste Boris Boillon. Il avait été arrêté gare du Nord en 2013 avec un sac de sport rempli d'espèces.

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Boris Boillon est décidément un homme étonnant. Mitraillé de questions pendant plus de huit heures, ce lundi 22 mai, à la barre du tribunal correctionnel de Paris, l’ancien ambassadeur cathodique, qui fut à une époque récente la quintessence du “Sarkoboy” décomplexé, ne veut rien perdre de sa superbe et se montre très sûr de lui, à la limite de l’arrogance, alors qu’il risque une condamnation sérieuse. Seul le col de chemise, un peu plus court, et les cheveux, ras mais légèrement grisonnants, ont changé depuis les années où ce jeune homme était le conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy (d'abord au ministère de l'intérieur, puis à l'Élysée, avant d'être promu ambassadeur).

Pour le reste, le costume gris anthracite cintré assorti à la cravate, la chemise blanche, les souliers noirs bien cirés et la grosse montre sont toujours arborés aussi fièrement, comme au temps de sa splendeur politique. L’allure sportive, le visage encore juvénile malgré les 47 ans, la voix légèrement nasillarde, le débit ultra-rapide et la gestuelle dynamique sont mobilisés au service d'une cause impérieuse : promouvoir son personnage. Il peut se résumer à une énergie revendiquée, une soif d’aventure un peu naïve qui évoquent à la fois Tintin au pays de l’or noir et OSS 117 version Jean Dujardin. « Je suis dans l’action », revendique un Boris Boillon content de lui, sans paraître comprendre que le tribunal ne peut se satisfaire de ce seul ressort psychologique.

Boris Boillon © Reuters Boris Boillon © Reuters

Diplomate « suspendu », mais « contraint de rester dans son administration », après un départ peu glorieux de son poste d’ambassadeur en Tunisie, en 2012, Boris Boillon (il faut prononcer Boilon) est jugé aujourd'hui pour transfert de fonds illicite, faux et usage de faux, blanchiment de fraude fiscale et abus de biens sociaux. Le 31 juillet 2013, lors d’un contrôle inopiné des douanes, gare du Nord, il avait été arrêté avec un sac de sport contenant quelque 350 000 euros et 40 000 dollars en grosses coupures. Fâcheux. En jean et polo, ce jour-là, le haut fonctionnaire n’avait pas de documents d’identité sur lui et allait prendre le Thalys pour Bruxelles, où il résidait alors. L’affaire est révélée un mois plus tard par Mediapart.

Ultérieurement placé en garde à vue, l’ancien ambassadeur livre un récit assez rocambolesque, d’où il ressort que des hommes d’affaires irakiens l’ont payé à Paris avec des espèces, et qu’il était sur le point de créer une filiale de sa société en Belgique. Un récit qui va évoluer au fil des semaines. Pour l’accusation, Boris Boillon a cherché à justifier ces sommes a posteriori, avec des contrats et des attestations dont la sincérité est contestée.

Le gros hic, c’est que les billets de banque saisis dans son sac sont neufs, leurs numéros de série se suivent, et ils n’ont visiblement jamais servi. Comme s’ils avaient été stockés par un État ou une Banque centrale. Une partie des euros a été mise en liasses en 2003, en Finlande, l’autre, fin 2008, en Italie. Étrange.

« En 2012, je refuse le placard doré qu’on me propose. Je décide de rester dans l'action, et je fonde ma société, Spartago », déclare Boris Boillon, bien droit à la barre du tribunal. « Je suis un grand sportif, et j’aime sortir de ma zone de confort. J’aurais pu rester sur un poste à Paris, bien payé sans grand-chose à faire », dit-il crânement. Mais voilà, au cas où on l'aurait oublié, il préfère l’action… Arabisant confirmé, diplômes ronflants et gros carnet d’adresses en poche, notre ambassadeur va donc se lancer dans le business.

« La commission de déontologie m’a autorisé à travailler en Irak », répond Boillon quand le président du tribunal lui fait observer qu’il fait des affaires dans un pays où il a été ambassadeur de France, et en monnayant son titre. Pourquoi se gêner ? Il fait de l'argent avec un certain Adil al-Kenzawi, membre d’une tribu irakienne puissante, qu’il a d'abord fait nommer consul honoraire de France dans le sud de l'Irak, et qu’il a ensuite pistonné pour qu’il soit naturalisé français. « Ma seule valeur ajoutée, c’est d’aller dans les endroits difficiles où d’autres n’osent pas aller, c’est le salaire de la peur, il était normal que j’en retire bénéfice », argumente Boillon. Le voici donc, parcourant l’Irak avec des gardes du corps, jouant les intermédiaires et les apporteurs d’affaires dans un pays en ruines, et en reconstruction. « Un pays d’opportunités », dit-il. « Il n’est pas honteux de vouloir tirer des avantages de mes anciennes fonctions, ajoute Boillon. Je travaillais avec des entreprises que je ne connaissais pas lorsque j’étais ambassadeur. Mon titre me facilitait la tâche, mais ça n’avait rien d’illégal. »

Spartago, créée en novembre 2012 à Paris, est une société de conseil et de fournitures de prestations de services à l’international. Une sous-préfète en disponibilité (encore un titre ronflant et rassurant) y jouera les utilités, en tant que directrice générale, pendant que Super-Boillon traverse des contrées dangereuses et parcourt le vaste monde. « J’ai aidé des entreprises à s’installer dans des pays difficiles d’accès », se rengorge l’ex-ambassadeur. « J’ai aussi identifié des entreprises qui voulaient y travailler, et les aidais à répondre aux appels d’offres dans les secteurs de la santé l’électricité, les transports, l’eau ou le sport. À l’époque, en Irak, c’était “panem et circus”, il fallait du pain et des jeux pour le peuple », dit-il, l'air satisfait. Soucieux d’afficher son immense culture générale, Boris Boillon est capable de citer pêle-mêle Bergson (« Agir en homme de pensée, penser en homme d’action »), Michel Audiard (« Je m’énerve pas, j’explique »), le chanteur Renaud (« Je suis une bande de jeunes à moi tout seul »), une pub télé (« Le double effet Kiss cool »), et de lâcher un magnifique « Last but not least », censé produire son plus bel effet sur le tribunal et la presse. On en reste coi.

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Mis en ligne mardi 23 mai au matin, cet article a été complété et mis à jour en fin d'après-midi, avec les réquisitions du parquet de Paris et les plaidoiries de la défense.