Flash-Ball : «J’ai regardé les policiers et j’en ai vu un qui me visait»

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Malgré deux cas de blessure dans la nuit du 13 au 14 juillet, le gouvernement rejette toute réflexion sur l'usage des lanceurs de balle de défense, et vient de refuser, ce mercredi 22 juillet, le moratoire sur le Flash-Ball Super-Pro demandé par le Défenseur des droits. Reportage à Argenteuil où Amine, 14 ans, a été grièvement blessé par un tir policier de LBD 40, sa version moderne.

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Sa mère vient de le réveiller pour notre visite. Allongé sur le canapé sous un drap, Amine, 14 ans, sonné par les antidouleurs, est immobilisé pour un mois. Pour lui et sa famille, les vacances prévues sur la Costa blanca espagnole sont fichues. Ce grand ado fluet – 51 kilos pour 1,71 m – a été grièvement blessé aux testicules par un tir policier.

Amine et sa mère Bakhta, le 21 juillet 2015. © LF Amine et sa mère Bakhta, le 21 juillet 2015. © LF
Le soir du 13 juillet 2015, Amine et trois amis du même âge, Yanni, Moustapha et Bakary, se rendent à la mosquée Al-Ihsan d’Argenteuil (Val-d’Oise) pour la nuit du destin, une nuit de prière célébrant le 27e jour du ramadan. Vers 2 h 30 du matin, à la pause, les quatre copains ressortent. « On a mis un quart d’heure à sortir tellement il y avait de monde », dit Amine. Sur son portable, il a reçu plusieurs textos de ses parents lui demandant d’éviter la dalle d’Argenteuil à cause d’échauffourées entre la police et des jeunes. Obéissant, le petit groupe fait un détour et s’arrête en chemin dans un square pour faire péter cinq des six petits pétards qu'Amine avait en poche. C’est fête nationale et c’est Mustapha, le père, à la tête avec son beau-frère d’une petite entreprise de transport, qui les a achetés et partagés entre ses deux fils et le neveu. 

« Dans le parc, il y avait des familles et des gens qui sortaient de la mosquée, décrit Amine. D’un coup, on a vu plein de jeunes de 15-17 ans descendre les escaliers venant de la dalle. Une dizaine de policiers les suivaient. Ils avaient un casque, un bouclier et des protections pour les jambes. Ils se sont mis en haut des escaliers et ont tiré plusieurs fois. J’ai cru que c’était au Flash-Ball, il y avait des gaz lacrymogènes aussi. Nous nous sommes écartés vers la gauche dès que nous avons vu arriver les jeunes. Ils lançaient des mortiers aux policiers. On ne voulait pas se mêler à eux, nous n’avions rien fait. J’ai regardé les policiers et j’en ai vu un qui me visait depuis l’escalier. Je suis tombé, j’ai eu mal en bas du ventre tout de suite. Mes copains criaient aux policiers que j’étais blessé, mais ils ont encore jeté des lacrymos. »

Le square Anatole France où les quatre amis se sont rendus à la sortie de la mosquée. © LF Le square Anatole France où les quatre amis se sont rendus à la sortie de la mosquée. © LF

Sur Islam et info, son ami Yanni confirme avoir levé la main « en criant d’arrêter, qu’il y avait un blessé, ça leur a rien fait, ils ont lancé des fumigènes juste après ». C’est lui qui a immédiatement ramassé le projectile qui aurait touché son copain : une balle de LBD 40. Il s’agit de la version moderne du Flash-Ball, plus précise mais également plus puissante (classée dans la catégorie arme de guerre). Le projectile, ainsi qu’un second trouvé sur place au même moment, a été remis par Amine à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) lors de son dépôt de plainte le 16 juillet (que nous avons pu consulter).

Yanni, Moustapha et Bakary relèvent leur copain et le ramènent clopin-clopant jusqu’à chez lui, à 500 mètres. Amine portait par-dessus son jogging une grande djellaba « toute neuve, toute blanche, achetée à Dubaï lors de nos vacances de Noël », dit sa mère Bakhta, 48 ans, employée de commerce. « J’ai un peu cuisiné ses copains, pour savoir s’ils n’avaient pas fait de bêtise, mais le parc Anatole-France est bétonné, sans pierre à ramasser, s’étonne le père, 53 ans. Et ils étaient tous en kamiss, une tenue bien visible avec l’éclairage public mais pas du tout faite pour courir ou se confronter à la police. »

Ce n’est qu’en l’enlevant qu’Amine s’aperçoit qu’il saigne à l’aine. « Je l’ai emporté aux urgences à l’hôpital d’Argenteuil, dit son père Mustapha. C’était impressionnant : il était transparent, en sueur, il tremblait et versait des larmes tellement il souffrait. Alors que ce n’est pas un gamin douillet, il joue au foot en excellence district et avec lui, on est abonnés à l’hôpital. » Selon le rapport hospitalier du centre Victor-Dupouyque, l’examen clinique montre une « rupture de l’albuginée [tissus enveloppant les testicules – ndlr] avec hématocèle [hémorragie des parties génitales – ndlr] de quantité abondante, avec contusions multiples hématiques de la pulpe testiculaire droite ». « Ils l’ont opéré le mardi matin, trois heures sous anesthésie générale, explique le père. Il a fallu tout recoudre car son testicule était éclaté en trois. » Le 17 juillet, l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu a fixé une ITT de 15 jours « sous réserve de complications ultérieures ».

Les parents ont signalé aux enquêteurs de l’IGPN, en charge de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Pontoise, la présence de trois caméras de vidéosurveillance donnant sur le square. « Nous ne voudrions pas qu’elles soient hors d’usage », souligne malicieusement leur avocate parisienne, Me Dominique Cochain. « Ces lanceurs ont été présentés comme des armes de défense mais ils sont malheureusement très souvent utilisés dans des contextes offensifs, constate-t-elle. Même s’il y a eu des projectiles jetés sur les forces de l’ordre sur la dalle – ce qui reste à prouver –, on a des policiers en surplomb qui tirent sur des jeunes en bas des escaliers qui s’enfuient. Je ne vois pas du tout comment il peut s’agir d’un contexte défensif ! Et on a laissé un gamin sur le carreau, alors qu’il était a priori visible, en tenue blanche dans un lieu éclairé. » 

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