Pédophilie dans l’Eglise: l’affaire di Falco relancée

Par Mathieu Périsse, Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (We Report)

Selon les informations de Mediapart, une assignation au civil a été envoyée ce vendredi matin à Monseigneur Jean-Michel di Falco pour viols et agressions sexuelles sur mineur, quinze ans après avoir fait l’objet d’une enquête préliminaire en 2001, classée sans suite. Le diocèse de Paris est également assigné pour préjudice secondaire.

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Quinze ans après avoir essuyé les plaintes de deux victimes présumées, classées sans suite pour cause de prescription, l’évêque de Gap et ancien évêque auxiliaire de Paris, Monseigneur Jean-Michel di Falco, va de nouveau devoir répondre à la justice. Selon les informations de Mediapart, obtenues également par France Inter, l’un des deux plaignants, Marc*, vient d’assigner au civil Mgr di Falco devant le tribunal de grande instance de Paris pour des viols et agressions sexuelles sur mineur, qui auraient été commis par le prêtre alors que Marc avait entre 12 et 15 ans. Le diocèse de Paris est également assigné pour un « préjudice dit “secondaire” que lui a infligé leur démenti appuyé et médiatique ».

L'en-tête de l'assignation au TGI de Paris de Mgr di Falco, que Mediapart a pu consulter L'en-tête de l'assignation au TGI de Paris de Mgr di Falco, que Mediapart a pu consulter

Après avoir épuisé tous les recours, dont la Cour européenne des droits de l’homme, et s’être heurté à la prescription pénale des faits, Marc demande des réparations financières à Mgr di Falco, notamment pour préjudice fonctionnel et d’agrément (100 000 euros), préjudice sexuel (50 000 euros), pour les souffrances endurées (50 000 euros) ou encore pour préjudice économique au titre des conséquences professionnelles de ces agissements (350 000 euros). Des réparations réclamées quelques semaines avant la retraite de Mgr di Falco qui, à presque 75 ans, a atteint l’âge limite pour un évêque. Le plaignant tient à l’assigner avant ce départ à la retraite (« Je veux le faire avec la responsabilité de l’Église », explique-t-il à Mediapart). 

Contacté par Mediapart, l’avocat de Mgr di Falco, Olivier Baratelli, dit attendre de recevoir cette assignation dont il a « entendu parler hier [jeudi 22 septembre – ndlr] pour la première fois ». Dans une réponse identique à celle déjà communiquée à France Inter, il ajoute pour la défense de l’évêque : « Une démarche aussi vile, aussi déplacée qu’incongrue, tente maladroitement de profiter du sillon creusé par les affaires occupant le Diocèse de Lyon […] Monseigneur Jean-Michel di Falco avait, au moment des premières accusations de 2002, bénéficié du soutien de l’opinion publique et du soutien de tous ceux qui ont pu le côtoyer tout au long de sa vie. Jamais personne n’avait pu apporter un témoignage contraire à la rectitude morale et intellectuelle de cet homme. »

Joint par Mediapart, le diocèse de Paris « veut prendre le temps de la réflexion en attendant de recevoir l’assignation ». De son côté, Jean-Michel di Falco, contacté par le biais de son assistant au diocèse de Gap, a refusé de répondre à nos questions, nous renvoyant à son avocat. 

Mgr di Falco © capture d'écran d'une de ses chroniques vidéo pour lepoint.fr Mgr di Falco © capture d'écran d'une de ses chroniques vidéo pour lepoint.fr

Mediapart a longuement rencontré Marc, qui vit aujourd’hui en région parisienne. « Le civil, ça ne me plaît pas de faire ça, dit-il. Mais aujourd’hui, je n’ai que ça au niveau juridique. » La tête entre ses mains, Marc fixe une large pochette grise posée devant lui. Le dossier de toute une vie rythmée par des décisions de justice. Après des années de combat judiciaire, sa guérison a un prix pour lui : la reconnaissance au civil. Quarante ans plus tôt, le jeune Marc croisait la route du père Jean-Michel di Falco, au prestigieux collège de Saint-Thomas-d’Aquin, dans le VIIe arrondissement de Paris. Avec deux autres amis, selon son récit, ils se rendent chez le jeune prêtre alors directeur du petit collège de Saint-Thomas-d’Aquin. Il reçoit à domicile, rue Perronet, non loin du café de Flore. Marc a douze ans environ le jour où il se retrouve seul avec le religieux. « Même encore maintenant, je ne comprends toujours pas comment j’ai pu passer du stade assis dans le canapé du salon au stade allongé sur lui », se rappelle-t-il. Dans la chambre, le collégien dit se retrouver rapidement nu, incapable de réagir. « J’étais comme paralysé, déconnecté, décérébré, sourd, j’attendais que ça se passe », expliquera-t-il aux autorités judiciaires plus de vingt ans après les faits. 

De 1972 à 1975, il raconte avoir subi des scènes de frottements, puis des masturbations et des fellations, à Paris, mais aussi chez des amis du prêtre à Strasbourg. Jamais Marc n’osera le dire à sa famille. Le père di Falco venait dîner régulièrement, conversait avec sa mère et apportait des cadeaux, explique-t-il, comme une mobylette ou un dictaphone, pour le garçon. Lors d’une classe de neige à Rencurel près de Grenoble, sa sœur s’opposera, en vain, au prêtre qui voulait faire dormir Marc dans sa chambre. Le collégien avait alors juste osé dire que le père di Falco « l’embêtait ». Démoli psychologiquement, Marc se fera virer de son collège sans rien révéler. Marc plonge et démarre une psychanalyse. Lors d’une thérapie en 1995, il prend conscience que ces relations sexuelles n’étaient pas consenties, selon ses dires.

Pendant ce temps, le charismatique et très médiatique Monseigneur di Falco est en pleine ascension. Il est alors porte-parole des évêques de France. Puis, il sera propulsé sur le devant de la scène médiatique en 1999 avec la création de la chaîne de télévision KTO dont il est le premier président. Deux ans après, il est nommé « consultant médias » au Vatican. « Di Falco était partout. Quand la crise du sida a explosé, dans les médias c’était toujours di Falco qui parlait pour l’Église », se souvient un journaliste qui a couvert l’affaire à l’époque.

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*Pour garantir leur anonymat, les prénoms des victimes présumées ont été modifiés.

Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédias.

Pour recueillir les paroles des victimes et des témoins d’actes de pédophilie ou d’abus sexuels, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.