Attentat de Nice: le terroriste a pu procéder à onze repérages

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Les polémiques nées après l’attentat du 14 juillet à Nice ont masqué les ratés de la politique sécuritaire de Christian Estrosi. Ainsi le terroriste a-t-il pu circuler à de multiples reprises. Nous révélons qu'il a même conduit, à trois occasions et durant une trentaine de minutes, son 19 tonnes sur le trottoir de la promenade des Anglais, pour calculer ses trajectoires le soir de son crime. La scène était à chaque fois filmée, mais la police municipale n’a pas réagi.

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Ce matin-là, nous sommes le 13 juillet, une lumière en surplomb inonde le cadre, se réfléchit dans ce qu’on devine être de la buée. Il est 6 h 55 et le soleil se lève sur la promenade des Anglais. Située à l'angle du boulevard Gambetta, la caméra 173 – une des 1 257 qui surveillent Nice – enregistre les lueurs de l’aube, les trois badauds profitant de la Prom’ déserte et ce camion blanc qui s'invite sur la vidéo.

La caméra de vidéosurveillance n° 173 enregistre le camion se présentant face à la pergola, sur la promenade des Anglais, lors de repérages effectués le 13 juillet, à 6 h 56 du matin. © DR La caméra de vidéosurveillance n° 173 enregistre le camion se présentant face à la pergola, sur la promenade des Anglais, lors de repérages effectués le 13 juillet, à 6 h 56 du matin. © DR

Un poids lourd de 19 tonnes roule sur la chaussée, malgré l'arrêté municipal interdisant la circulation des véhicules six fois moins gros dans cette partie de la ville. Ses onze mètres de long et ses deux mètres cinquante de large passent difficilement inaperçus. D’autant plus lorsque le véhicule de marque Renault se hisse sur le trottoir, y avance à vitesse réduite et finit par se garer le long des barrières du bord de mer, sa cabine faisant face à une pergola, située à hauteur de l’hôtel Negresco.

Il est 6 heures et 56 minutes. La portière conducteur s’ouvre, le chauffeur descend, se dirige vers l’arrière de son camion, ouvre un des deux vantaux. Sur un procès-verbal en date du 20 juillet, l’officier de la Sous-direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire qui décortique les enregistrements vidéo reconnaîtra à propos du conducteur qu’à ce moment-là, « la distance de la caméra ne nous permet pas de voir ce que fait ce dernier ».

Au bout de trois minutes, l’homme remonte dans sa cabine, redémarre, effectue une manœuvre dans le but de mieux s’aligner face à la pergola. Il essaie alors de passer en dessous. En vain : son camion est trop haut. Il est maintenant 7 heures. Le 19 tonnes entame une marche arrière, descend du trottoir. Une fois sur la chaussée, il poursuit sa route sans plus s’arrêter. La caméra 173 qui a immortalisé la scène le perd de vue alors qu’il emprunte le quai des États-Unis.

Un poids lourd a circulé sur la promenade des Anglais fermée à la circulation des camions, est monté sur un trottoir réservé aux piétons, s'est approché dangereusement de la pergola sous laquelle les touristes ont le loisir de se reposer, assis sur des bancs. Le chauffeur a pris son temps pour estimer ses trajectoires. Durant cinq minutes, de façon manifeste, l’individu n’effectue aucune livraison aux hôtels et restaurants situés sur la plage en contrebas. Il ne fait rien à part enfreindre la loi municipale. La scène est immortalisée par une caméra vidéo. Mais au centre de supervision urbain (CSU) de la ville de Nice, personne ne réagit.

Quelques heures avant l'attentat, Mohamed Lahouaiej Bouhlel réalise un “selfie” sur les lieux de son futur crime. © DR Quelques heures avant l'attentat, Mohamed Lahouaiej Bouhlel réalise un “selfie” sur les lieux de son futur crime. © DR

Le lendemain, jour de la fête nationale, 30 000 personnes sont attendues sur la promenade des Anglais pour profiter du feu d’artifice. En fin de journée, alors que la nuit n’est pas encore tombée, l’endroit grouille déjà de passants. Parmi eux, un certain Mohamed Lahouaiej Bouhlel se prend en photo sous une pergola. Il est 19 h 25.

Deux heures plus tard, il monte à bord du camion blanc, garé dans un quartier périphérique. À 22 h 32, son poids lourd s’engage sur la Prom’. Il prend de la vitesse. À 22 h 33, alors que les voitures sont immobilisées dans un embouteillage sur la chaussée, le 19 tonnes roule sur le trottoir, ses feux de circulation éteints. Il renverse ses premiers piétons. Le véhicule entre alors dans le champ de la caméra 173, effectue plusieurs embardées de droite à gauche afin de faucher un maximum de personnes. C’est un carnage. Les corps sont happés sous les roues.

À 22 h 34, l’opérateur vidéo au CSU fait zoomer la caméra 173 sur le camion qui se dirige sur la pergola. Sauf que, devant l’obstacle, il bifurque sur la chaussée et, une fois la structure dépassée, fait une embardée pour retourner sur le trottoir rouler sur des adultes et des enfants. Après quelques derniers slaloms, les plus meurtriers, le camion cale et Mohamed Lahouaiej Bouhlel est abattu par des policiers. Son acte terroriste a causé la mort de 86 personnes. Alors qu’un attentat sur un mode opératoire identique, très prisé des djihadistes, a fait 12 morts à Berlin lundi 19 décembre, Mediapart détaille la facilité déconcertante avec laquelle le terroriste niçois a réussi à préparer son crime.

Les séances de repérage de Mohamed Lahouaiej Bouhlel avaient démarré deux jours avant la séquence devant la pergola au petit matin. Ce 11 juillet, le même véhicule, immatriculé 7794 XN 94, roule sur la promenade des Anglais, feux de détresse allumés, de manière à faire croire cette fois qu’il s’apprête à livrer des marchandises. Déjà, à cette occasion, il monte sur le trottoir bordant la mer, fait mine de se garer puis repart.

Le poids lourd se paye le luxe d’effectuer un demi-tour, toujours sur le trottoir, et de repartir en sens inverse. Il s’immobilise quelques instants devant l’entrée du casino Ruhl, manœuvre de nouveau et finit par rejoindre la chaussée, au bout d’un quart d’heure durant lequel il n’aurait jamais dû rouler sur cette partie uniquement piétonnière. La scène se déroule le 11 juillet, peu avant dix heures du matin. Le même jour, à midi, à 14 h 30, 22 h 30 et à 23 heures, le camion repassera à quatre reprises sur la promenade des Anglais mais, ces fois-là, il n’enfreindra qu’une seule loi : l’interdiction faite aux véhicules utilitaires de circuler sur la chaussée. Au moins, il n’est pas remonté sur le trottoir.

Le 12 juillet, après un premier passage sur la chaussée de la Prom’, le poids lourd s’aventure sur la voie de bus puis de nouveau sur le trottoir. Là, feux de détresse allumés, il roule aux côtés de joggeurs matinaux, passant un quart d’heure sur cette zone réservée aux piétons, toujours sous l’œil des caméras, mais sans jamais alarmer la sécurité. Dans le téléphone du chauffeur, les policiers retrouveront une photo horodatée de ce jour et de cette heure – il est 6 h 44 – de la fameuse pergola prise depuis l’intérieur de la cabine du véhicule.

Photo de repérage sous la pergola, réalisée par Mohamed Lahouaiej Bouhlel le 12 juillet 2016, à 6 heures 44. © DR Photo de repérage sous la pergola, réalisée par Mohamed Lahouaiej Bouhlel le 12 juillet 2016, à 6 heures 44. © DR

Le 13 juillet, jour où le chauffeur vérifie au petit matin s’il est possible de passer sous la structure en fer forgé, le 19 tonnes refait un passage sur la chaussée, dans le courant de la soirée. « En tout et pour tout, il est constaté que le camion a circulé à onze reprises sur la promenade des Anglais entre le 11 juillet 2016, moment où le véhicule apparaît pour la première fois dans le champ de vision des caméras de la ville de Nice, et le 14 juillet 2016, avant de servir comme arme par destination lors de l'attentat commis ce même jour en soirée », comptabilise l’enquêteur de la Sdat dans son PV précité.

Le policier constate que le terroriste a « effectué des essais sur le trottoir bordant la mer de la promenade des Anglais, notamment en repérant les accès pour monter dessus, Il s'est même présenté devant une pergola fixe avec son camion afin de vérifier si celui-ci peut passer en dessous ». Interrogé par Nice-Matin sur les repérages du terroriste dès le 20 juillet, Christian Estrosi, président LR de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), ancien maire de Nice, devenu premier adjoint en charge notamment de la sécurité, avait éludé le sujet : « Si tous ceux qui passent deux fois sur la promenade des Anglais étaient des criminels… On ne peut pas supposer le pire à chaque fois. »

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