En Europe, LREM à la pêche aux alliances

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La République en marche a accéléré son calendrier pour conclure des alliances afin de fonder un nouveau groupe qui puisse peser au Parlement européen après les élections du 26 mai. Mais entre absence de partenariats dans les pays les plus influents et incertitudes sur les résultats électoraux de possibles alliés, l’objectif de devenir « pivot » en Europe est loin d’être atteint.

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L’enjeu est de taille pour le parti présidentiel et ses alliés français : créer un nouveau groupe au Parlement européen hors des deux mastodontes historiques que sont le Parti populaire européen (PPE, droite, 217 sièges) et l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D, sociaux-démocrates, 186 élus). De fait, ce futur groupe « pivot », selon la terminologie utilisée par La République en marche (LREM), existe déjà à petite échelle. L’Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe (ALDE) compte aujourd’hui 68 députés sur 751, ce qui en fait la quatrième force dans l’hémicycle, juste derrière les souverainistes de l’ECR (Conservateurs et réformistes européens, 76 sièges).

Dans les colonnes du Figaro, le 25 mars, Nathalie Loiseau, à la tête de la liste Renaissance (LREM, MoDem, Agir), résumait sa stratégie d’alliance : « Si nous nous y prenons bien, nous serons la délégation la plus importante de ceux qui sont véritablement déterminés à changer l’Europe. À partir de là, nous avons des contacts très fréquents avec des partis qui sont membres de l’ALDE, mais aussi des partis qui n’en sont pas membres. Une grande partie de l’ALDE viendra avec nous, et il y en a qui ne sont pas dans l’ALDE qui viendront avec nous aussi. Les lignes vont bouger. L’ambition est d’être un groupe incontournable, de mettre fin à une cogestion entre la droite traditionnelle et la gauche traditionnelle qui a créé une paralysie. » 

Nathalie Loiseau lors du meeting d'Aubervilliers, le 30 mars 2019. © MJ Nathalie Loiseau lors du meeting d'Aubervilliers, le 30 mars 2019. © MJ

« Si nous nous y prenons bien… » : l’ex-ministre en charge de l’Europe prend le soin de la prudence en amorce de son propos. Car le défi est loin d’être gagné pour LREM, qui n’existait pas il y a trois ans et a timidement commencé à créer son réseau européen au début de l’été 2018. Christophe Castaner, encore délégué général de LREM, s’était rendu à Madrid (Espagne) et à Rome (Italie), deux pays dont le paysage politique a depuis été largement bouleversé.

Croyant dur comme fer que le clivage gauche-droite, qui a permis aux deux blocs de diriger le Parlement européen depuis 1979, vit ses dernières heures en Europe comme il a déjà explosé en France en 2017, les dirigeants de LREM veulent appliquer leur « en même temps » à l’échelle continentale. Ils souhaitent agréger autour d’eux, en tant que force centrale, les tenants d’une « nouvelle Europe », en opposition aux nationalistes bien sûr, mais aussi aux forces politiques considérées comme conservatrices (de la droite traditionnelle aux sociaux-démocrates historiques). « Si nous ne nous faisons pas entendre, d’autres décideront pour nous et le projet européen s’effondrera dans les nationalismes ou s’éteindra de lui-même », illustrait Emmanuel Macron dans son adresse aux Européens début mars.

Bien tardivement, le processus d’alliances a connu une accélération avec la nomination d’« ambassadeurs », neuf députés et cadres de LREM chargés de parcourir l’Europe et de nouer des contacts, voire des liens, avec des partenaires potentiels. Le tout sous la coordination de Garance Pineau, ancienne conseillère diplomatique auprès de Muriel Pénicaud, la ministre du travail.

« On s’est un peu cherché pendant un an et demi, reconnaît Roland Lescure, président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée et l’un des « ambassadeurs ». L’initiative Renaissance [la lettre d’Emmanuel Macron diffusée le 4 mars dans 27 quotidiens européens − ndlr] est le point de départ formel de la structuration de notre démarche. » Une vingtaine de pays ont été visités.

« Nous ne faisons pas cela seulement pour construire un groupe parlementaire, même si la question est fondamentale. Nous devons comprendre comment se construisent les coalitions », indique la conseillère spéciale chargée de l’Europe et de l’international, cheffe du pôle Europe à LREM. Les mots sont choisis, à l’instar de ceux de Nathalie Loiseau, tant il s’avère difficile d’évaluer ce que pourrait représenter un tel groupe. Le propos montre également combien LREM tâtonne encore, cherchant à « comprendre » là où les anciennes formations politiques sont rompues à ce travail en commun. Roland Lescure reconnaît que son mouvement « part de zéro », sans aucune « composante internationaliste qui crée une sorte de confrérie ».

Delphine O, suppléante du député Mounir Mahjoubi et ancienne membre de la commission des affaires étrangères à l’Assemblée, fait partie des « ambassadeurs » de LREM. Elle se risque à un rapide calcul. En pariant sur une stabilité du groupe ALDE, en espérant une vingtaine d’élus issus de la liste Renaissance et en « grappillant » quelques nouveaux venus issus des libéraux ou des sociaux-démocrates des pays d’Europe centrale et orientale, le nouveau groupe tant souhaité par LREM pourrait représenter une centaine de sièges. « Cent vingt, dans une perspective ambitieuse », annonce-t-elle.

Ardu à ce stade de valider ou non cette évaluation. En l’absence de programme produit par LREM – il devait enfin être rendu public le 25 avril mais ne le sera que le 9 mai, selon nos informations –, aucune plateforme Renaissance n’existe au niveau européen, ni même de partenariats stricto sensu avec des formations politiques. De fait, lors de leurs pérégrinations européennes, les « ambassadeurs » de Renaissance – tout comme Stanislas Guerini, le délégué général de LREM, qui s’est rendu à Lisbonne (Portugal) récemment – enchaînent les rencontres avec différents partis et mouvements, donnant à voir un picorage électoral sans boussole.

Chez LREM, on se défend. « Nous sommes nouveaux, il existe un besoin de pédagogie, d’expliquer notre démarche », argumente Garance Pineau. D’où ce besoin de rencontrer tour à tour sociaux-démocrates, libéraux, parfois même socialistes et conservateurs selon les pays. « Il n’existe pas encore de plateforme programmatique », reconnaît Pieyre-Alexandre Anglade, député LREM du Benelux et lui aussi « ambassadeur ». « On se déplace depuis un an parce qu’il faut créer de la confiance, rencontrer des interlocuteurs qui ne connaissent pas La République en marche. » À un peu plus d’un mois du scrutin du 26 mai, le temps presse.

Spontanément, l’exemple de la Grèce est cité. Roland Lescure s’y est rendu le 22 mars. Il y a rencontré un conseiller d’Alexis Tsipras, premier ministre et président de Syriza (gauche critique), Kyriakos Mitsotakis, président de Nouvelle Démocratie (droite), et Stavros Theodorakis, à la tête du parti libéral Potami (La Rivière).

Quelle logique à rencontrer trois mouvements si différents ? « Nous devons évaluer les rapports de force dans le pays. Quand on va voir Nouvelle Démocratie, il s’agit de comprendre leur logique politique et comment ils s’inscrivent au sein du PPE. Car pour nous, ils sont plus libéraux que conservateurs », décrypte Garance Pineau. Concernant ce même mouvement, Roland Lescure parle de « rencontre polie », même s’il voit quelques convergences sur leur approche libérale de l’économie.

« Avec Syriza, nous pouvons nous retrouver sur la question de l’écologie », veut croire le député, tout en expliquant que « leur vision administrée de l’économie » n’est pas compatible avec celle de LREM. L’écologie n’est pourtant pas du tout au cœur des préoccupations de Syriza, dont la politique, depuis son arrivée au pouvoir en 2015, est concentrée sur l’objectif de sortir de l’austérité budgétaire et la mise en place d’aides sociales afin de corriger les effets dévastateurs consécutifs à la récession dans laquelle le pays s’est enfoncé à partir de 2010.

Du côté du gouvernement et des élus Syriza, plusieurs personnes nous confirment en outre que la Coalition de la gauche radicale (signification de l’acronyme Syriza) n’a aucun intérêt à s’allier à LREM. Si le parti de Tsipras a axé sa campagne européenne sur l’opposition à la poussée de l’extrême droite en Europe, il insiste tout autant sur son ADN de gauche et sur sa volonté de rester membre de la Gauche unitaire européenne (GUE, 5e groupe à Strasbourg). « Cette bataille face au racisme et au nationalisme doit s’accompagner d’une lutte contre le néolibéralisme et les politiques d’austérité », précise à Athènes la ministre adjointe aux affaires européennes, Sia Anagnostopoulou.

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