Croquis. Face à Gattaz, Macron joue son autorité

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Le « maître des horloges », comme se qualifie lui-même Emmanuel Macron, est déjà aux prises avec le tic-tac de son premier compte à rebours. Entre l’urgence d’agir et le temps long de la concertation, sa loi sur le travail est prise entre deux feux. Or elle est explosive.

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Est-il possible de concilier le big-bang et l’évolution tranquille ? Le président de la République élu le 7 mai dernier promet que oui. C’est même l’un de ses engagements majeurs. Aller vite sans précipitation, tout changer sans casser la baraque. Miser sur la vitesse « en même temps » que sur la patience.

Au moment de présenter une loi El Khomri améliorée – selon le Medef – mais aggravée – selon de nombreux syndicats – il dispose d’un atout majeur et d’une foule de handicaps.

L’atout, c’est qu’il se lance dans cette « révolution », selon le titre de son livre, après avoir annoncé la couleur, ce qui contraste avec François Hollande. De bout en bout, le quinquennat du précédent président a été miné par l’idée d’une trahison entre les engagements de campagne et l’exercice du pouvoir. Franchement à gauche à l’automne 2012, Hollande n’a cessé d’aller dans le sens de ce qu’il prétendait combattre, et sa loi sur le travail a été le point d’orgue, ou plutôt le point de rupture, de ce retournement.

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Il est sorti de la route sur le fond et sur la forme. Sur le fond parce que cette loi d’inspiration libérale, qui donne priorité au contrat de gré à gré plutôt qu’à la loi pour tous, n’avait jamais été promise. Sur la forme parce que le candidat Hollande avait fait du dialogue social l’élément fondateur de son action, et que l’affaire s’est terminée sur la claque du 49-3. Autant dire une humiliation.

Macron peut espérer que le terrain sera déminé par son élection. Il parie que le profond mouvement de contestation de la loi El Khomri était d’abord alimenté par le sentiment de trahison éprouvé dans le pays, et que ce qui était inconcevable avec Hollande sera supportable avec lui. Avec le prédécesseur, il y avait contradiction entre le discours et les actes, avec le successeur, il y aurait cohérence. Peut-être.

Mais Macron n’a pas le champ libre pour autant, et sa loi sur le travail, qui promet la résorption du chômage par la souplesse du contrat et la protection du salarié par la formation, pourrait bien devenir le premier casse-tête, voire le premier cauchemar de son mandat. S’il ne parvenait pas à concilier les contraires, c’est-à-dire le Medef, les syndicats, ainsi que la colère potentielle des citoyens, il pourrait rencontrer très vite des difficultés semblables à celles qui ont ruiné les dernières chances de François Hollande.

Pourquoi ? D’abord parce que sa loi est inquiétante et que le réconfort promis n’arrivera, s’il arrive jamais, qu’après plusieurs années. Le travail pour tous, par la flexibilité et la formation tout au long de la vie, ce sera pour plus tard. Mais le temps de travail différent d’une entreprise à l’autre, la rémunération des heures supplémentaires ou le plafonnement des indemnités prud’homales, c’est pour tout de suite. Ce que le président Macron demande de lâcher sur le code du travail est plus lourd et plus systématique que ce qu’avait mis en œuvre le président Hollande, donc plus chargé, mais ce qu’il fait miroiter est aussi incertain que « l’inversion de la courbe ».

Deuxièmement, le nouveau locataire de l’Élysée risque d’être piégé par son engagement solennel de campagne, tout autant que son prédécesseur. Car qu’est-ce que la promesse du macronisme, sinon le triomphe du centre, et que serait le centre si ce n’était un compromis, une paix des braves entre des forces antagonistes, engagées par le principe de concession ? La promesse de Macron, c’est le contraire de la clause léonine dans laquelle le plus fort imposerait son diktat au plus faible. C’est la mise hors circuit du loup face à l’agneau. C’est la fin du renard libre dans le poulailler autogéré.

Or quels messages se dégagent des premiers contacts avec les partenaires sociaux ? Un, que l’on procédera par ordonnances, donc en dictant des ordres, ce qui correspond mal à l’idée de concertation. Deux, que les syndicats de salariés doivent accepter des « avancées », c’est-à-dire des reculs de leur part. Trois, que le Medef a des exigences, qu’il est pressé, et qu’il met en demeure le pouvoir politique de ne pas céder, notamment sur le compte pénibilité.  

D’un côté des syndicats plutôt prudents, de la CFDT à la CGT en passant par FO, très réservés sur le principe des ordonnances, et réclamant du temps pour négocier, mais ouverts au dialogue. De l’autre le Medef, qui fait monter la tension et dont le président, Pierre Gattaz, ne recule devant aucune surenchère au moment d’engager la « négociation ». Le pouvoir a changé, Macron et son équipe vont dans le sens des entreprises, mais pas de quartier : Gattaz en veut encore plus, c’est sa ligne, il le proclame et il l’assène. Il y va à la caillasse. Il mène son intifada.

Sur France Info, on l’a entendu dire qu’en Allemagne on pouvait se payer « trois ingénieurs pour le prix de deux en France », et qu’il fallait donc « baisser le coût du travail », ce qui aura sans doute le don de rassurer la CFE-CGC dans les premiers tours de table.

Le problème de Macron dans cette loi sur le travail, c’est qu’il a engagé à la fois sa promesse de dialogue et son autorité. Le dialogue implique qu’aucun des partenaires ne se sente supérieur et n’entende imposer les termes du contrat. L’autorité de l’arbitre consiste à siffler les coups francs, ou le pénalty, si quelqu’un enfreint les règles.

Dans les premiers contacts, il semble que le président du Medef n’ait pas envie de mettre la balle au centre, et qu’il ait reçu un laissez-passer plutôt qu’un avertissement. Si l’impression devait se concrétiser, que Pierre Gattaz apparaisse pour de bon comme « le vice-président de la République » comme on le lit déjà sur les réseaux sociaux, et pas comme un partenaire égal aux autres, Emmanuel Macron pourrait se faire du souci. Face à la frange dure du Medef, il n’aurait plus l’air du patron, mais de l’obligé. Il serait hollandisé.

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