« Alain Soral est un aiguillon pour le FN »

Dans un livre-enquête, deux journalistes de StreetPress déconstruisent le « système Soral » et son « facho business » qui draine des millions de clics. Ils démontrent aussi l'influence du polémiste sur le Front national, et ses liens étroits avec des proches de Marine Le Pen, sur lesquels il s'est appuyé pour lancer son mouvement.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Du PCF à Égalité et Réconciliation, en passant par le Front national, l'essayiste Alain Soral a un parcours tortueux, qui a abouti à la création avec Dieudonné d'un parti antisémite baptisé « Réconciliation nationale », mais aussi à l'émergence d'un mouvement virtuel qui frôlerait les 7 millions de visiteurs uniques chaque mois. Une popularité bien au-dessus des 200 000 utilisateurs qu'attirent le PS ou Les Républicains.

Pour comprendre qui sont ces milliers de cybermilitants et pourquoi le discours antisémite de Soral perce autant dans la société, deux journalistes de StreetPress, Robin d'Angelo et Mathieu Molard, se sont penchés sur le polémiste – son parcours, son business, ses recettes politiques. Ils en ont tiré un livre riche qui met à nu le « système Soral » et son « facho business », publié le 2 septembre aux éditions Calmann-Lévy. Ils racontent leur enquête à Mediapart. (Retrouvez aussi notre série d'enquêtes sur Alain Soral.)

Vous expliquez en préambule que l'« homme et ses fidèles font peur » et racontez les menaces et insultes reçues par d'anciens soutiens qui se sont opposés à Alain Soral. Comment s'est déroulée votre enquête, avez-vous subi des pressions ?

Robin d'Angelo. Alain Soral s'est inquiété de notre enquête. Il a d'abord parlé de nous à la tribune d'une conférence, en avril – sans savoir que nous étions présents. Nous avons ensuite reçu un coup de fil de son numéro deux, Julien Limes, qui a essayé de nous piéger, a enregistré et mis en ligne la conversation en la caviardant. Emmanuel Ratier [journaliste d'extrême droite décédé en août, qui participait au site d'Égalité et Réconciliation – ndlr] avait fait un article sur nous pour allumer un contre-feu dès le début, en utilisant le fait que le fondateur de StreetPress est juif, et qu'il est donc forcément lié à l’extrême droite israélienne, au Crif, à Rothschild…

A-t-il été difficile de faire témoigner vos sources dans ce contexte ?

Robin d'Angelo. Beaucoup de témoins, notamment au sein du premier cercle, n'ont accepté de nous parler que sous couvert d'anonymat. Le comportement de Soral avec des gens de sa mouvance – Salim Laïbi ou l’affaire Binti [lire ici et – ndlr] a généré un sentiment de peur. C'est sans doute plus une réputation qu’une réelle violence sur eux, mais il y a eu une forme d'autocensure. Par ailleurs, il y a une grande défiance des militants, qui n’ont pas confiance en ceux qu'ils appellent les « journalopes ».

Dans ce milieu hostile aux journalistes, comment vous êtes-vous présentés sur le terrain : en militants soraliens ou en journalistes ?

Mathieu Molard. On a essayé au maximum de ne pas utiliser l’infiltration. Pour nous, ça ne se justifiait qu’en dernier recours. Aux procès, aux dédicaces, lors des entretiens : on se présente comme journalistes. En revanche, pour la scène dans la salle de boxe, je me fais clairement passer pour un militant, car c’est réservé aux militants ; ils n’en font d’ailleurs pas la publicité, ce sont des informations qu’on trouve sur le forum après avoir payé les 30 euros pour y accéder. Ensuite, il y a les conférences, où l’on est dans un entre-deux. On ne s’est pas signalés comme journalistes, on a conversé avec les militants, mais on a anonymisé les témoignages.

Robin d'Angelo. On craignait qu’ils ne nous refusent l’entrée, donc on s’est inscrits l'un sous son vrai nom et l'autre sous un faux. Au bout du compte, nous sommes entrés tous les deux : ils n’avaient pas identifié nos visages, ils sont de ce point de vue assez amateurs. 

Alain Soral, lui, a refusé de répondre à vos questions ?

Mathieu Molard. Oui. On l’a croisé à plusieurs reprises sur le terrain, mais nous avons attendu d'avoir terminé l'enquête pour le confronter à tous les éléments. On a fait une demande d’entretien début juin, mais après quelques échanges de mails, il a arrêté de répondre.

Comment a-t-il réagi à votre livre ?

Robin d'Angelo. Dans sa vidéo du mois, d’une heure et demie, il parle de nous pendant sept minutes, ce qui est peu. Mais il relaye chaque intervention sur le site d’Égalité et Réconciliation (E&R).

Mathieu Molard. Il démonétise nos interviews en les relayant lui-même, pour dire « Regardez, même pas mal ! ». Il dit qu’il n’a pas lu le livre, il ne répond qu’aux éléments mis en lumière par la presse – par exemple sur l’homosexualité. Après la publication, on a reçu un coup de fil anonyme et des centaines de commentaires de trolls sous les articles et sur les réseaux sociaux.

Il y a eu un événement dramatique consécutif à la sortie de votre livre : votre éditeur, Marc Grinsztajn, a été agressé par un militant d’extrême droite, aux cris de « Sale juif, les goys (sic) redressent la tête ».

Mathieu Molard. Il s’est fait agresser en bas de chez lui, une semaine après la sortie de notre livre [une nuit à l’hôpital, des agrafes à l’arrière du crâne et deux jours d’ITT – ndlr]. C’est une agression antisémite. A minima, c’est une conséquence de l’antisémitisme véhiculé dans la société, par Alain Soral et par d’autres. L’enquête de police a montré son appartenance à l’extrême droite – le mug Hitler conservé chez lui, sa présence à la manifestation “Jour de colère”, son militantisme chez les Veilleurs. Notre éditeur a l’impression qu’il était attendu. Pour l’heure, on ne peut pas établir d’autres liens. On a publié un article décrivant les faits.

Robin d'Angelo. L’agresseur a émis des insultes très soraliennes dans le texte, mais on ne sait pas s’il y a un lien avec Soral, quelque chose qui serait commandité. Ce sera jugé dans un mois. 

Dans ce livre, vous démontez d’abord le mythe créé par Soral autour de lui. Vous montrez le décalage entre le personnage créé et la réalité, et pointez plusieurs trous dans sa biographie.

Robin d'Angelo : Oui, il y a d’abord cette virilité exacerbée, lors des agressions de la Ligue de défense juive (LDJ) : il se met beaucoup en valeur, en se faisant passer pour le grand martyr ou le leader qui va au charbon. Par exemple, lorsque la LDJ fait une descente dans une librairie lors d'une dédicace, il clame qu’il s’est fait passer à tabac par « 35 nervis fascistes », alors qu’il s’est enfui à leur arrivée par une porte dérobée et que les autres se sont fait frapper. Il y a aussi la fameuse bagarre de la rue des Pyrénées, où il va se cacher dans un supermarché…

Mathieu Molard. Cet épisode a marqué en interne, dans le premier cercle. En revanche, ses fans ne le savent pas : ils le voient en conférence et se font dédicacer ses livres.

Il y a une autre contradiction : son côté « dissident aisé ». Vous racontez son quotidien oisif, ses levers « tous les jours à 14 heures »son duplex à deux pas de Saint-Germain-des-Prés, ses multiples revenus, et sa jeunesse au cœur d’un univers (médias, cinéma, publicité, art contemporain) qu’il dénonce aujourd’hui ?

Robin d'Angelo. C’est quelqu’un qui a été entretenu toute sa vie, c’est une énorme contradiction avec son côté “défenseur du peuple ouvrier”. C’est aussi un “dissident people” : il a construit toute son idéologie politique par rapport à ce qu’il appelle les « culturo-mondains », un milieu très fermé de gens qui vont en boîte et essayent de grappiller un peu de célébrité. Mais lui s’est construit dans cet univers dès ses 25 ans. C’est un peu l’enfant honteux et caché de ce « système », qui l’a créé. C'est le fou du roi, mais à un moment, on jette la bête de foire. Donc Soral a basculé sur Internet. 

Égalité et Réconciliation lancé avec l'appui de proches de Marine Le Pen

Vous remettez aussi en cause son engagement au Parti communiste dans les années 1990, que lui-même est incapable de dater précisément ?

Robin d'Angelo. On n’a pas pu savoir s’il avait obtenu sa carte au PCF ou non, puisque le parti n’a pas d’archives informatisées sur cette période-là. Les figures locales du PCF à Paris, Pierre Zarka et Henri Malberg, n'ont pas souvenir de son militantisme, ni de la petite cellule à laquelle il affirme avoir participé, avec d'autres. Ils se sont autoproclamés communistes plus que le parti ne les a mis en valeur.  

Au regard de ce parcours, quand Soral a-t-il basculé ?

Robin d'Angelo. Pour nous, il n’y a pas eu de basculement. Soral a toujours été comme ça. On a récolté des témoignages expliquant qu’il était déjà obsédé par les juifs très tôt, dans les années 1990. Mais c’est aussi la conséquence de l’influence d’un courant nationaliste encore présent au PCF à l’époque. Il était le troisième couteau d'un groupe de gens intégrés au PCF – autour de Marc Cohen, président des JCR dans les années 1980 [aujourd'hui rédacteur en chef de Causeur – ndlr] –, qui ont viré “rouge brun”. Ils ont façonné Soral à ce moment, cela a créé un terreau. Tout s’est joué là.

Vous racontez tout de même un point de bascule, en 2004, lorsqu’il fait sa première sortie antisémite publique et marquante, dans un reportage de l’émission Complément d’enquête sur France 2 (propos pour lesquels il sera condamné – lire notre onglet "Prolonger").

Mathieu Molard. Quand l’émission est diffusée, il se rend compte immédiatement qu’il a franchi la ligne rouge, et qu’il sera marginalisé, dans la vision qu’il avait de sa carrière future. Donc il appelle Paul-Éric Blanrue [écrivain proche du négationnisme – ndlr], paniqué. Il lui dit « je suis mort », et lui demande de créer un mouvement non pas pour porter ses idées, mais pour le défendre. Blanrue refuse, Soral remet l’idée dans sa poche. Il trouvera Dieudonné et EuroPalestine un an après (lire le droit de réponse de la présidente d'EuroPalestine à ce sujet, en « boîte noire », Ndlr). Lorsqu’il créera E&R, il n’ira pas chercher ses premiers militants au Front national, mais parmi les fans de ses livres, réunis sur un forum. Parmi eux, Julien Limes, son futur numéro deux. Ce sont des geeks, qui savent créer des sites, monter des vidéos. Cela façonne ce que va devenir E&R : quelque chose d'atypique et de numérique.

En 2007, Alain Soral rejoint officiellement le Front national où il sera nommé au comité central. Vous avez reconstitué ses deux années dans le parti en interviewant une vingtaine de personnes. Aujourd’hui, ce passage n’est plus du tout assumé au FN ?

Robin d'Angelo. C’est complètement tabou : ni Marine Le Pen, ni Louis Aliot, Wallerand de Saint-Just, Steeve Briois ou David Rachline n’ont voulu répondre à nos questions. Le directeur du service de presse du FN nous a même répondu, dans un premier temps, que Soral n’était jamais passé au FN… Seul Jean-Marie Le Pen a accepté d’en parler. Car pour le Front national, c’est très embarrassant. En 2007, c’est Jean-Marie Le Pen qui prononce le discours de clôture de l'université d'été d'E&R. En 2008, c’est l’avocat et trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, qui défend Alain Soral pour ses propos tenus en 2004 dans Complément d’enquête [document intégral sous l'onglet "Prolonger"]. Il a eu un rôle au FN, c’était le trublion. C’est eux qui l’ont créé, en le faisant passer du statut d’homme médiatique à celui de mouvement politique.

Mathieu Molard. D’après les témoignages que nous avons récoltés, Marine Le Pen a dû composer avec lui. La scène du karaoké [vidéo ci-dessous] où on la voit chanter aux côtés d'Alain Soral, en 2006, à la fête Bleu Blanc Rouge du FN, peut paraître anecdotique, mais à ce moment-là, Aliot, Rachline et Saint-Just sont présents, et Marine Le Pen le présente comme un « immense écrivain » et vante son « talent de plume ».

Il y a un paradoxe : Alain Soral est soutenu par Jean-Marie Le Pen mais défend la ligne plus économique et sociale qu'incarneraient Marine Le Pen et Florian Philippot ?

Robin d'Angelo. Il y a un positionnement très girouette, un mélange de questions personnelles et d’idéologie. Soral revendique la paternité du courant que représenterait Philippot, qui serait plus social et jouerait la carte “musulmans-patriotes”. Mais il y a un point de clivage sur Israël et la question de l’antisémitisme.

Si Marine Le Pen s’est officiellement brouillée avec Alain Soral, vous rappelez que certains de ses proches, regroupés dans le clan des anciens du GUD (Groupe Union Défense), entretiennent des liens très étroits avec le tandem Soral-Dieudonné.

Mathieu Molard. Deux membres de cette “GUD connection” figurent dans les statuts fondateurs d’E&R, en 2007 : Jildaz Mahé [le bras droit de Frédéric Chatillon, vieil ami de Marine Le Pen et prestataire du FN – ndlr] et Philippe Péninque [ancien avocat proche de Marine Le Pen – ndlr]. Dès la création, ils sont partie prenante. Dans les premiers statuts, E&R est domiciliée à la même adresse que des sociétés de Péninque. Et il est précisé que l’objectif est de rapporter aux nationalistes, et indirectement au Front national, les voix des jeunes, des gens issus de l’immigration. Donc ils travaillent pour le Front, clairement.

Ensuite, cette amitié ne se dément jamais : en 2006, Soral et Dieudonné se rendent en Syrie et au Liban avec Frédéric Chatillon. En 2009, le shooting photo pour les affiches des européennes est assuré par Chatillon. Et il y a l’histoire du Local, projet conjoint de Serge Ayoub et d’E&R, où l’on retrouve Chatillon. Avec Péninque, ils faisaient parfois le tampon entre les hommes d’Ayoub et ceux de Soral.

Robin d’Angelo. C’est assez ancien en fait. Dès 2002, Soral a Frédéric Chatillon et Emmanuel Ratier dans son entourage. Chatillon était venu le soutenir lors d’une dédicace à Sciences-Po, en 2006. D'ailleurs, quand on se replonge dans les slogans du GUD des années 1991-92 [alors dirigé par Chatillon – ndlr], cela aurait pu être ceux d’E&R.

Vous évoquez un engagement plus important de Philippe Péninque, ancien du GUD lui aussi et ex-avocat fiscaliste proche de Marine Le Pen, qui a ouvert le compte en Suisse de Jérôme Cahuzac en 1992 ?

Robin d’Angelo. Philippe Péninque aurait rencontré Soral en 2005. Pendant la campagne présidentielle de 2007, ils accompagnent Marine Le Pen à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis [voir la vidéo]. Lors de la campagne des municipales de 2008, ils débarquent tous les deux à Hénin-Beaumont avec une équipe d’E&R pour tracter aux côtés de Marine Le Pen, avec des tee-shirts siglés “E&R” [vidéo ci-dessous]. Péninque s’est aussi porté garant lors de la location de l’appartement de Soral, dans le VIe arrondissement. Plusieurs cadres d’E&R nous ont aussi rapporté qu'il avait soutenu les activités politiques de Soral par des dons réguliers de plusieurs milliers d’euros.

« E&R a plus de poids que beaucoup d’organisations de gauche qui continuent d’être dans la rue »

Fin 2013, Louis Aliot s’était alarmé de l’entrisme des soraliens au Front national. Aujourd’hui, quelle est l’influence de Soral au FN ?

Robin d’Angelo. C’est un aiguillon pour le FN : c'est du soft power, une influence de sensibilisation à des questions et une approche du nationalisme remise à la mode. Il apporte un point de vue « dissident », nationaliste, sur un grand nombre de sujets, il couvre tout le spectre de la société. C’est très intéressant pour le FN, cela leur donne des armes, une lecture du monde sur des sujets qu’ils ne connaissaient pas, c’est une boîte à idées.

Mathieu Molard. David Rachline [sénateur et maire FN de Fréjus – ndlr] était proche d'E&R, Jamel Boumaaz [numéro 2 de la liste FN aux municipales à Montpellier – ndlr] revendique sa proximité idéologique avec Soral. Les 20-30 ans du FN regardent les vidéos de Soral. Quand on assiste à une conférence d’E&R à Mulhouse, en mars 2015, on tombe sur la candidate locale du FN, Julia Abraham, une jeune qui monte : elle sait qu’il faut venir tracter ici. La connexion existe.

Quelle est la recette de Soral ?

Mathieu Molard. C'est d'être un attrape-tout : dès que vous avez un point de vue minoritaire et différent, vous êtes le bienvenu. Vous vous intéressez à l’écologie ? Il existe un point de vue soralien sur l’écologie. Pareil sur la religion, les questions de santé comme le cancer, la Russie, etc. C’est un agglomérat de tout et n’importe quoi.

Mais vous expliquez que le pendant de cela, c’est un programme au vide sidéral ?

Mathieu Molard. C’est un catalyseur des haines. À partir du moment où vous faites un programme, une proposition, vous créez des clivages, et donc vous perdez des soutiens. Car ce qui les réunit, c’est juste de désigner des boucs émissaires sur chaque problématique de la société. Pour le reste, certains sont pro-musulmans, d’autres anti-musulmans ; certains sont pour un rapprochement avec la Russie, d’autres non.

A-t-il emprunté des techniques ou thèmes à la gauche ?

Mathieu Molard. Soral dit « je n’aime pas les juifs, les juifs c’est l’Empire, donc je suis anti-impérialiste, et la société de consommation libérale dominée par les juifs nous ment, on va vivre en marge de la société », et là on fait la jonction avec le survivalisme et la « permaculture ». Cela intéresse un courant issu de la gauche. Ce sont des gens qui peuvent avoir une sensibilité de gauche, mais ils sont peu charpentés idéologiquement, et Soral va les renvoyer au Front national.

L’obsession numéro un d’Alain Soral reste tout de même les juifs. Il prône d’ailleurs une alliance des catholiques et des musulmans.

Robin d'Angelo. Oui, il se dit « judéophobe », il combat ce qu’il appelle l’« esprit juif ». Mais ce qui est intéressant, c’est qu’en fait il se soucie peu d’Israël : il ne combat pas la politique de l’extrême droite israélienne, il combat le judaïsme. Dieudonné comme lui ne répondent jamais sur ce que signifie le sionisme pour eux. On ne sait pas s’ils sont pour la destruction d’Israël, ou seulement contre la colonisation, pour deux États.

Vous qualifiez E&R d’« extrême droite YouTube ». C’est un mouvement qui existe virtuellement plus que sur le terrain ?

Robin d'Angelo. Cela montre l’évolution de la politique ces dernières années. Aujourd’hui, E&R a plus de poids que beaucoup d’organisations de gauche qui continuent d’être dans la rue. Ce sont des web-activistes, et Internet permet à ces militants de se cacher et de diffuser sous pseudo des idées qu’ils n’assumeraient pas dans la rue. C’est une organisation où, les premières années, les militants ne se connaissaient que par leurs pseudos.

Mathieu Molard. Quand tu es dans ton coin, que tu as une idée marginale, tu es seul et elle ne trouve pas écho. E&R, via ses tchats et ses forums, fournit un espace virtuel qui aide à renforcer ton idée. Il y a toujours quelqu’un pour dire, sur les juifs ou sur les théories complotistes sur les traces des avions dans le ciel, « ah mais oui, tu as raison », « tu devrais lire ça à ce propos ».

Vous démontrez, note interne à l'appui, que le modelage des esprits d'E&R passe aussi par l'infiltration de l'encyclopédie collaborative Wikipédia, par « petits bataillons ».

Mathieu Molard. Wikipédia est un champ de bataille, ils ne sont pas les seuls à jouer à cela. Mais ils ont une petite équipe de 15 personnes qui, avec 30 identifiants (deux pseudos chacun), cible les pages clés et parvient à avoir un poids réel. Et aujourd’hui, peser sur Wikipédia, ce n’est pas anodin : la première chose que font beaucoup de gens sur un sujet, c’est de consulter Wikipédia. Et soyons honnêtes, même les journalistes regardent Wikipédia malgré tout.

Robin d'Angelo. L’idée est de peser sur ce qui est annexe, de sensibiliser à des idées, via autre chose qu’une activité politique pure et dure : Wikipédia, Internet, les forums, des vidéos plus “pop”. C’est de la métapolitique.

Égalité et Réconciliation, ce sont 150 personnes réparties dans une quinzaine de villes. Vous expliquez que les militants couvrent un spectre bien plus large de la société qu’on ne l’imagine, loin de l’idée que le fan de Soral ou Dieudonné est un jeune de banlieue marginalisé ?

Robin d'Angelo. Ce qui m’a frappé, c’est que les types de banlieue viennent peu aux événements d’E&R. Peut-être qu’ils "likent" les vidéos et les partagent, mais ils ne font pas la démarche d’aller à une dédicace ou à un procès, où l'on a en revanche croisé beaucoup d’étudiants – HEC, master, hypokhâgne –, de graphistes, et même des connaissances à nous. On a pu entendre des gens de notre entourage dire « mais quand même, c’est intéressant ce qu’il dit ».

Mathieu Molard. Ce sont majoritairement des hommes, il y a aussi beaucoup de gens qui viennent en couple. C’est autant urbain que rural, et cela va de pas d’études à bac + 5.

Vous revenez aussi sur l’alliance de Dieudonné et Soral en expliquant qu’ils se sont d’abord opposés sur la question de l’esclavage.

Mathieu Molard. En 2002, Dieudonné réclame l’indemnisation des descendants d’esclave, Soral lui reproche de mettre en avant une « énième rente de culpabilisation communautaire ». Mais finalement, déjà Soral pressent ce qui va les réunir : il dit que Dieudonné n’ose pas taper sur les véritables ennemis, les juifs.

Soral a-t-il radicalisé Dieudonné sur cette question ?

Mathieu Molard. Non, il est déjà sur cette ligne quand il rencontre Soral. Et sa date de radicalisation est bien antérieure à celle qu’on avance souvent. Il a déjà tenu des propos pour lesquels il va être condamné avant la saillie chez Fogiel, il a déjà invité Kémi Séba [militant ultraradical de la cause noire – ndlr] au théâtre de la Main d’Or. En 2004, ce n’est pas Soral qui fait venir les négationnistes à la Main d’Or.

Vous dites que Soral a trouvé son « alibi » noir dans sa défense du « petit Blanc persécuté » ?

Mathieu Molard. Dieudonné est sa caution, même chose avec l’écrivain juif Jacob Cohen, qui lui permet de dire « regardez, je ne suis pas raciste ». Cet argument est utilisé en boucle par ses militants.

Qui est la marionnette de l’autre ?

Robin d'Angelo. Il n’y a pas de marionnette, mais il y a une forme de dépendance de Soral à Dieudonné, qui a plus de poids économique et de notoriété publique, qui reste le personnage central. Après, Dieudonné avait besoin de Soral pour montrer qu’il n'était pas seul.

Mathieu Molard. Ils partagent l’idéologie politique, Soral a monté la boutique politique, et donne un sens à ce que fait Dieudonné : il lui permet d’inscrire son activité dans un combat politique.

Vous montrez justement que cette « boutique politique » rapporte bien. Le « système » Soral, c’est avant tout un business ?

Robin d'Angelo. Ce qui est intéressant, ce n’est pas tant les chiffres de leur business, parce que ce n’est pas si astronomique, mais l’idée que cette mouvance politique est devenue autosuffisante, suffit pour vivre.

Mathieu Molard. On n’a pas voulu se mettre dans la tête de Soral et se demander s’il fait de la politique pour faire du business, ou l’inverse. On montre que l’idéologie de Soral et son poids politique sont suffisamment ancrés dans la société pour que les gens soient prêts à mettre de l’argent et que cela fasse vivre la boutique Soral, ses quelques salariés et une myriade d’auto-entrepreneurs.

Le Système Soral, enquête sur un facho business, de Robin d'Angelo et Mathieu Molard, publié le 2 septembre 2015 aux éditions Calmann-Lévy, 188 pages, 17 €.

Marine Turchi

Voir les annexes de cet article

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous