Financement du voyage en Egypte: le FN reste silencieux

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Alors que Marine Le Pen est accusée d'avoir financé son voyage en Égypte via les Émirats arabes unis, le Front national évite les questions. L'entourage de la présidente du FN ne dément pas ces informations. Interrogé ce lundi sur France 2, le secrétaire général du parti dément mollement.

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« Non, c'est tout à fait… D'abord, c'est inexact, ensuite évidemment qu'il y a une différence fondamentale entre le Qatar et les Émirats arabes unis. Les Émirats combattent l'islamisme radical, le Qatar soutient et finance les factions islamistes. » C'est un démenti très léger que le secrétaire général du Front national a opposé sur France 2 lundi matin. Interrogé dans l'émission « Les quatre vérités » sur le financement du voyage en Égypte de Marine Le Pen, en 2015, Nicolas Bay, visiblement dérouté par la question, a réfuté – mollement – que cette visite ait été prise en charge par les Émirats arabes.

Le numéro trois du FN a préféré renvoyer la balle à « la classe politique "UMPS" » : « Ce que je constate, c'est que, sous François Hollande comme sous Nicolas Sarkozy, la classe politique française a fait preuve d'une grande complicité, d'une grande connivence, avec le Qatar. »

Abou Dhabi a-t-il proposé un financement à la présidente du FN ? « Non, pas à ma connaissance », a répondu Nicolas Bay, prudent. Joint par Mediapart lundi, l'eurodéputé Bernard Monot, qui participe à la recherche de financements pour les campagnes de 2017, admet lui que le Front national « a eu plusieurs possibilités ou amorces au Moyen-Orient » mais qu'il les aurait déclinées. « Moi j'ai mis mon veto là-dessus, pour moi c'est niet, explique le conseiller « stratégiste économie » de Marine Le Pen. Si on acceptait, on ne serait plus crédibles. On ne peut pas dénoncer madame Merkel et le Qatar qui possède 10 % de la Deutsche Bank et qui pourrait encore la renflouer, et de l'autre faire la même chose. On discute avec beaucoup de gens, cela ne veut pas dire qu'il se passe quelque chose ensuite. Là on avance bien sur nos pistes, mais tant qu'on n'a pas l'argent sur les comptes… »

Le Front national dénonce en effet régulièrement la mainmise du Qatar sur les affaires françaises et l'influence qu'il aurait sur la classe politique française. Plusieurs responsables frontistes, Florian Philippot en tête, ont d'ailleurs relayé les révélations sur le Qatar et plusieurs socialistes de deux journalistes, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, dans un livre paru le 20 octobre (Nos très chers émirs, Michel Lafon) :

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Pour autant, le parti d'extrême droite entretient lui aussi des relations avec certains pays du Golfe. Notamment les Émirats arabes unis, alliés du régime égyptien, et son investisseur étranger le plus important. Depuis deux ans, les Émirats courtisent Marine Le Pen. Cela s'est d'abord traduit par une rencontre secrète à Montretout – le manoir des Le Pen à Saint-Cloud –, révélée en février 2016 par Intelligence OnlineComme Mediapart l'a détaillé vendredi, cette rencontre entre un agent de liaison des services des Émirats arabes et la présidente du FN a eu lieu le 20 juillet 2014, dans les dépendances de la demeure familiale. La discussion portait sur le Qatar et les Frères musulmans.

« C’était une première prise de contact, a relaté à Mediapart un proche de Marine Le Pen. Le représentant émirien a expliqué qu’ils voulaient aider le Front national, contre le Qatar et les Frères musulmans. Que si elle arrivait au pouvoir, elle évince le Qatar, et travaille avec eux, qui se présentent comme les “gentils musulmans” qui luttent contre le fondamentalisme islamiste. Il lui a dit : “Nous vous aiderons pour votre présidentielle”, sans préciser. Le but ultime était le financement de la campagne présidentielle de Marine Le Pen. À ce moment, elle ne s’y attendait pas. Elle était assez stressée dans ce rendez-vous, mal à l’aise car c’est un monde qu’elle ignore et elle se méfiait. Elle s’est plutôt concentrée sur l’idée de taper sur le Qatar ennemi des Émirats arabes unis. »

Deuxième acte : le voyage en Égypte de la présidente du FN, en mai 2015. Selon ce même proche de Marine Le Pen, « ce voyage a été financé par les Émirats arabes unis ». C'est déjà ce qu'avait affirmé Intelligence Online en février dernier, expliquant que les Émirats auraient « entièrement pris en charge, en sous-main » cette visite. C'est aussi ce qu'avancent les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot dans leur livre.

Pendant quatre jours, la patronne du FN avait rencontré officiellement plusieurs acteurs politiques et religieux au Caire. Elle avait fait une large publicité de cette visite. Mais elle avait omis d'indiquer qu'elle s'était aussi entretenue – d'après Intelligence Online et d'après les auteurs de Nos très chers émirs – avec le chef des services de renseignement, Khaled Fawzi, et le président égyptien en personne.

Pascal Renouard de Vallière (à droite), ici avec Alain Bauer. © relations-internationales.org Pascal Renouard de Vallière (à droite), ici avec Alain Bauer. © relations-internationales.org
Ce voyage avait été organisé par l’eurodéputé Aymeric Chauprade – qui a depuis quitté le FN –, épaulé par Pascal Renouard de Vallière, un « consultant » actif au Moyen-Orient et ancien donateur du Premier cercle de l'UMP. 

La cheffe du Front national n’a jamais démenti cette visite à Montretout, ni un « financement » de son voyage égyptien par les Émirats. Sollicitée par Mediapart, elle n’a pas donné suite. Son entourage, lui, reste vague, voire silencieux. « Nous ne sommes pas au courant », nous a répondu jeudi Alain Vizier, le directeur de communication du FN, en ajoutant « mais nous vous indiquons que les Émirats arabes unis luttent contre le fondamentalisme religieux à la différence du Katar [Qatar – ndlr] » 

« Je n’ai pas d’informations sur ces sujets, je ne sais pas du tout », nous a indiqué Nicolas Lesage, le directeur de cabinet de Marine Le Pen, qui était présent dans la visite au Caire. Il assure cependant qu’« aucun représentant des Émirats arabes unis n’a proposé de financement à Marine Le Pen » lors de la rencontre à Montretout. « En revanche, Marine Le Pen tient ce pays, qui, avec l'Égypte, lutte contre le fondamentalisme islamiste, en haute estime », souligne le directeur de cabinet. « Je ne sais pas d'où ça sort, je ne suis pas au courant », botte en touche Bernard Monot, ce lundi. Le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, n'a quant à lui retourné ni nos appels, ni nos textos.

Depuis deux ans, Marine Le Pen et ses lieutenants ont multiplié les déclarations publiques en faveur des Émirats arabes unis. Début 2014, son parti avait exploré la possibilité de financement d’une banque à Abou Dhabi, mais les négociations avaient échoué au dernier moment. L’eurodéputé Jean-Luc Schaffhauser avait expliqué à Mediapart avoir négocié pour le FN un prêt « à un taux de 2,8 % » avec cette banque, « mais cela ne s’était pas fait le jour de la signature, en février 2014 ». Le Front national et le micro-parti de Jean-Marie Le Pen avaient finalement décroché, en 2014, deux prêts russes, d'un montant total de 11 millions d'euros.

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