EELV mise sur les européennes pour se refaire une santé

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À Strasbourg, les journées d’été d’Europe Écologie-Les Verts ont été l’occasion pour le parti de lancer ses militants dans la bataille des élections européennes. Dans une passe difficile, EELV compte sur un scrutin qui lui est historiquement plutôt favorable pour se repositionner comme force politique autonome.

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Officiellement, les journées d’été ont eu lieu à Strasbourg pour le symbole européen. Officieusement, les écologistes n’étaient pas mécontents que la venue de leurs collègues verts allemands, belges ou polonais vienne étoffer les troupes françaises. Car c’était bien le double enjeu des journées d’été d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) qui ont débuté le 23 août : faire de l’Europe l’occasion de se rassembler et de se repositionner, dans un contexte de parti sorti très affaibli du dernier quinquennat.

  • Crise d’effectif et de leadership

Si la présidentielle de 2017 – lors de laquelle EELV a fait le choix de soutenir Benoît Hamon (qui a remporté 6,35 % des voix) – a joué le rôle de révélateur, la direction actuelle s’accorde à dire que la crise était plus profonde : « Les graines de l’échec étaient déjà chez EELV avant 2017 : on n’a pas su gérer le récit de l’entrée au gouvernement et le récit de la sortie du gouvernement », analysait en octobre 2017 David Cormand, le secrétaire national du parti.

Le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, David Cormand, aux journées d'été d’EELV à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant Le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts, David Cormand, aux journées d'été d’EELV à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant

Un an plus tard, l’horizon ne s’est pas franchement embelli pour la formation écologiste. En tout cas pas en termes d’adhérents : le parti compte 4 000 adhérents à jour de cotisations, indique le secrétaire national du parti – contre 7 000 en 2016. Ils n’ont plus aucun député à l’Assemblée nationale depuis 2017 – ils en avaient dix-sept en 2012. David Cormand relativise en avançant qu’au-delà des cotisants, EELV peut compter sur « 45 000 sympathisants » (abonnés à ses newsletters), et que ces journées d’été sont un succès de fréquentation, avec mille inscrits. Mais il l’admet lui-même, il serait difficile de laisser penser que son parti va bien : « Je ne cherche pas à survendre l’affaire, même si je ne veux pas non plus parler d’effondrement. »

Cette lente hémorragie des élus et adhérents a plongé le parti écologiste dans des difficultés financières récurrentes. Nouveauté de cette rentrée : un déficit relativement inédit de visages connus du grand public, depuis l’annonce en avril 2018 du retrait de la vie politique de Cécile Duflot. Son départ vient s’ajouter à la vague des départs et « mises en retrait » du parti sous le quinquennat Hollande, lors duquel les écolos se sont déchirés sur l’opportunité d’être au gouvernement : Daniel Cohn-Bendit, Pascal Canfin, François de Rugy, Jean-Vincent Placé, Barbara Pompili, Emmanuelle Cosse…

  • Pour la direction, une « clarification politique » terminée

« L’une des seules vraies nouveautés de cette rentrée politique – et des européennes à venir – pour EELV, c’est la décapitation de leurs leaders politiques et le déficit de leadership médiatique. C’est une période intéressante de renouvellement des élites internes », relève le politiste Bruno Villalba, professeur à AgroParisTech et spécialiste des Verts français.

« Ils sont exsangues aussi bien financièrement qu’en termes de nombre d’élus, mais il faut relativiser : les Verts sont habitués aux dents de scie », complète la politiste Vanessa Jérome (EHESS-CESSP), également fine connaisseuse des partis écologistes français, qui ajoute qu’« un certain nombre de militants a été réellement soulagé de clore la séquence Placé-Duflot, et l’image négative de “firme”, de “clique”, qui allait avec ».

Les cadres d’EELV, eux, préfèrent parler d’une période de « clarification » politique. « Nous avons levé certaines ambiguïtés sur nos relations avec la ligne social-libérale et la ligne macroniste, et nous l’avons payé cher en termes de départs. Maintenant, nous commençons à remettre notre mouvement sur ses pieds », énumère David Cormand.

Parmi les sujets « clarifiés » aux yeux du secrétaire général, la question du modèle de développement souhaité par EELV : dans ce parti qui se proclame désormais « homogène idéologiquement », plus de place pour la notion de croissance verte ou autres atours d’une écologie mâtinée de productivisme – telle que celle pratiquée par Nicolas Hulot au gouvernement. « L’effondrement mondial a commencé, il faut maintenant faire en sorte que ses conséquences soient limitées, en réfléchissant à une économie de circuits courts, décarbonée… » détaille David Cormand (voir à ce sujet notre entretien avec l'ingénieur agronome Pablo Servigne). L’économiste Thomas Porcher, invité de ces journées d’été, incarne ce réancrage antilibéral des écologistes français.

  • Jadot vise « les 15 % »

Être pro-européen et écologiste tout en se distinguant nettement du libéralisme macronien : tel sera l’enjeu du message d’EELV pour les élections européennes de mai 2019. Car c’est bien à cette échéance que se préparent les militants présents à Strasbourg. L’eurodéputé Yannick Jadot, investi tête de liste dès juillet, se dit heureux d’aborder cette rentrée en ordre de marche : « Nous avons déjà réglé nos problèmes de listes et nos orientations stratégiques », souligne-t-il, rappelant en creux que hormis La France insoumise (qui a désigné Charlotte Girard et Manuel Bompard), la plupart des partis français n’ont pas encore choisi leurs chefs de file pour ce scrutin.

Aux journées d'été d'Europe Écologie-Les Verts, à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant Aux journées d'été d'Europe Écologie-Les Verts, à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant

Yannick Jadot, qui a pour l’instant comme numéro deux l’eurodéputée Michèle Rivasi, vise « les 15 % » (soit quatorze à quinze députés), mieux que le score des européennes de 2014 (9 %), mais pas tout à fait celui de 2009 (16 %). Le mouvement sait qu’il a une vraie carte à jouer, en raison de sa légitimité historique sur les sujets européens et du mode de scrutin, proportionnel à un tour. Il a beaucoup à gagner de ces élections, rappelle Bruno Villalba : « Depuis Antoine Waechter et Dominique Voynet, les Verts ont compris que l’échelle européenne était à la fois une source de légitimité vis-à-vis des autres partis, un lieu de formation important pour leurs militants (certains assistants parlementaires européens sont devenus des figures nationales) et une source de financements. »

  • Faire campagne pour l’Europe mais sans Macron

Les écologistes devront convaincre les électeurs qu’à l’heure où tous les candidats ont verdi leur programme, voter pour un parti écologiste reste utile. Pour cela, ils espèrent faire valoir les succès de leurs eurodéputés sortants concernant l’interdiction de la pêche électrique, les droits accordés aux « autoconsommateurs » d’énergie par la nouvelle directive européenne sur les énergies renouvelables, ou encore leur rôle dans la première proposition de directive sur la protection des lanceurs d’alerte.

Aux journées d'été d'Europe Ecologie-Les Verts, à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant Aux journées d'été d'Europe Ecologie-Les Verts, à Strasbourg, le 24 août 2018. © Justine Brabant

Surtout, ils devront réussir à tenir un discours pro-européen qui prenne en compte l’impopularité des institutions européennes. Yannick Jadot a esquissé son argument, vendredi à Strasbourg, dans un discours qui se voulait le véritable lancement de sa campagne : « Le néolibéralisme comme horizon, l’austérité comme solution, la technocratie comme méthode ont rendu notre Union [européenne] inefficace et [ses] institutions détestables », a-t-il lancé, avant d’inviter les électeurs à diriger leur ressentiment non pas sur l’UE, mais sur les dirigeants européens « qui se prétendent Européens et qui ont jeté l’Europe dans les bras du marché, et finalement des populistes de tout poil ».

« Nous allons essayer de dire dans cette campagne que l’échelle européenne est la bonne, pas parce que l’Europe est bonne par principe ou par nature, mais parce que c’est l’échelle pertinente pour régler nos problèmes », avance l’élu de la Sarthe, Alexis Braud, ancien membre du bureau exécutif du parti et proche de Yannick Jadot, citant en exemple le climat ou les questions migratoires.

Plus concrètement, le camp Jadot entend bien récupérer dans son escarcelle des électeurs macronistes séduits par les discours du chef de l’État sur l’environnement et les solidarités, mais échaudés par le sort réservé à l’Aquarius et le bilan très vert pâle du président. La question des politiques d’accueil des migrants et réfugiés sera probablement une question clé de la campagne européenne. En choisissant d’accorder une place dans son carré de tête des candidats au maire de Grande-Synthe Damien Carême, le parti entend prendre les devants et « rassurer les Français, leur montrer qu’on peut accueillir des réfugiés sans être mis en danger », explique Yannick Jadot, interrogé par Mediapart.

EELV entend également rappeler que contrairement à leurs collègues allemands de Die Linke, qui ont vu une scission naître de leurs désaccords sur cette question, les écologistes français plaident unanimement pour une politique de l’accueil ambitieuse.

  • Peaufiner le casting

Reste désormais à compléter le casting, autrement dit à parachever les listes, dont Yannick Jadot a assuré qu’elles seraient « finalisées d’ici à l’automne ». Pour garder sa longueur d’avance dans la campagne sur les autres formations politiques – et mettre ceux qui ne seraient pas d’accord avec lui devant le fait accompli ? –, l’eurodéputé a déclaré dans un entretien au JDD, quelques jours avant ces journées d’été, qu’il excluait une liste commune avec Benoît Hamon.

Il n’est pas tout à fait parvenu à plier le débat : dès le lendemain, le porte-parole d’EELV Julien Bayou disait vouloir « en rediscuter ». À Strasbourg, l’ancien de Jeudi noir en a remis une couche en invitant la porte-parole de Génération. s Aurore Lalucq à un débat pour « Réinventer EELV ». « Très contente d’être ici », cette dernière s’est toutefois gardée d’évoquer le sujet des listes. Les participants lui ont réservé un accueil poli, et quelques plaisanteries lorsqu’elle a précisé qu’elle se rendait ensuite aux universités d’été de la France insoumise.

À la buvette et dans les couloirs du centre culturel Saint-Thomas, où se tenaient ces journées, les militants étaient manifestement divisés sur le cas Hamon, oscillant entre le souvenir cuisant de la présidentielle de 2017 et le constat de vraies convergences programmatiques avec Génération. s. Les cadres, eux, faisaient mine de regretter que la presse les questionne sur un sujet « qui intéresse surtout les Parisiens ».

En attendant de trancher la question, EELV poursuit les discussions avec de possibles « candidats d’ouverture », des personnalités qui n’ont pas fait carrière chez EELV, mais qui incarnent des combats chers aux écologistes. Parmi les noms qui circulaient, hormis celui de Damien Carême : l’économiste Thomas Porcher, la journaliste Marie-Monique Robin ou encore la directrice de l’association Bloom (qui milite pour la protection des écosystèmes marins) Claire Nouvian.

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