France Enquête

CNews : des préfets en formation chez télé-Zemmour

La chaîne de Vincent Bolloré a participé le 22 octobre à une formation de l’Institut des hautes études du ministère de l’intérieur à destination du corps préfectoral. Embarras Place Beauvau.

Antton Rouget et Ellen Salvi

25 octobre 2021 à 15h47

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Une visite des locaux de CNews, suivie de tables rondes avec les figures de proue de la chaîne : Sonia Mabrouk, Pascal Praud, Christine Kelly, Mathieu Bock-Côté… Tel était le programme de la journée de formation proposée, vendredi 22 octobre, par l’Institut des hautes études du ministère de l’intérieur (IHEMI), qui organise régulièrement des « journées d’études et de réflexions » à destination du corps préfectoral et cadres dirigeants des directions générales de l’administration centrale. 

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© Mediapart

La dernière du genre s’est donc tenue dans les locaux du groupe Canal+, propriété de Vincent Bolloré. Elle était consacrée « aux nouveaux canaux de communication » et a été ponctuée de différentes interventions : celles des stars de CNews donc, mais aussi celles de la porte-parole de Beauvau, Camille Chaize, de Christian Gravel, un proche de Manuel Valls que Marlène Schiappa a fait nommer à la tête du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), ou encore du présentateur Bernard de La Villardière.

Dans l’après-midi, Michaël Nathan, le directeur du service d’information du gouvernement (SIG) et le général Jean-Valéry Lettermann, le chef du service d’information et de relations publiques des armées (Sirpa) de la gendarmerie, ont débattu avec la journaliste Christine Kelly et le chroniqueur ultra-conservateur Mathieu Bock-Côté, présenté comme « sociologue, CNews », autour de la question suivante : « Quelle collaboration autour des nouveaux canaux de communication pour contribuer à améliorer la vie publique ? »

Sur les réseaux sociaux, certains participants se sont réjouis de cette journée de formation, avec force smileys et hashtags. C’est notamment le cas de Sylvain Renier, directeur de la stratégie des risques et des relations internationales de l’IHEMI, qui avait organisé cet événement avec le groupe Canal+. « Nous repartons avec de bons enseignements notamment la règle des 5 E : Écouter, Échange, Entretenir le lien, Expliquer, Être soi-même. Et parfois se taire vaut mieux qu’une longue explication », a-t-il écrit sur LinkedIn. Contacté, il n’a d’ailleurs pas répondu. 

Sonia Mabrouk et Pascal Praud lors de la rencontre organisée par l’IHEMI. © Twitter / @c1_eogn

L’enthousiasme n’a pourtant pas été partagé par tout le monde au sein de l’institut rattaché à Beauvau. Selon nos informations, cette initiative a même suscité quelques protestations en interne. Une des participantes de la journée se dit en effet surprise par le choix de CNews, chaîne qui fait la part belle, depuis des mois, au polémiste d’extrême droite Éric Zemmour. « C’est effectivement particulier. Est-ce un choix opportun à quelques mois de la présidentielle et dans le contexte actuel ? On peut en douter », indique-t-elle.

En tout état de cause, ce choix a été pleinement assumé par l’IHEMI ; son directeur, le préfet Éric Freysselinard, qui s’était chargé du « mot d’accueil » vendredi, l’ayant même relayé sur ses réseaux sociaux. Par l’IHEMI, mais pas vraiment par le cabinet du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, qui n’avait pas été prévenu en amont. Contacté, Éric Freysselinard n’a, lui non plus, pas répondu à nos questions.

La rencontre a été organisée sous la houlette du colonel Sylvain Renier, arrivé à l’IHEMI à sa création en septembre 2020, fruit de la fusion entre le Centre des hautes études du ministère de l’intérieur (CHEMI) et l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). L’officier venait des Bouches-du-Rhône, où il était le conseiller du préfet de police depuis août 2017. Auparavant, il avait dirigé le groupement de gendarmerie du Tarn, pilotant les opérations de maintien de l’ordre sur le projet de construction du barrage de Sivens, où le militant écologiste Rémi Fraisse a trouvé la mort dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014.

Sur les réseaux sociaux (voir notre Boîte noire), Sylvain Renier ne cache pas sa sympathie envers CNews et les thèses véhiculées par la chaîne d’opinion de Vincent Bolloré. Comme lorsqu’il retweete, le 22 juin, un message de Sonia Mabrouk en réponse à un titre de Libération sur l’extrême droitisation d’Europe 1 et CNews. La journaliste s’emporte alors contre « les gardiens du temple de la pensée conforme et chloroformée » qui « insultent et invectivent quiconque ne se range pas derrière leur prêt-à-avaler idéologique ».

Les participants ont eu droit à une visite guidée des plateaux de CNews. © IHEMI

Le 17 mai, l’officier de gendarmerie relaie aussi cette proposition, sur CNews toujours, du député Les Républicains (LR) des Alpes-Maritimes, Éric Pauget, de faire payer la prison aux détenus pour rénover les établissements pénitentiaires.

Pendant le premier confinement, il avait également retweeté un message de Kevin Bossuet, professeur d’histoire, « en banlieue » (il y tient), ayant son rond de serviette sur la chaîne, contre les « types qui ne font rien » hormis « quémander de la thune à la CAF ». « Je vais peut-être choquer, mais moi, perso, je préfère voir des Arnault ou des Bouygues donner du pognon pour aider la France à lutter contre le coronavirus que de voir des types qui ne font rien de leurs journées aller quémander de la thune à la CAF. Question de valeurs », expliquait le professeur.

Le préfet Éric Freysselinard ne cache rien, lui non plus, de ses orientations politiques sur ses réseaux sociaux. Ancien conseiller ministériel de Patrick Devedjian et Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur, le haut fonctionnaire a pris les commandes de l’IHEMI après un passage remarqué à la tête de la préfecture de Meurthe-et-Moselle de 2017 à 2020. Adepte d’une ligne dure contre les « gilets jaunes », Éric Freysselinard s’est attiré les foudres des manifestants de la région.

Sur son compte Twitter, le préfet « like » de nombreux messages contre la gauche en général, les écologistes en particulier, en soutien à des élus de droite ou encore au militant libéral Laurent Alexandre. Le 25 novembre 2018, il « aime » un message de Manuel Valls se félicitant de la victoire de « [son] ami Francis Chouat » dans la législative partielle à Évry (Essonne) et symbolisant, selon lui, la « défaite du populisme et de la haine de Jean-Luc Mélenchon ».

Dans un autre registre, Éric Freysselinard relaie aussi, deux ans plus tard, une interview de Nicolas Sarkozy réagissant à la (fausse) rétractation de l’intermédiaire Ziad Takieddine dans l’affaire des financements libyens. « Est-il normal qu’un ancien président de la République soit traîné dans la boue […] sur les seules déclarations d’un individu qui a menti ? », interroge alors Nicolas Sarkozy, prenant au pied de la lettre ce qui s’avérera être une énorme manipulation médiatique (lire ici).

Les participants à la formation, devant le siège de Canal+. © IHEMI

Cette journée de formation avec CNews remet en lumière les relations ambiguës mais réelles qu’entretient le pouvoir exécutif avec cette chaîne que le New York Times qualifie de « Fox News français ». Si certain·e·s ministres ont longtemps refusé de s’y rendre – ce qui leur a parfois valu des prises à partie en direct –, la quasi-totalité du gouvernement a défilé sur ses plateaux au cours des derniers mois. Soit pour débattre avec Éric Zemmour soit pour répondre à Laurence Ferrari, Jean-Pierre Elkabbach ou Sonia Mabrouk.

Pascal Praud, autre animateur vedette de la chaîne, peut quant à lui s’enorgueillir d’être particulièrement bien ménagé par l’Élysée, comme le soulignait cet article du Monde. En octobre 2020, il avait dîné au Palais en compagnie du conseiller mémoire d’Emmanuel Macron, Bruno Roger-Petit, Jonathan Guémas, la plume du chef de l’État, et le député La République en marche (LREM) Florian Bachelier, premier questeur de l’Assemblée nationale, invité régulier de son émission « L’Heure des pros ». 

L’animateur échange aussi des textos directement avec le président de la République, comme en atteste cette anecdote, toujours rapportée par Le Monde « Un jour de décembre 2018, alors qu’elle officiait encore à l’Élysée, Sibeth NDiaye avait demandé aux conseillers réunis autour du président : “Quel est l’imbécile qui a envoyé un message à Pascal Praud sur la prime de 100 euros [promise chaque mois aux travailleurs payés au smic – ndlr] ? Il vient de citer l’Élysée en pleine émission !” Une voix rigolarde s’était dénoncée : “C’est moi.” “Moi”, c’était le président. »

Il faut connaître son ennemi pour mieux le combattre

Une participante à la formation

C’est sur CNews que certains ministres entendent mener campagne contre l’extrême droite, sombrant à leur tour dans le confusionnisme qu’ils pensent ainsi dénoncer. Encore récemment, Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des transports, profitait d’une interview avec Laurence Ferrari pour fustiger la « politique assez wokiste » (sic) d’Éric Zemmour, qui « pose, selon lui, des débats intellectuels qui sont assez intéressants ».

Lorsqu’ils sont interrogés sur le sujet, les responsables de la majorité invoquent la nécessité de ne pas laisser de terrain à l’extrême droite et d’aller la combattre là où elle prospère. C’est d’ailleurs l’argument avancé par la participante citée plus haut pour justifier sa présence à la formation de vendredi. « Il faut connaître son ennemi pour mieux le combattre », dit-elle, en expliquant avoir trouvé « intéressant de connaître les transformations de la chaîne qui est une chaîne d’opinion et sur laquelle interviendront peut-être des préfets ».

Après avoir alimenté la machine, le pouvoir semble piégé à son propre jeu. « Il y a une menace à nos portes », s’est d’ailleurs inquiétée, le 23 octobre, dans l’émission « On est en direct » sur France 2, la ministre déléguée chargée de la « citoyenneté », Marlène Schiappa, en référence à la percée des idées d’extrême droite. « Il y a une responsabilité collective [...] une partie de ce pays est mal à l’aise face à cette montée et ne sait pas répondre », a déploré cette grande habituée des plateaux du groupe Bolloré.

Antton Rouget et Ellen Salvi


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