Droite et gauche laissent la voie libre au Front national

Et si Marine Le Pen gagnait la prochaine présidentielle ? Longtemps perçue comme absurde, l’hypothèse gagne peu à peu en crédit auprès des autres candidats en lice. Mais ils semblent souvent bien démunis pour la combattre.

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« Tout le monde s’est fait à l’idée que le FN serait au second tour. C’est une défaite morale et politique complète. » Ces mots ont été prononcés par Emmanuel Macron, en meeting le 24 février. Ils auraient pu l’être par la quasi-totalité des candidats à la présidentielle. Longtemps, pourtant, les mêmes ont semblé s’en contenter, voire s’en satisfaire, tant ils avaient assimilé l’idée d’un tripartisme et construit leur stratégie de campagne pour atteindre non pas la première place du premier tour le 23 avril, mais la deuxième, dont ils sont presque tous persuadés qu’elle est synonyme de victoire au second tour.

De fait, ils ont de bonnes raisons de le penser. Au-delà des sondages, que tous les partis – quoi qu’ils en disent – guettent avec toujours autant de frénésie, les élections intermédiaires depuis 2012 ont attesté de la progression du Front national, jusqu’aux dernières régionales, où il est arrivé en tête dans six régions, avec un record de voix pour le parti d’extrême droite. Le contexte politique, lui aussi, est porteur pour le FN, avec la crise économique et sociale, la faiblesse de la gauche, la crise européenne et le Brexit, la victoire de Donald Trump et la mise en cause de François Fillon dans l’affaire des emplois fictifs visant son épouse et ses enfants, l’échec du quinquennat…

La présidentielle est aussi une des élections favorites du Front national. « Dans l’histoire électorale du FN, en tout cas depuis qu’il s’est solidement installé dans le paysage électoral français au milieu des années 1980, l’élection-reine a toujours été l’élection présidentielle », expliquait récemment dans Mediapart le chercheur Joël Gombin.

Marine Le Pen © Reuters Marine Le Pen © Reuters

L’idée d’une victoire finale de Marine Le Pen semble cependant encore hypothétique aux yeux de nombreux responsables politiques. Pour une raison arithmétique : si un quart des électeurs choisissent le FN, trois quarts le refusent et tous les autres candidats s’opposent, même avec de très fortes nuances, aux frontistes. Lors des dernières régionales, le Front national a également échoué à s’emparer du pouvoir : en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, actuels Hauts-de-France, et en Paca, Marine Le Pen et sa nièce Marion Maréchal-Le Pen avaient pourtant obtenu des scores supérieurs à 40 % au premier tour. La mobilisation des électorats de droite et de gauche au second tour a permis leur élimination. Les candidats à la présidentielle parient, pour cette année, à une réaction similaire.

Mais certains ont de moins en moins confiance. C’est notamment le cas de Benoît Hamon, qui n’a pas hésité, jeudi 23 février, à évoquer le risque d’une victoire de Marine Le Pen dès cette année, quand les autres candidats, et la plupart des entourages, y compris celui du candidat socialiste, estiment que son tour n’est pas encore venu, mais qu’en 2022, le risque sera immense. « La pire erreur serait de considérer que [Marine Le Pen] ne serait qu’une affaire de premier tour, a lancé Hamon en meeting à Arras (Pas-de-Calais). Nous devons nous mobiliser comme si elle allait gagner en 2017, c’est-à-dire dans deux mois. »

Du côté de LR et de l’UDI, ils sont nombreux à agiter le risque d’un faible report des voix de la droite si jamais la présidente du FN se retrouvait face à un autre candidat que François Fillon au second tour. « Ce qui s’est passé aux régionales a fonctionné parce que les électeurs de gauche ont joué le jeu du front républicain, quitte à se pincer le nez, confie un ténor de la rue de Vaugirard à Mediapart. Nous, notre base électorale s’est tellement droitisée qu’entre Hamon et Le Pen, il est clair qu’elle ne votera pas Hamon… C’est d’ailleurs pour ça qu’on continue d’appliquer le ni-ni en cas de triangulaires. Si on retirait nos candidats, on offrirait à coup sûr une victoire au FN. »

Dans l’entourage du président de la République, François Hollande, « ils commencent à craindre une victoire du FN », explique aussi un conseiller du gouvernement, sous couvert d’anonymat. « Les signes sont là depuis longtemps. Mais jusque là, ce risque était perçu comme absurde. Là, le désarroi est tel que cela devient envisageable à leurs yeux », poursuit la même source. Un « désarroi » dans l’électorat qui a contaminé une partie des responsables politiques. Ils se sont tellement trompés ces dernières années dans leurs prédictions qu’ils ne savent plus trop quoi penser. « Leur grille de lecture pour décrypter les mouvements politiques ne marchent plus, explique le conseiller. Les partis ne structurent plus autant l’électorat ; ils pensaient que personne ne voterait à la primaire de la droite et qu’ils seraient 200 000 à celle du PS ! »

Au-delà du constat, les candidats divergent sur leurs stratégies et semblent bien souvent démunis face à un mouvement profond dans l’électorat, notamment populaire, dont ils se sont éloignés depuis, parfois, de longues années. Décryptage candidat par candidat, de droite à gauche du spectre politique.

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