Attentat manqué de Villejuif: des réseaux en France et en Syrie

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Selon le ministre de l'intérieur, la responsabilité d'Abaaoud, tué le 18 novembre à Saint-Denis, a été établie « dans la tentative d’attentat de Sid Ahmed Ghlam contre des églises à Villejuif au mois d’avril dernier ». Le dossier judiciaire, que Mediapart a pu consulter, est bien moins affirmatif et fait émerger d'autres acteurs en France et en Syrie.

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Tué mercredi 18 novembre dans l’assaut du Raid à Saint-Denis, Abdelhamid Abaaoud a, selon le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, « joué à l’évidence un rôle déterminant » dans les attentats de Paris du 13 novembre. Le Belgo-Marocain a d’abord été présenté comme le cerveau de ces attaques, avant que l’enquête ne montre qu’il faisait sans doute partie de l’équipe qui, à bord de la Seat noire, a mitraillé les terrasses des cafés des Xe et XIe arrondissements.

Dressant le portrait d’un homme tirant depuis la Syrie et la Belgique les ficelles du terrorisme en France, Bernard Cazeneuve a affirmé le 19 novembre que, « depuis plusieurs mois », les services de renseignement français « avaient établi sa responsabilité dans plusieurs tentatives d’attentat contre la France, ainsi que le rôle qu’il jouait au sein de l’État islamique ». « Parmi les six attentats évités ou déjoués par les services de renseignement français depuis le printemps 2015, Abaaoud semble ainsi avoir été impliqué dans quatre d’entre eux », a précisé Bernard Cazeneuve. Selon lui, son implication a été notamment « établie dans la tentative d’attentat de Sid Ahmed Ghlam, contre des églises à Villejuif au mois d’avril dernier [le 19 avril - ndlr], qui avait fait une victime, Aurélie Châtelain, à laquelle nous pensons aujourd’hui ».

Il s’agit d’enquêtes judiciaires toujours en cours, couvertes par le secret de l’instruction. « Dans ces dossiers, on marche sur la tête, puisque le ministre de l’intérieur en sait plus long que nous », grince un avocat. Le ministère de l'intérieur dispose-t-il de plus d'informations que la justice ? Des notes des services de renseignement n'ont-elles pas été communiquées à la justice ? Car rien dans le dossier judiciaire sur la tentative d’attentat de Villejuif, que nous avons pu consulter, n’établit à ce jour avec certitude l’implication d’Abdelhamid Abaaoud. Contacté, le parquet de Paris indique simplement que « plusieurs éléments permettent de penser qu'Abdlehamid Abaaoud est lié au dossier de Sid Ahmed Ghlam ». Sans plus de précisions, des commissions rogatoires étant encore en cours.

Abdelhamid Abaaoud Abdelhamid Abaaoud

Dès fin avril 2015, les policiers de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), chargés de l’enquête avec la sous-direction de l’antiterrorisme, semblent sur la piste d'Abaaoud. Les enquêteurs interrogent Air France et la Caisse nationale d’allocations familiales sur la présence dans leurs fichiers, parmi une liste d’autres suspects, du Belgo-Marocain, né le 8 avril 1987 à Anderlecht (Belgique). Les réponses sont négatives : Abdelhamid Abaaoud n’a pas voyagé sur les lignes de la compagnie aérienne depuis le 1er janvier 2014 et il est inconnu de la protection sociale française.

« On m'a tiré dessus ! Ah ! » Le 19 avril 2015 à 8 h 43, un aspirant terroriste de 23 ans appelle le Samu de Paris. Sid Ahmed Ghlam, étudiant algérien, vient lamentablement de se tirer une balle dans la cuisse. Cette blessure – volontaire ou accidentelle – met fin à son projet d’attaquer le matin même l’église Sainte-Thérèse à Villejuif (Val-de-Marne).

L'opération fait néanmoins une victime : une jeune femme, Aurélie Châtelain, tuée par un coup de feu, le même 19 avril au matin, dans sa voiture – retrouvée par les pompiers en partie brûlée – sur un parking proche de l’église visée. Sid Ahmed Ghlam a laissé des traces de sang dans la voiture de la victime ; l’expertise balistique montre que c’est « vraisemblablement » le même pistolet automatique Sphinx qui a tué la jeune femme et causé sa blessure à la cuisse ; et sur sa parka, les enquêteurs ont découvert l’ADN d’Aurélie Châtelain. Malgré tout, l’étudiant en électronique a maintenu, lors de sa dernière audition par le juge d’instruction Teissier, le 1er octobre 2015, que le meurtrier était un complice, un certain Abu Hamza, avec lequel il avait rendez-vous sur le parking avant d’attaquer l’église.

« Moi je devais conduire et lui devait rentrer dans l'église et tirer en l'air et on devait repartir après », a-t-il soutenu. Mais, chargé de dérober une voiture, le mystérieux Abu Hamza serait revenu avec le Scenic de la jeune professeure de sport, lui aurait accidentellement tiré dessus avant de s’enfuir. « Au vu de l'absence d'ADN inconnu sur les deux scènes de crime autre que ceux de Ghlam et de la victime Aurélie Châtelain, la thèse d'un autre tueur (...) paraît inenvisageable », souligne cependant un policier de la DGSI le 2 juillet.

Entendu le 19 juin puis le 7 août 2015 par le juge d’instruction, l’étudiant algérien s’est montré plus disert sur son embrigadement par l’État islamique. Né en Algérie, à Tiaret, Sid Ahmed Ghlam a rejoint son père à Saint-Dizier (Haute-Marne) en 2001 dans le cadre du regroupement familial, avant de retourner vivre en Algérie faute de papiers. Son baccalauréat mention « très bien » en poche, il revient en France poursuivre ses études en 2010. Sid Ahmed Ghlam affirme avoir découvert l’État islamique début 2014, en regardant des vidéos de djihad. L’étudiant boursier, alors inscrit à Sup Info à Reims (Marne), y habitait le quartier de la Croix-Rouge, celui de Saïd Kouachi – sans qu’aucun élément ne montre pour l’instant que les deux hommes aient pu être en contact.

Fin mai 2014, selon ses dires, il passe deux mois et demi de « vacances » à Tiaret (Algérie), où il est né. Il assiste à des cours de religion dans une mosquée durant le ramadan. Un jeune Algérien lui parle du chef de l’organisation État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi : « Il me disait que si je ne faisais pas le djihad, j’irais en enfer, il me parlait aussi du paradis et de toute leur idéologie. » À son retour en France, son projet est de se marier avec une Française convertie, dont l’ex-compagnon serait parti en Syrie, et de rejoindre avec elle « les groupes armés ».

« Essaye de trouver une bonne église avec du monde »

Ses réponses sont contradictoires. Un coup, il affirme avoir voulu séduire sa belle : « Je ne réfléchissais pas du tout au djihad, pour moi, comme je vous l'ai dit c'était pour prouver à X que j'étais courageux. » La minute suivante, Sid Ahmed Ghlam reconnaît qu'« à l'époque », il était « séduit par leur charia ». « Les vidéos ont aussi joué un grand rôle. (…) Je réfléchissais comme un ignorant, j’étais sous leur emprise. » Il affirme au passage s’être rendu à Bruxelles en août 2014, chez sa tante selon lui.

Sid Ahmed Ghlam, dont le frère mineur a signalé les velléités de départ, est alors fiché S pour « sûreté de l’État » et a même subi un entretien administratif début octobre 2014. Ce qui ne l’empêche pas, le 29 octobre, de rejoindre Istanbul, en Turquie, avec deux amis algériens, en passant par l’Algérie et sans se faire remarquer par les services français. Avant de partir, il remet à sa promise un tableau de chiffrage – « un alphabet inversé » qu’elle est censée apprendre par cœur –, deux cartes Sim et une carte bancaire. À Istanbul, Sid Ahmed Ghlam dit avoir rencontré dans une maison d’accueil de l’État islamique un certain Abu Moutana, décrit comme un « Français d’origine algérienne » de « plus de 45 ans » venant de Villepinte (Seine-Saint-Denis). Lequel l’aurait renvoyé en France, toujours via l’Algérie, muni d’un contact Skype, de l’instruction d’acheter une caméra et de 2 000 euros pour ses « frais de transport ».

Début février 2015, à la demande de ce même Abu Moutana, il retourne à Istanbul où il est réceptionné par un Algérien qui le met dans le bus pour Gazantiep, une ville proche de la frontière avec la Syrie. Dans la maison d’accueil, Abu Moutana est cette fois accompagné de « deux savants sur la religion » – des « Tunisiens » – et d’un certain Abu Omar.

« Ces personnes ont commencé à me poser des questions notamment sur les attentats qui avaient été commis en France au mois de janvier 2015, expliquera Sid Ahmed Ghlam au juge en juin 2015. J'étais choqué et je ne savais pas quoi répondre par rapport à la religion. Ils ont commencé à me dire aussi que c'étaient des mécréants, qu'ils nous bombardaient, et ils me donnaient des versets du Coran. Au cours de la conversation, ils ont dit qu'il fallait que je rentre en France, et que je les aide en France. (…) Le lendemain Abu Moutana est venu et m'a indiqué qu'il voulait faire un attentat contre la gare de Villepinte, puisqu'il était originaire de cette ville. »

Dans un procès-verbal de juillet 2015, la DGSI suppose avoir identifié l'un de ses deux interlocuteurs, Abu Moutana, présenté comme le « commanditaire supposé des actions de Sid Ahmed Ghlam ». Il pourrait, selon les services, s’agir d’Abdelnasser B., 42 ans, connu « pour sa relation avec des membres de la mouvance islamiste radicale ». L’homme, né en Algérie, a résidé à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Il aurait selon la DGSI été « condamné en Algérie pour des faits de terrorisme en lien avec une filière d'acheminement de combattants en Tchétchénie ». Il avait également été condamné en juillet 2010 – en son absence – par la cour d’assises spéciale de Paris pour avoir volé un million d’euros à la Brink’s au moyen d’une fausse prise d’otage, afin de financer le terrorisme islamiste.

En revanche, pas un mot sur le deuxième interlocuteur, Abu Omar. Pourrait-il s'agir d'Abdelhamid Abaaoud, tué le 18 novembre à Saint-Denis et connu sous ce surnom ? Le dossier n'en dit pour l'instant rien. « Et des Abu Omar, il y en a beaucoup », glisse une source judiciaire. En février 2015, le djihadiste belge de 28 ans se trouvait effectivement en Syrie, où il avait fui au nez et à la barbe des polices européennes, après le démantèlement de la cellule islamiste de Verviers, en Belgique. Mais le portrait qu’en dresse Sid Ahmed Ghlam lors de ses dernières auditions ne colle pas exactement : il décrit le mystérieux Abu Omar comme « un Français qui venait d’Île-de-France », « un jeune comme moi » qui « faisait partie de l’État islamique » et s’y connaissait en informatique. « Il m'a montré comment faire un cryptage par Internet », précise-t-il.

À son retour en France, Sid Ahmed Ghlam s’inscrit en troisième année de licence à la faculté Pierre-et-Marie-Curie à Paris grâce à des relevés de notes falsifiés. Il opère en toute tranquillité ses repérages en Île-de-France, sans attirer l’attention des services de renseignement malgré sa fiche S. Sur une carte mémoire retrouvée dans sa voiture, les enquêteurs retraceront une partie de ses échanges cryptés et non datés avec ses correspondants en Syrie : « C’était soit Abu Moutana, soit Abu Omar », expliquera-t-il. Le projet d’attaquer la gare RER de Villepinte est rapidement écarté. « Pour le station du RER je suis parti une fois y'a deux ou trois semaine (…) le matin je suis rester jusqu'a 8:45, et c'etais un jeudi, et la plupart c'etais des arabes », indique un message de Sid Ahmed Ghlam retrouvé par les enquêteurs.

Son interlocuteur l’encourage : « Essaye de trouver une bonne église avec du monde et aussi regarde pour que tu puisses repartir rapidement et facilement. Quand tu auras trouver fais moi signe pour que je t'explique la suite. » Sid Ahmed Ghlam semble réticent. « C'est difficile akhi pour repartir, tu peut voir sur google maps, les bonnes église ou paroisse sont tous pret d'un commissariat ou gendarmerie ,prét "1 à 5"min en voiture, et l'église sa prend plus de temp pour les tuer », répond-il. Dans un autre message en arabe, il pose ses conditions. L’étudiant veut « que le frère me ramène une arme (…) avec beaucoup de balles (je ne veux pas être une cible facile) », porter « le masque de Anonymous (eux aussi ils sont en guerre contre nous) » et ensuite se cacher « au moins deux jours pour voir s'ils m'ont reconnu ».

De vieilles connaissances des services

Sid Ahmed Ghlam reçoit finalement des instructions pour récupérer sur un parking d’Aulnay-sous-Bois les gilets pare-balles et les armes cachés dans une voiture volée. Le message chiffré qu'il reçoit le 14 avril 2015 à 1 h 06 du matin dresse un véritable jeu de piste pour récupérer les sacs : « Tu vas trouver sur cette rue une sandwicherie qui est dans un angle ça s'appelle atmosphère je crois. Une fois que tu as trouvé la sandwicherie tu traverse la grande route et tu vas juste en face, tu vas trouver une cité. Tu rentres à l'intérieur tu vas trouver des places pour garer les voitures, normalement il y a un terrain de foot. Tu regardes parmi les voitures qui sont garées là proche de la grande route et tu cherches une renault mégane, soit le dernier modèle soit le modèle juste avant. (…) Une fois que tu as trouvé la voiture, tu regardes sur la roue avant droite tu vas trouver  les clés posées dessus. (…) Dès que tu as les clés tu ouvres, tu récupères le sac et tu va le ranger dans ta voiture. »

Dans les sacs-poubelle, l’apprenti terroriste découvrira un véritable arsenal : quatre fusils-mitrailleurs type kalachnikov venant de l’armée d’ex-Yougoslavie, deux pistolets automatiques volés – dont un Sig Sauer dérobé en 2010 à un policier de Joinville-le-Pont –, 146 cartouches et cinq gilets pare-balles. Le 18 avril, un nouveau message indique à Sid Ahmed Ghlam qu'un frère devrait arriver dimanche et qu'il faudrait qu'il passe à l'action.

Quatre hommes, soupçonnés d’avoir fourni les gilets pare-balles et les armes à Sid Ahmed Ghlam, ont été mis en examen et placés en détention provisoire. Abdelkader J., Farid B. et Rabah B. ont reconnu avoir déposé à Aulnay-sous-Bois, dans la soirée du 13 avril, une voiture volée – achetée « 400 ou 500 euros » – et les gilets pare-balles – achetés 1 600 euros dans un bar de Montreuil (Seine-Saint-Denis) à un « Yougo », Johny M.

Selon Rabah B., c’était « pour quelqu’un qui voulait se rendre en Syrie » et non pour commettre un attentat. Avant de rentrer aux Mureaux (Yvelines), les trois hommes se sont arrêtés à un cybercafé, près de la porte de La Chapelle. Les enquêteurs soupçonnent Rabah B. d’y avoir envoyé les instructions à Sid Ahmed Ghlam. L’homme, dit « le Kabyle », est connu des services de renseignement : en 2005, Rabah B. avait été placé en garde à vue puis relâché sans poursuites dans l’enquête sur le réseau Chérifi, un projet d’attentat contre la Direction de la surveillance du territoire (DST, l’ancêtre de la DGSI).

Abdelkader J., Farid B. et Rabah B. se rencontraient fréquemment dans une crêperie des Mureaux où travaillait Abdelkader J. Les enquêteurs ont surnommé « crêperie conspirative » ce snack des Mureaux « fréquenté par des barbus » selon un ami d’enfance d’Abdelkader J. Le patron de l'établissement avait été condamné en octobre 2008 comme membre du groupe Ansar Al-Fath qui, selon l'accusation, se livrait au prosélytisme et au financement de la cause islamiste, notamment par le racket de prostituées. Le deuxième employé était un ancien de Guantanamo et le troisième était connu des services de renseignement comme un « militant islamiste (mouvement salafiste) susceptible de s'adonner au prosélytisme ». Bref, de vieilles connaissances des services.

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