Au Parlement, les amateurs d'emplois familiaux sont moins actifs que les autres

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Une étude qui rebondit sur « l'affaire Fillon » vient démontrer que les élus employant un membre de leur famille sont moins actifs au Parlement que les autres. Entretien avec Benjamin Monnery, docteur en économie.

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À écouter les députés amateurs d’« emplois familiaux », le recrutement d’un proche serait la garantie d’un travail plus efficace, en confiance. La plupart refusent ainsi de modifier leurs habitudes au prétexte de « l’affaire Fillon ». Une étude inédite vient pourtant démontrer que les parlementaires employant un membre de leur famille sont moins actifs que les autres. C’est le 21 février dernier que Benjamin Monnery a eu l’idée de ce travail statistique, lorsque l’Assemblée nationale a publié sur son site la liste de tous les collaborateurs de députés. Les résultats obtenus par ce docteur en économie (affilié au laboratoire GATE du CNRS et attaché temporaire d'enseignement et de recherche à l'université Lyon 2) se révèlent accablants.

Le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone (PS), qui salarie son épouse comme « chargée de mission interventions et droits des femmes » © Reuters Le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone (PS), qui salarie son épouse comme « chargée de mission interventions et droits des femmes » © Reuters
Votre étude décortique le profil des parlementaires qui travaillent en famille et leur niveau d’activité. Comment avez-vous procédé ?

Benjamin Monnery : J’ai comparé les noms de famille des 920 parlementaires français avec les noms des 3 027 collaborateurs qu’ils ont déclarés. Cette méthode très simple permet d’identifier 129 parlementaires (soit 14 % de l’effectif) qui partagent le même patronyme qu’au moins un de leurs assistants : 86 députés (15 %) et 43 sénateurs (12,4 %). Il s’agit a priori d’une fourchette basse de la réalité, puisque ces chiffres ignorent par exemple les épouses qui portent toujours leur nom de jeune fille. Ensuite, j’ai croisé cette liste avec les données disponibles sur l’activité des parlementaires (celles compilées par le collectif Regards citoyens), mesurée sur les douze derniers mois à partir de plusieurs critères : le nombre de semaines de présence, la présence en commission, le nombre d’interventions orales, d’amendements déposés, d’amendements adoptés, de propositions de loi, etc.

Qu’avez-vous découvert ?

On observe un lien négatif entre le fait d’employer un membre de sa famille et le niveau d’activité, toutes choses égales par ailleurs (âge, genre, nombre de mandats, etc.). On peut dès lors formuler deux hypothèses : soit il existe un lien causal, c’est-à-dire que le fait d’embaucher quelqu’un de sa famille entraîne une réduction de l’activité (mais je ne vois pas de raison convaincante à cela) ; soit il s’agit d’une corrélation, c’est-à-dire que les parlementaires employant un membre de leur famille sont aussi ceux qui sont les moins actifs au Parlement. Cette seconde interprétation est la plus probable. On peut la reformuler ainsi : ce sont des sénateurs et députés peu présents et peu actifs qui ont tendance à favoriser l’embauche de membres de leur famille.

Quand on interroge les élus sur les raisons qui les poussent à recruter un proche, certains répondent qu’ils ont besoin de confiance. À les entendre, ce lien familial renforcerait la qualité du travail effectué – à défaut de la quantité. Qu’en pensez-vous ?

Je n’observe malheureusement pas cela. L’une des missions majeures d’un parlementaire, c’est quand même de participer en commissions et d’amender la loi. Or le lien se révèle aussi très négatif entre le fait d’embaucher un membre de sa famille et le nombre d’amendements qu’on fait adopter. Mes résultats remettent en cause cette idée selon laquelle on serait plus efficace en travaillant en famille.

Vous constatez aussi que les femmes jeunes se comportent différemment…

Les hommes sont beaucoup plus susceptibles d’employer un membre de leur famille que les femmes : 16 % contre 9 %. Les parlementaires qui ont plus de 62 ans (l’âge médian) sont aussi beaucoup plus susceptibles d’employer un membre de leur famille que les plus jeunes.

Quand on croise le genre et l’âge, on obtient la statistique suivante : les femmes de moins de 60 ans sont seulement 6,5 % à employer un membre de leur famille, alors que les hommes de plus de 60 ans sont 20 %, soit près de trois fois plus.

Et si l’on regarde l’étiquette politique ?

On peut observer des écarts entre les groupes parlementaires : à l'Assemblée, les deux plus gros groupes semblent avoir des pratiques différentes, puisque le taux d'emploi familial est de 9 % dans le groupe socialiste contre 22 % dans le groupe LR (Les Républicains). Au Sénat, les différences entre groupes sont beaucoup moins marquées, à l'exception des écologistes (0 sur 10 sénateurs). En ce qui concerne plus spécifiquement les quatre parlementaires FN, seul Gilbert Collard semble concerné. Mais encore une fois, j’ai travaillé en comparant simplement les noms de famille… En tout cas, une statistique dépasse les clivages politiques : c’est la différence entre les parlementaires qui exercent un seul mandat (9,5 %) et ceux qui en cumulent plusieurs (14,7 %).

Comme citoyen, quels enseignements en tirez-vous ? Votre étude est-elle un plaidoyer pour le renouvellement de la vie politique ?

Sur le renouvellement de la vie politique, chacun a son opinion. J’y suis plutôt favorable. Je voulais tester scientifiquement l’assertion de certains députés selon laquelle le fait d’avoir un proche comme collaborateur n’aurait aucun lien avec leur activité. C’est faux. Mes résultats jettent un discrédit sur cette pratique des emplois familiaux.

Comment expliquez-vous que cette étude, qui vous a pris trois jours, n’ait pas été réalisée plus tôt, sachant que l’identité des assistants parlementaires est une donnée disponible depuis 2014 sur le site de la Hatvp (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) ? C’est vrai qu’il fallait télécharger la déclaration d’intérêts de chaque élu pour y accéder… Mais n’est-ce pas surtout le symptôme d’un manque d’intérêt, au sein de la recherche française, pour les pratiques politiques et la corruption au sens large, à l’inverse des pays anglo-saxons ?

Ces données étaient en effet exploitables depuis 2014. Personnellement, j’ai eu le réflexe de faire cette étude la semaine dernière, lorsque l’Assemblée nationale a publié la liste des collaborateurs sur son propre site internet, en pleine affaire Fillon. Je travaille justement sur les comportements des hommes politiques depuis quelques mois… En France, globalement, on a relativement peu de chercheurs et d’études récentes qui essaient de creuser ces questions-là, notamment en économie et économétrie, ma spécialité. Ça s’explique pour partie par les difficultés d’accéder aux données, jusqu’à récemment. Mais c’est vrai aussi qu’on est encore peu nombreux avec cette curiosité-là.

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