Violences policières: enquête ouverte après le passage à tabac d’un jeune homme à Saint-Denis

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Arrêté pour vol, un jeune homme a été victime de violences policières lors de sa garde à vue à Saint-Denis en octobre 2018. Le procureur de la République de Bobigny a ouvert une enquête préliminaire, et une plainte a aussi été déposée.

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Battu à plusieurs reprises par des policiers du commissariat de Saint-Denis, Jean*, 19 ans, a perdu connaissance lors de sa garde à vue. 

Une enquête préliminaire a été ouverte en janvier par le procureur de la République de Bobigny,  avant même que la plainte visant les sept policiers n’ait été déposée par la victime et son père, en février.

Le 18 octobre 2018 à Saint-Denis, Jean vole le sac d’une passante avec violence, agression ayant entraîné un jour d’incapacité totale de travail (ITT). Il devra se présenter le 21 juin devant le tribunal de grande instance de Bobigny pour y être jugé. Son casier judiciaire est vierge, c’est la première fois qu’il comparaît devant la justice. 

Capture d'une vidéo d'un voisin, montrant le jeune homme, visage recouvert, entouré de policiers. © DR Capture d'une vidéo d'un voisin, montrant le jeune homme, visage recouvert, entouré de policiers. © DR
Après avoir arraché le sac, aux alentours de minuit, Jean voit des policiers s’approcher de lui. Il fuit et est rattrapé à quelques mètres de son domicile. 

Un témoin décrit ainsi son interpellation auprès de Mediapart : « Deux policiers pointent leur lampe vers lui. Il met les mains en l’air en criant “C’est bon, je me rends”. Les policiers le saisissent, le plaquent au sol, ventre à terre et le menottent les mains dans le dos. Ils sont rejoints par deux autres policiers dont un qui dit : “Il est où, ce fils de pute ? Je vais l’attraper et lui niquer sa mère.” Les policiers commencent à lui porter des coups de poing au visage, tout en lui écrasant la tête au sol, et certains lui donnent des coups de pied. Puis il est relevé et emmené par six policiers, menotté et avec ce qui ressemble à une capuche, ou une cagoule, mise sur sa tête. » Une vidéo tournée par un autre témoin montre le jeune homme, visage dissimulé.

Les faits interpellent. Jean se rappelle avoir eu une partie du visage recouverte, mais sans pouvoir préciser si c’était par une cagoule. « Les policiers ont recouvert la tête de mon fils, avec ce qui pourrait être une cagoule. C’est encore une autre forme de violence qui ne peut être tolérée », estime le père de Jean, qui s’interroge sur ces méthodes. « Que voulaient-ils faire ? Cacher les marques des coups portés ? »

Mais la violence de ces policiers ne s’arrête pas là. « Arrivés au commissariat, ils m’ont conduit dans la salle de fouilles et m’ont donné plusieurs coups en me traitant de fils de pute, témoigne Jean. Ils m’ont tapé la tête contre une table. J’ai perdu connaissance. À mon réveil, j’ai vomi. Et ils m’ont fait ramasser et nettoyer le sol. Je n’ai pas le souvenir de toute cette nuit parce que j’étais sonné sous les coups. »

Après 24 heures de garde à vue, Jean est transféré au tribunal de grande instance de Bobigny. Il est déféré devant un procureur pour le vol avec violence qu’il a commis. Avant d’être présenté au magistrat, un médecin l’examine et lui prescrit trois jours d’ITT. 

En présence d’un avocat commis d’office, le procureur de la République, selon l’usage, l’informe de la nature des poursuites à son encontre et remarque également les ecchymoses qu’il porte sur son visage et les abus dont il a été victime. 

« Je ne voulais pas parler des coups que j’ai reçus par la police, parce que je ne suis pas fier des faits que j’ai commis, explique Jean à Mediapart. Au tribunal, on m’a expliqué que ce n’était pas normal mais je n’avais qu’une envie, que tout cela se termine et rentrer chez moi. »

En découvrant le visage tuméfié de son fils, le père de Jean le conduit aux urgences. « Deux jours s’étaient écoulés depuis son arrestation et le médecin du centre hospitalier de Saint-Denis a prescrit sept jours d’ITT », constatant de multiples lésions « ecchymotiques » au niveau du visage, de la tempe et de l’oreille, avec une plaie au cuir chevelu.

« Le délit que mon fils a commis est exécrable et doit être puni, mais cela ne justifie en rien qu’il se soit fait tabasser par les policiers », précise le père qui, en décembre, fait un signalement auprès de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et adresse un courrier au commissaire de Saint-Denis.

Il y précise les coups répétés dont a été victime son fils et les humiliations subies. « Des policiers lui baissent son pantalon, “Montre-lui sa bite à cet enculé, sac à merde, sac à foutre !” », s’exclament-ils pendant sa garde à vue. À une autre reprise, l’un deux dit à Jean : « Ça va. On t’a pas mis trop de coups. J’aurais eu ça (en montrant un flashball), on t’aurait mis à l’hôpital. »  

« Je veux bien faire la différence entre le délit commis par mon fils et le tabassage en règle qu’il a enduré ce soir-là, perpétré par au moins six de vos agents. Ces deux actes, qui au départ n'ont rien en commun, sont tous deux abjects et méritent chacun une sanction, écrit le père de Jean. Pour le délit, mon fils a rendez-vous chez le procureur de la République. Pour les violences policières, il est de votre devoir, Monsieur le commissaire, d'éradiquer ce sentiment d'impunité qui peut parfois régner dans vos services car il contribue encore un peu plus à agrandir le fossé déjà béant qui existe entre la population (en particulier chez les jeunes) et les services de police. »

Le procureur de la République de Bobigny a confirmé auprès de Mediapart qu’une enquête préliminaire avait été ouverte en janvier, avant même que maître Mohand Yanat, avocat de Jean et de son père, ne dépose plainte pour des violences volontaires commises par sept agents de police dans l’exercice de leurs fonctions. 

Maître Yanat estime que la violence des policiers n’est en rien justifiable. « Ils n’avaient pas affaire à quelqu’un qui se rebellait. Lors de son interpellation, en bas de chez lui, il s’est rendu comme le signale le témoin et lorsqu’il reçoit les premiers coups, il est à terre, menotté. » L’avocat regrette que « cette violence des forces de l’ordre se banalise. L’usage de la force n’est plus maîtrisé ni proportionné. Ces dérives sont devenues trop fréquentes ».

Comme il le mentionne dans la plainte, « la violence qui a été utilisée est incompatible avec l’exercice normal de leurs fonctions et les règles déontologiques de la police […]. Tout laisse donc croire que les gardiens de la paix ont agi en dehors du cadre légal, uniquement dans un but punitif […] ».

Le ministre de l’intérieur Christophe Castaner a été alerté sur ces faits et, via son chef de cabinet, a répondu au père de la victime par un courrier daté du 18 décembre. Assurant « être particulièrement attentif au comportement des policiers placés sous son autorité, qui se doit d’être exemplaire », il assure que le préfet de police sera saisi « aux fins d’un examen approprié ».

Contacté par Mediapart, le ministère affirme qu'à la demande du procureur de la République, une enquête interne est actuellement menée par le service de déontologie de la préfecture de police. Quant à l'IGPN, nous n'avons eu aucune réponse concernant les suites données au signalement du père de Jean. 

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* Le prénom de la victime a été changé pour préserver son anonymat.