Syndrome de l’interrupteur à l’Elysée Palace

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Dans une vidéo stylée et en anglais, Emmanuel Macron appelle chacun·e à éteindre ses lumières pour se « connecter à la terre ». En 1 minute 22 secondes, c’est la négation de trente ans de politique environnementale. Help.

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Un esprit frappeur a-t-il détourné le compte YouTube de la présidence de la République ? Depuis le 24 mars, jour de passage à l’heure d’été, une vidéo nous fait entendre la voix d’Emmanuel Macron.

Il parle en anglais, avec son accent légèrement nasillard et explique que « nous perdons notre bataille contre le changement climatique mais aussi contre l’effondrement de la biodiversité ». Cette phrase, il l’a déjà prononcée lors du One planet summit, le sommet du business sur le climat qu’il a organisé à Paris en décembre. « Si vous ne voulez pas vous réveiller un matin et qu’il soit trop tard, montrez que vous vous sentez concernés. Que vous êtes prêts à rejoindre le combat pour la nature », poursuit-il, prenant son élan oratoire avant de livrer le cœur de son message : « Éteignez toutes vos lumières. Je suis en train de le faire ici, au palais de l’Élysée. » De fait, au même moment, défilent des images de l’intérieur de l’Élysée plongeant dans l’obscurité. À la fin du plan, même le bâtiment présidentiel devient invisible.

Éteignez vos lumières ? « Cette action est importante », poursuit la voix. Certes nous devons totalement changer notre manière de consommer, produire, et de nous comporter. Mais « des millions de personnes sont déjà unies dans le monde. Connectez-vous à la terre ».

Éteignez vos lumières ?? Les hackers russes et les pro-Trump auraient voulu discréditer l’action climatique de la France qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement. Demander à chacun·e d’éteindre ses lumières, c’est la négation de trente ans de politiques environnementales. C’est exactement le contraire de ce qu’il faut faire pour réduire massivement les émissions de CO2 : une politique systémique, de long terme, et de fond. Pire, c’est la caricature du discours écologiste sur le petit geste citoyen que des milliers de militant·e·s, chercheur·e·s, acteur·ice·s des politiques publiques et chef·fe·s d’entreprises combattent depuis des années.

C’est une banalité de le dire en France depuis au moins le Grenelle de l’environnement sous Nicolas Sarkozy en 2007 : il faut se défaire du syndrome de l’interrupteur. Arrêter de réduire la transition énergétique à l’extinction des luminaires surnuméraires dans les salons. Non, on n’agit pas pour le climat en appuyant sur le bouton off de son plafonnier, ni en fermant le robinet quand on se lave les dents. On se contente juste de saccager un tout petit peu moins le monde. La célébration du micro-geste, c’est la préhistoire de l’action environnementale. C’est le mantra des années 1990, quand personne n’avait vraiment compris l’ampleur des dérèglements du climat. C’est aussi un discours profondément néolibéral, considérant qu’il n’y a d’action qu’individuelle, librement choisie et sur la base exclusive du volontariat. Ce cadre d’interprétation mine les négociations climatiques depuis vingt ans, et déroule un tapis rouge au greenwashing généralisé.

Aux occupant·e·s de l’Élysée et de ses ministères, on serait tenté de proposer un deal : laissez griller les ampoules basse consommation de vos bureaux, mais s’il vous plaît, trouvez les financements pour la rénovation énergétique des bâtiments sans laquelle on ne réduira jamais suffisamment nos émissions de gaz à effet de serre. Abrogez les prolongations de permis d'exploration d'hydrocarbures que vous avez autorisées en dépit de la loi Hulot. Réduisez les 8,5 milliards de niches fiscales qui profitent chaque année aux énergies fossiles. Ne baissez pas les taxes d’aéroport. Arrêtez de fermer les trains de nuit. Bloquez les contournements routiers de Strasbourg et de Rouen. Instaurez une taxe sur la circulation des poids lourds. Écartez définitivement le CETA. Et ne prêtez pas d’argent à la Chine pour maintenir en vie une centrale à charbon dans le Xinjiang, la pire province chinoise du point de vue du piétinement des droits humains.

Nier la responsabilité des humains dans les dérèglements du climat, c’est une faute morale. Faire croire qu’on agit alors qu’on ne fait rien est aussi désastreux politiquement. Le confusionnisme sur l’action environnementale est climaticide.

Alors Mister President : atterrissez, rallumez vos lumières et faites-nous un vrai plan d’action pour le climat, avec plein d’indemnités kilométriques vélo et des logements à très basse consommation dedans. Please.

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