Violences et agissements sexistes: l’affaire que la CGT a étouffée

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L’un des membres de la plus puissante fédération de la CGT, figure des éboueurs parisiens, est mis en cause dans des faits de violences et pour le climat sexiste qui perdure dans son syndicat. L’affaire aurait pu devenir un exemple pour le syndicat, de plus en plus revendicatif sur les questions d’égalité femmes-hommes et conscient des violences faites aux femmes. Pourtant, en 18 mois, l’organisation n’est pas parvenue à régler la situation, qui vire au bourbier.

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Attouchements en manifestation, remarques sexistes, slogans équivoques, et même un affrontement physique : plusieurs femmes militantes de la CGT se plaignent depuis de très longs mois d’un climat sexiste toléré au sein de la CGT Ville de Paris, et des agissements d'un des responsables syndicaux les plus en vue de cette union syndicale, membre de la commission exécutive de la puissante Fédération des services publics. Malgré des alertes répétées, aucune sanction n’a été prononcée, selon une série de documents obtenus par Mediapart et confirmés par des militants à tous les niveaux de l’organisation.

Fin 2017, une dizaine de militantes ont créé en réaction un « collectif Femmes mixité » à la CGT Ville de Paris. Dans une lettre offensive envoyée au secrétaire général du syndicat, Philippe Martinez, et au dirigeant de la Fédération des services publics, Baptiste Talbot, huit de ses membres dénoncent non seulement des « agressions verbales, à caractère sexuel et à caractère sexiste », agissements selon elles « répétés et conscients », mais également un cas de violence physique. La lettre regrette que les responsables mis en cause « continuent d’exercer leurs mandats de responsables syndicaux sans aucune difficulté » et espère que la CGT saura répondre, « au vu de son travail conséquent en termes de compréhension, de prévention et de lutte contre les violences ».

Les faits se concentrent sur l’année 2016 et le début de 2017. Ils concernent tous l’union syndicale CGT de la Ville de Paris (dite « US », qui compte une quinzaine de syndicats représentant différents corps de métier), et plus particulièrement l’interaction entre deux de ses organisations. D’un côté, le syndicat parisien du nettoiement, qui représente les éboueurs de la Ville, presque tous des hommes ; de l’autre le syndicat de la petite enfance, qui rassemble les professionnelles, quasi exclusivement des femmes, accueillant les jeunes enfants. Les deux syndicats, ainsi que l’US, sont à la fois sous la houlette de l’union départementale parisienne (UD) et sous l'autorité de la Fédération des services publics, première fédération de la CGT avec 80 000 adhérents revendiqués au niveau national.

Occupation de l'incinérateur d'Ivry par le syndicat du nettoiement parisien, le 31 mai 2016. © Reuters/Charles Platiau Occupation de l'incinérateur d'Ivry par le syndicat du nettoiement parisien, le 31 mai 2016. © Reuters/Charles Platiau
La lettre des huit femmes décrit plusieurs épisodes problématiques, mettant en scène des hommes du syndicat du nettoiement, y compris son secrétaire général Régis Vieceli, s’en prenant à des femmes, souvent issues de la CGT petite enfance. Ces incidents varient en gravité, allant des remarques lourdes à l’altercation violente.

Le 9 mars 2016, lors d’une manifestation contre la loi sur le travail, un militant du syndicat du nettoiement lance au micro « Michel et Jacquie, occupe-toi d'El Khomri », référence directe au site pornographique « Jacquie et Michel » et à la ministre du travail de l’époque. Le 1er mai 2016, les slogans visent cette fois-ci directement une militante CGT, qui passe près du camion du syndicat du nettoiement, reconnaissable entre mille grâce à son étoile rouge et noir et ses deux mannequins revêtus de tenues d’éboueurs qui trônent sur le toit. « On va vous baiser, on va vous baiser », crache le haut-parleur. Peu après, au micro, Régis Vieceli invite les femmes à une soirée organisée à l’incinérateur d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), alors occupé par son syndicat, et propose aux militantes « 3 préservatifs et 2 mojitos, et si on n’est pas de la CGT, 2 préservatifs et 3 mojitos ».

La CGT manifeste à Paris le 19 avril. © D.I. La CGT manifeste à Paris le 19 avril. © D.I.
Un mois plus tard, lors d’une grande manifestation dans la capitale, deux femmes se plaignent cette fois d’attouchements sur les fesses et les seins, commis par des hommes autour du camion du syndicat du nettoiement. « Nous portions notre tee-shirt rouge avec le logo CGT petite enfance, rapporte l’une d’elles. Il y avait énormément de monde, et des hommes nous ont frôlées. L’un d’eux m’a peloté la poitrine, un autre s’est permis de mettre la main aux fesses de ma jeune collègue. Elle a été choquée, et depuis elle n’est plus jamais revenue à une manif’. Pour ma part, j’ai mis un certain temps avant de pouvoir remettre un tee-shirt CGT, et je prends la taille la plus ample pour cacher les formes de mon corps. »


« Il m’a attrapée par les cheveux et m’a poussée violemment sur une table »

Le 2 décembre 2016 au matin, la tension monte nettement. Une vive querelle éclate entre permanents CGT de la Ville de Paris, dans les locaux de la Bourse du travail parisienne, à deux pas de la place de la République. En cause : une banale histoire d’occupation de bureaux qui oppose, d’un côté, deux femmes responsables du syndicat CGT Petite enfance de la Ville de Paris, et de l’autre, Régis Vieceli.

Les récits des deux parties divergent du tout au tout, si ce n’est sur la brutalité de l’incident. Pour Emma* et Olympe* (de nombreux témoins ont préféré apparaître sous des noms d’emprunt, voir notre Boîte noire), les faits sont limpides : il s’agit d’une agression. « J’étais dos à lui lorsqu’il m’a attrapée par les cheveux et m’a poussée violemment sur une table, a indiqué le jour même Olympe dans la plainte qu’elle a déposé au commissariat. Alors que j’étais à moitié couchée sur la table, j’ai vu mon collègue lever le bras comme pour me donner un coup. J’ai voulu l’éviter mais j’ai quand même reçu un léger coup au niveau de la mâchoire droite. Malgré ma collègue qui s’interposait entre nous, il n’a pas lâché prise et a continué à me secouer dans tous les sens, arrachant la manche de mon tee-shirt. Il m’a finalement éjectée violemment contre une table qui est tombée par terre. »

La militante se plaint de maux au dos et au cou, précise que son corps présente des marques de griffures et qu’elle porte une marque de coup dans le dos. Ses déclarations sont confirmées par des photos prises immédiatement après le violent épisode. Après avoir porté plainte, elle se rend à l’unité médico-judiciaire de Paris Nord, qui lui accorde trois jours d’interruption de travail. Très choquée, Olympe sera ensuite arrêtée deux mois par son médecin.

La version de Régis Vieceli sur ces faits est tout autre. Dans un courrier également envoyé le jour même aux directions fédérale et confédérale de la CGT, il affirme que c’est lui qui a été « provoqué et agressé par deux camarades ». Il assure ne plus se sentir en sécurité physiquement dans les locaux de la Bourse du travail, dit ne plus vouloir s’y rendre seul et décide donc d’être « accompagné de camarades de mon syndicat pour assurer [sa] sécurité » lors des futures réunions.

Régis Vieceli, soutenu par des témoignages écrits d’hommes et de femmes de plusieurs syndicats, est toujours sur cette ligne. Contacté par Mediapart, il n’a répondu à aucune de nos questions. À la Fédération des services publics (dont il est membre de la commission exécutive), Natacha Pommet, membre du bureau de la fédération, estime que le doute persiste sur les faits et souligne la part de « contradictoire » dans les témoignages recueillis, ce qui inciterait à la « prudence ». La plainte déposée par Olympe a été classée sans suite le 29 juin 2017 par le parquet, au motif que les faits « n’ont pu être clairement établis par l’enquête » et que « les preuves ne sont donc pas suffisantes pour que l’affaire soit jugée par un tribunal ».

En janvier 2018, Régis Vieceli a néanmoins écopé d’un blâme de la part de son employeur, la Ville de Paris. La note de synthèse administrative de la Ville indique qu’« il est établi qu'[il] a accompli des gestes menaçants et violents à l’égard de sa collègue et que cette dernière a heurté un meuble suite à ces gestes », mais sans qu’il puisse « être clairement établi s’il a porté un coup direct », ni si « ses gestes ont été accomplis en riposte à une agression physique » de la part d’Olympe.

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Mediapart a obtenu il y a plusieurs mois les documents qui ont servi de base à cette enquête. Les militantes concernées ont confirmé nos informations, mais la plupart d’entre elles ont accepté d’y réagir à condition de rester anonymes.

Nous avons contacté par mail et par téléphone Régis Vieceli , mais il n’a pas répondu aux questions qui lui ont été envoyées par mail. Nous avons aussi contacté une partie de ses soutiens, son syndicat, la Fédération des services publics, ainsi que des membres de l’union syndicale de la Ville de Paris et de la confédération CGT.

Les membres de la cellule de veille confédérale n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

Les deux auteurs de l’article sont membres de la section CGT de Mediapart. Dan Israel en est son délégué syndical.