Pourquoi l'affaire Bettencourt est un révélateur national

Par
L'affaire Bettencourt, devenue l'affaire Woerth et cachant une affaire Sarkozy, est un révélateur de l'état de la France: de ses inégalités et de ses injustices sociales, de ses déséquilibres institutionnels et de ses régressions démocratiques, des abus d'un pouvoir présidentiel sans contrôle.
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

L'affaire Bettencourt, devenue l'affaire Woerth et cachant une affaire Sarkozy, est un révélateur de l'état de la France: de ses inégalités et de ses injustices sociales, de ses déséquilibres institutionnels et de ses régressions démocratiques, des abus d'un pouvoir présidentiel sans contrôle. Illustrant l'utilité démocratique d'une presse libre, elle souligne tout ce qui n'est plus supportable et tout ce qui devrait changer, demain. C'est pourquoi elle a, dès nos premières informations du 16 juin (retrouvez ici l'article inaugural de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme), suscité cette passion publique qui est au ressort des vitalités républicaines: une haute curiosité, tissée de vertu politique, d'exigence sociale et d'espérance démocratique.

Quand une «affaire» née de révélations journalistiques se transforme en feuilleton médiatique, ceux dont elle ébranle les habitudes et les conforts, voire les compromissions, finissent toujours par entonner le refrain des diversions: n'y aurait-il pas des sujets plus importants, plus graves, plus décisifs? Au sommet de l'Etat, la tentation existe même d'organiser et d'exploiter ces diversions, en se saisissant du tout-venant de l'actualité, hier l'insécurité à Grenoble ou Saint-Aignan, aujourd'hui le terrorisme après l'annonce de la mort d'un otage français au Sahel. La parade ne manque pas d'arguments: pendant que les révélations de l'affaire Bettencourt s'égrènent, la planète continue de tourner, avec ses crises, ses menaces et ses misères – dont Mediapart continue, bien sûr, de rendre compte dans la mesure de ses moyens.

Mais le souci du monde ne saurait être l'alibi de l'aveuglement sur soi. Si l'affaire Bettencourt a, d'emblée, connu un tel impact dans l'opinion publique, c'est parce qu'elle est un révélateur national. Loin de se situer aux marges des grandes questions de l'heure, sociales et démocratiques pour l'essentiel, elle les renouvelle magistralement en mettant à nu des réalités qui dévoilent les impostures et les mensonges d'un tout petit monde oligarchique qui, par la faveur du pouvoir dont il abuse, s'approprie la richesse nationale à l'insu de ce plus grand nombre qui se nomme le peuple. Il y a une exceptionnelle pédagogie politique de l'affaire Bettencourt, et c'est bien pourquoi, en haut lieu, on a voulu et on ne cesse de vouloir l'étouffer afin de la classer sans suite.

Six semaines après le début du feuilleton et alors qu'il connaît deux moments symboliques, avec les auditions policières de Liliane Bettencourt puis d'Eric Woerth, cet effet de révélation peut être résumé en sept vérités, développées ci-après :
1. L'utilité d'une presse libre,
2. Le scandale de l'inégalité sociale,
3. La corruption de la République par l'argent,
4. Le détournement du financement des partis,
5. L'injustice de la politique fiscale,
6. La menace d'une justice d'exception,
7. La responsabilité du président de la République.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

L'affaire Bettencourt est un dossier gigogne. Plus elle se développe et se complique, plus on risque de s'y perdre. Cette analyse est donc une tentative de synthèse, six semaines après son démarrage sur Mediapart, avec les premières révélations de Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme. Pour ne pas nuire à sa cohérence, j'ai préféré la publier d'un seul tenant bien qu'elle soit développée en sept parties. Du coup, elle est longue, sans doute trop, et je m'en veux d'abuser ainsi de la patience du lecteur. Mais le sujet est d'importance et j'espère que l'intérêt du propos compensera sa longueur.

Correction, le 30 juillet 2010: Michaël Hajdenberg de Mediapart, qui a notamment mené l'enquête en Suisse, m'a signalé que, selon ses recherches, l'estimation raisonnable de la valeur monétaire de l'île d'Arros serait comprise entre 50 et 100 millions d'euros, plutôt que les précédentes évaluations, excessivement généreuses, allant de 500 millions à 1 milliard. J'ai donc corrigé ce passage, page 4 de l'article.