Ils ont un emploi, un contrat mais vivent à la rue

Par

Ils gagnent entre 800 et 1 800 euros de salaire par mois. Et pourtant, ils dorment à la rue, en centre d'urgence ou dans des squats. Six travailleurs sous contrat et qui sont SDF racontent à Mediapart leur quotidien à la recherche d'un logement. Selon une étude de l'Insee, près de 16 000 sans domicile fixe posséderaient un emploi régulier. .

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Travailler le jour, galérer la nuit. En France, près de 16 000 sans domicile fixe posséderaient un emploi régulier. Cette estimation est tirée d’une enquête de l’Insee auprès des personnes ayant fréquenté un centre d’hébergement géré par une association, soit 66 000 personnes en 2012. 

Cette situation de mal-logement est encore plus criante à Paris. Dans l’agglomération parisienne, un SDF sur trois est en contrat de travail, affirme une étude complémentaire publiée en juin 2014 avec l'APUR (l'Atelier parisien d'urbanisme). Des chiffres confirmés par les services de communication de l’association Emmaüs concernant les personnes accueillies dans leurs structures. 

Parmi cette population de travailleurs, 40 % d'entre eux indiquent être en CDI. Ce sont donc plusieurs milliers de personnes, aux revenus et à l’emploi stables qui dorment chaque soir dans un centre d’hébergement ou dans les rues de la capitale. Les 50 000 logements sociaux construits dans l’agglomération parisienne depuis 2001, soit près de 4 000 appartements chaque année, n’ont pas permis d’accueillir cette population qui est restée stable depuis dix ans d’après l’étude. 

Selon l’APUR, les prix du mètre carré dans le marché privé ont quadruplé à Paris entre 1998 et 2012, poussant davantage les classes moyennes à se tourner vers le parc locatif social. Avec désormais plus de 140 000 demandes annuelles, le nombre de logements sociaux à offrir chaque année se réduit considérablement. La mairie estime aujourd’hui à sept ans les délais d’attribution d’un logement social dans la capitale. Des délais énormes qui provoquent la frustration des populations les plus fragiles. 

« Quand on élabore une demande de logement avec une personne dans la rue, on doit tout prendre en compte : les besoins, les ressources, les charges, la situation sociale. Mais les services à qui on transmet le dossier, eux, ne peuvent faire qu’en fonction des places disponibles… et aujourd’hui il y a saturation. Ça peut créer un sentiment d’injustice ou de manque d’écoute chez les personnes accueillies », déplore Ingrid Albert, assistante sociale de l’association les Enfants du Canal. 

Pour remédier à ces situations de détresse, le gouvernement a mis en place, début 2007, le droit au logement opposable (DALO). Le dispositif oblige, dans chaque département, le préfet à proposer un logement dans un délai de six mois aux personnes dont le dossier est considéré comme prioritaire, et parmi elles de nombreux sans domicile fixe. À Paris, en 2013, sur 6 009 décisions jugées prioritaires, 5 494 personnes restaient encore à reloger.

Comment gère-t-on l’attente, la lourdeur administrative, ou tout simplement le regard des collègues quand on est un travailleur à la rue ? Six employés, rencontrés en tête-à-tête au cours de l’été, ont accepté de raconter leur quotidien. Témoignages.

  • Hamidou, 51 ans, agent en restauration, en CDI, loge depuis 5 ans en centre d’hébergement. Gagne 1 300 euros par mois. Sénégalais.

Hamidou est cuisinier au SAMU social. © TSC/MP Hamidou est cuisinier au SAMU social. © TSC/MP

« J’ai déjà eu un HLM. Un 14 m2. Au regroupement familial, on m’a conseillé d’emménager dans un appartement plus grand et de le meubler pour que ma femme et mes deux enfants me rejoignent depuis Dakar. Ça faisait depuis 1999 que je les attendais. Alors je me suis empressé, j’avais un contrat, je me suis dit qu’en France, c’était facile d’avoir des crédits. Je me suis endetté pour acheter des meubles, et j’ai emménagé dans un T3 à Montreuil.

Quand les crédits se sont accumulés et que le loyer est passé à 600 euros par mois, l’OMI (NDLR : l'Office des migrations internationales) m’a dit que mes revenus étaient trop faibles pour que ma demande soit acceptée. Quand j’ai su la nouvelle, ça a été comme un énorme coup de massue. Ça m’a traumatisé la tête (sic). J’ai laissé les clés, les meubles, et je suis parti sur un coup de tête. Après un mois de rue, j’ai trouvé une chambre partagée en centre d’hébergement avec l’armée du salut, que je paye 275 euros par mois. 

Je n’ai jamais accepté le chômage ou les Assedic, pour moi, c’était de la charité. C’est ça le plus dur quand tu travailles : te sentir sous-évalué par les autres. Quand tu rentres du boulot et que tu te diriges vers la porte du centre, les gens que tu croises dans la rue font un petit écart sur le trottoir. Après, tu passes devant une grande affiche (NDRL on y voit un sans-abri assis sur un trottoir) dans le hall tous les jours, qui te met le moral en l’air. Tu te dis, ce n'est pas moi.

Tes collègues t’invitent chez eux, on mange, on palabre, mais en centre tu n’as pas le droit de les recevoir en retour. Ici, tu ne peux pas te faire d’amis mais que des camarades. Il faut le vivre pour le comprendre. J’aimerais m’abonner à Canal + ou à Internet pour voir du football à la télévision, installer un micro-ondes, toutes ces petites choses du quotidien qui te rendent vivant, on te les prive. Alors au bout d’un moment tu te sens mal, et tu vas voir les assistants sociaux. C’est comme ça depuis 5 ans. 

Depuis 15 ans que je suis en France, j’ai fait des économies et bientôt remboursé mes dettes mais quand tu poses un dossier dans une agence avec l’adresse du centre, on te répond toujours la même chose "Ah, vous êtes à l’armée du Salut ? Désolé monsieur il n’y a rien de disponible pour le moment". Ça fait cinq ans que je fais des demandes d’HLM, j’ai saisi le DALO depuis un an et demi, mais toujours rien. Les logements sociaux dans la rue d'à côté je les ai vus se construire depuis ma chambre de 9 m2. On m’a toujours dit que les logements sociaux, c’était pour les cas sociaux, pourtant je n’y vois que des belles bagnoles, des couples bien habillés. » 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Les personnes interrogées dans ce recueil d'entretiens ont été rencontrées en tête-à-tête du 15 juillet au 22 août 2014, grâce à l'accueil des associations Emmaüs, Armée du Salut et les Enfants du Canal, qui disposent toutes les trois d'équipes de maraudes et de centres d'hébergement et de réinsertion dans la capitale.

Les personnes interrogées ont été contactées à nouveau avant publication via les associations qui les accompagnent pour connaître une éventuelle modification de leur situation sociale.