Les dérives des ex-flics de la Sarkozie

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Bernard Squarcini, l’ancien patron du renseignement intérieur, et Christian Flaesch, l’ancien patron du 36, quai des Orfèvres, sont placés en garde à vue dans une affaire de trafic d’influence. Une fâcheuse habitude chez les anciens policiers ayant servi Nicolas Sarkozy et reconvertis dans le privé.

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Les ex-grands flics de la Sarkozie se serrent toujours les coudes et ont du mal à se défaire des habitudes prises sous les ors de la République. C’est en tout cas ce que tendent à démontrer les derniers rebondissements judiciaires qui secouent l’univers policier. Lundi 26 septembre, Bernard Squarcini, ancien patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, aujourd'hui DGSI), a été placé en garde à vue dans les locaux de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), dans le cadre d'une information judiciaire ouverte notamment pour « violation du secret de l’instruction », « entrave aux investigations », « compromission », « violation du secret professionnel » et « trafic d’influence ». De même que, comme l’a révélé RTL, Christian Flaesch, l’ancien patron du 36, quai des Orfèvres, siège de la police judiciaire parisienne.

Le premier, surnommé « le Squale », avait été débarqué au lendemain de l’élection de François Hollande. Bernard Squarcini payait là sa très grande proximité avec Nicolas Sarkozy. Il s’était alors reconverti dans le privé en fondant sa propre société d'intelligence économique, baptisée Kyrnos.

Le second, Christian Flaesch, avait lui été limogé en décembre 2013 en raison d’un appel qu’il avait passé à Brice Hortefeux afin de l’informer de sa convocation à venir dans l’enquête portant sur le document, révélé par Mediapart, qui indiquait que la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 avait été financée par la Libye. Quelques mois plus tard, Christian Flaesch, en disponibilité, était devenu le directeur de la sécurité du groupe hôtelier Accor.

Bernard Squarcini le 26 juillet 2010. © Reuters/Philippe Wojazer Bernard Squarcini le 26 juillet 2010. © Reuters/Philippe Wojazer
D’autres proches de Bernard Squarcini et membres de la Sarkozie sont aussi entendus en garde à vue : un ancien policier des renseignements généraux, spécialiste des questions corses, aujourd'hui en poste à la DGSI, et un haut cadre du groupe LVMH, ancien magistrat membre du cabinet de Claude Guéant au ministère de l’intérieur. Michel Gaudin, actuel directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy et ancien préfet de police de Paris, a été lui entendu dans le cadre d'une audition libre lundi après avoir vu son domicile perquisitionné.

Selon Le Monde, les auditions trouvent leur origine dans l'exhumation d'un rapport « perdu dans les archives judiciaires ». Le 26 juin 2013, trois pages émanant de la Division nationale d'investigations financières et fiscales (DNIFF, actuel OCLCIFF) rendent compte d'interceptions téléphoniques sur la ligne de Bernard Squarcini, réalisées entre mars et avril 2013 dans le cadre d'une enquête visant l'intermédiaire Ziad Takieddine, arrêté à son retour de Libye en mars 2011 avec 1,5 million d'euros en liquide qu'il n'avait pas déclarés. Il faudra que « le procès de M. Takieddine pour manquement aux obligations déclaratives se tienne à Paris en mai pour que le fameux rapport refasse surface », relate le quotidien qui affirme que Bernard Squarcini « a mis à contribution son réseau de contacts dans la police afin de servir ses intérêts, ceux des entreprises pour lesquelles il travaillait ainsi que ceux de sa famille politique… ».

Sur les écoutes, on entend Bernard Squarcini échanger au téléphone avec différents interlocuteurs sur différents sujets. Ainsi il discute avec Michel Gaudin en avril 2013 à propos des aveux de Jérôme Cahuzac, à la suite des révélations de Mediapart, à propos de son compte non déclaré en Suisse. L’ex-patron du renseignement intérieur aurait promis au chef de cabinet de l’alors retraité de la politique Nicolas Sarkozy d’essayer de se procurer une note auprès de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) sur l’affaire Cahuzac. Et le jour où Squarcini envoie un mail au secrétariat de l’ancien président de la République pour prendre rendez-vous, il appelle une collaboratrice du groupe LVMH, et demande si la note sur l'affaire intéresse le géant du luxe, client de sa société d'intelligence économique, baptisée Kyrnos. LVMH héberge le bureau de Bernard Squarcini sur les Champs-Élysées, l’ancien contre-espion est chargé officiellement d'aider à la lutte contre la contrefaçon.

Le 28 mars 2013, toujours selon ce rapport d'interception, Bernard Squarcini échange cette fois avec un cadre de LVMH chargé de la sécurité. Le sujet évoqué ? Les investigations du juge Jean-Michel Gentil dans l'affaire Bettencourt qui semblent inquiéter le groupe de luxe. Toujours selon Le Monde, le cadre de LVMH indique à l'ancien policier qu'une personne est « rebranchée » dans l'affaire de Bordeaux, précisant que c'est parce qu'« il a cassé la promotion du juge Gentil ». Selon le rapport résumant les écoutes Squarcini, il pourrait s'agir de Patrick Ouart, l’ancien conseiller justice du président Sarkozy, aujourd'hui avocat du groupe LVMH après avoir été conseiller juridique du groupe.

Enfin, dans le cadre d’un contentieux judiciaire qui oppose Hermès à LVMH, Bernard Squarcini sollicite Christian Flaesch, alors patron de la police judiciaire parisienne. Ce dernier l’informera par SMS des éléments contenus dans la plainte d’Hermès et de l’absence d’avancée de l’enquête menée par son service.

Autant de déboires judiciaires qui s'accumulent pour celui qu'un livre très documenté avait présenté comme L'Espion du président (Christophe Labbé, Didier Hassoux et Olivia Recasens, Robert Laffont, 2012 ). En avril 2016, Bernard Squarcini avait fait l’objet de plusieurs perquisitions à son domicile et à son bureau. Cette autre enquête préliminaire le visant est toujours en cours au parquet de Paris. La justice s’interroge sur le rôle exact joué par le Squale et sa société, Kyrnos, auprès du cigarettier américain Philip Morris. Les enquêteurs se demandent s'il a contribué pour le compte de son client à influer sur l'action publique de la police marseillaise en l'encourageant à lutter contre la contrebande de cigarettes.

Selon le dernier décompte de Mediapart, effectué en février dernier, trente-deux proches de Nicolas Sarkozy sont mis en examen ou condamnés par les juges anticorruption dans une douzaine de dossiers politico-financiers différents, dont plusieurs hauts caciques de la place Beauvau. On peut citer l’ancien ministre de l’intérieur Claude Guéant, condamné avec l’ex-préfet de police Michel Gaudin dans l’affaire des primes en liquide du ministère de l’intérieur et actuellement mis en examen dans l’affaire Kadhafi. Dernier en date, le préfet Alain Gardère, ancien directeur adjoint du cabinet Guéant, place Beauvau, mis en examen le 21 janvier pour « corruption passive », « prise illégale d’intérêts », « recel d’abus de biens sociaux », « détournements de fonds publics », « abus d’autorité ». Ce grand flic sarkozyste se voit reprocher ses liens avec quelques élus, mais aussi et surtout avec des chefs d’entreprise et les renvois d’ascenseur avec certains ex-collègues.

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