Conflans: le récit des quinze jours qui ont conduit à la tragédie

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Mediapart retrace les circonstances, les rumeurs et les connexions qui, en deux semaines, ont amené un jeune radicalisé de 18 ans habitant dans l’Eure à assassiner un enseignant dans les Yvelines, à la veille des vacances scolaires.

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Tout au long de l’après-midi, des hommes et des femmes s’approchent sans dire un mot, déposent une fleur, une gerbe ou une bougie, et s’en vont. Certains restent plus longtemps que d’autres, silencieux dans ce ballet incessant. Une femme étouffe un sanglot et soupire : « C’est tellement triste… » Sur le parvis du collège du Bois d’Aulne, l’émotion n’était pas retombée vendredi 23 octobre, une semaine après l’horreur. 

C’est par cette petite porte vitrée, sous un fronton sur lequel est inscrite en lettres bleues la devise de la République, que Samuel Paty a quitté l’établissement de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) vendredi 16 octobre, un peu avant 17 heures. Probablement soulagé d’être en vacances après une dernière quinzaine éreintante. Sans savoir qu’à quelques mètres de là se cachait un terroriste de 18 ans, venu d’Évreux (Eure) pour l’assassiner au nom d’une idéologie mortifère.

Mediapart a tenté de comprendre le terrible engrenage au terme duquel un simple cours de quatrième dans le collège d’une banlieue paisible de Paris a pu servir de prétexte à un attentat terroriste.

L'entrée du collège du Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, le 20 octobre 2020. © IR / Mediapart L'entrée du collège du Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, le 20 octobre 2020. © IR / Mediapart

  • Jeudi 1er octobre

Un Russe d’origine tchétchène âgé d’à peine 18 ans demande sur Twitter à ses abonnés : « S’il vous plaît les frères (je dis jamais svp) : dites- moi son adresse ! Je ferais sincèrement des douaa [des invocations à Allah – ndlr] pour celui qui me la donne. »

Abdoullakh Abouyezidovitch Anzorov réside dans le quartier populaire de la Madeleine, à Évreux, avec sa famille. Né à Moscou, il bénéficie du statut de réfugié et dispose d’un titre de séjour délivré le 4 mars 2020.

Jamais condamné en France même s’il était connu pour des dégradations commises quand il était mineur, il a ouvert quatre mois plus tôt un compte Twitter @Tchetchene_270 où il déverse des commentaires haineux : l’un antisémite, a déjà été signalé à Twitter ; un autre, homophobe et raciste a été signalé à la plateforme Pharos, au sein de la Direction centrale de la police judiciaire. Les deux dans un intervalle de trois jours, fin juillet.

Il s’en prend à tout ce qui s’oppose à sa vision radicale de l’islam, des « mécréants » juifs, chrétiens ou chinois aux apostats qui composent le « gouvernement saoudien », en passant par… les séries de Netflix dont les contenus seraient « haram [interdits] ». À la fin de l’été, il a mis en scène à l’aide d’un montage photo la décapitation d’un homme avant de supprimer ce tweet. Tant et si bien que, mi-septembre, Pharos signale le compte à l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat) rattachée à la DGSI.

Mais rien ne se passe et, ce 1er octobre, le jeune Anzorov tweete le nasheed « Ya Fawza Manal Shahadah Ta Sadiqan », un chant religieux identifié à l’État islamique, qui fait l’éloge de la mort en martyr. Puis il s’enquiert donc, comme Mediapart l’avait révélé, de se procurer une adresse. Le futur terroriste se moque auprès d’un de ses abonnés de sa proie : « La honte il pleure de peur comme un gamin de 8 mois. »

Selon Le Monde, Anzorov veut l’adresse d’un collégien « accusé sur les réseaux sociaux d’avoir tenté de faire chanter une jeune fille musulmane sur Snapchat, car il détenait des photos d’elle non voilée »Toujours selon le quotidien du soir, Abdoullakh Anzorov aurait cherché au moins à trois reprises à identifier le domicile de personnes coupables à ses yeux d’avoir insulté le prophète. Son choix n’est pas encore fixé.

  • Lundi 5 octobre

Samuel Paty doit poursuivre cette semaine avec ses deux classes de quatrième le cycle d’éducation morale et civique commencé deux semaines auparavant. Ce qu’enseigne le professeur de 47 ans correspond à un gros morceau du programme tel qu’il est édicté au bulletin officiel. Il est question des « principes, valeurs et symboles de la citoyenneté », parmi lesquels « les libertés fondamentales » : la liberté de conscience, d’association, d’expression et de presse. 

Ce jour-là, Samuel Paty choisit d’aborder les deux dernières à travers l’exemple des caricatures et des dessins de presse. Il a prévu de le faire lundi avec la classe de quatrième 5, dont il est le professeur principal, et le lendemain avec la quatrième 4. C’est loin d’être une première pour l’enseignant : il dispense ce cours depuis au moins quatre ans, comme l’ont confirmé plusieurs témoignages d’élèves et de parents d’élèves à Mediapart. Tous les ans, Samuel Paty présente un diaporama, qu’il retouche à la marge, dans lequel figurent une ou plusieurs caricatures de Charlie Hebdo

En exposant ainsi ses élèves à des dessins volontairement provocateurs, le professeur souhaite les faire réagir, aiguiser leur sens du débat – une autre compétence qui figure au programme d’éducation morale et civique. Tous les ans, à la fin de ce cours, l’enseignant propose ainsi aux élèves un temps d’échange autour de la question des caricatures et de la liberté d’expression. 

Parce qu’il sait que les dessins peuvent heurter certains élèves, Samuel Paty propose à chaque fois à celles et ceux qui le souhaiteraient de « détourner le regard » ou de « sortir de la classe ». C’est ce qu’il fait ce lundi avec les élèves de quatrième 5. Selon plusieurs témoignages, trois élèves demandent à sortir, deux choisissent de détourner le regard. S’ensuit un débat « correct »« chacun a pu s’exprimer », raconte un élève à son père.   

En milieu d’après-midi, Samuel Paty retrouve la quatrième 4, qui n’en est pas au même point que l’autre classe de quatrième. Ce jour-là, il leur parle de Voltaire, de la liberté d’expression dans l’Histoire de France. Quand la sonnerie retentit, il les prévient tout de même, au milieu du bruit des trousses et des cahiers qui se referment : demain, leur dit le professeur, il leur montrera des dessins qui pourraient en choquer certains. Mais ceux qui le souhaiteraient pourront sortir, assure-t-il.

  • Mardi 6 octobre

La quatrième 4 arrive en classe en connaissance de cause. « Il n’y avait pas d’AVS [assistant de vie scolaire – ndlr] donc il nous a dit qu’on ne pourrait finalement pas sortir, seulement détourner le regard », raconte Kilyan*, un élève présent ce jour-là. Au moment de défiler les diapositives, arrive celle des caricatures. 

Sur la même diapositive, deux images. La une du premier numéro de Charlie Hebdo après l’attentat du 7 janvier, montrant un homme censé être Mahomet tenant une pancarte « Je suis Charlie », sous le titre « Tout est pardonné. » Sur la deuxième, on voit un homme nu, à quatre pattes, avec une étoile sur les fesses. Coco, la dessinatrice, y ajoute : « Mahomet : une étoile est née ! »

« Personne n’a parlé, poursuit Kilyan. On était un peu choqués mais ça a duré seulement quelques secondes. M. Paty est vite passé à autre chose. Ensuite, on a eu un débat. Il nous a demandé ce qu’on en pensait, si c’était une bonne chose selon nous de publier ces caricatures… On a parlé de la liberté d’expression. » Selon le témoignage de Kilyan et de plusieurs de ses camarades, la fin du cours se passe sans difficulté.

Une mère de famille téléphone tout de même ce jour-là à la principale du collège. Elle pleure. Selon des propos rapportés dans une note des renseignements territoriaux des Yvelines (RT, les ex-Renseignements généraux), la femme au bout du fil explique  « que sa fille avait été mise à l’écart [la veille – ndlr] dans le couloir sous prétexte qu’elle était musulmane » et qu’elle vivait cette situation comme « une discrimination »

La principale en aurait alors discuté avec Samuel Paty, toujours selon les renseignements territoriaux, et lui aurait demandé de recevoir la mère de famille en fin de semaine. Elle le sollicite également afin qu’il revienne avec la classe concernée sur son enseignement « controversé » afin d’apaiser la situation avec les élèves, en l’invitant également à « s’excuser s’il avait été maladroit ». L’histoire aurait pu en rester là.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Les prénoms des mineurs ont été modifiés. Tous les élèves interrogés l’ont été avec l’accord de leurs parents, lesquels ont demandé l’anonymat pour eux et pour leurs enfants.

Contactés, les parents d’élèves élus de la FCPE et de la PEEP n’ont pas souhaité réagir, expliquant être encore trop touchés par les événements. Nous avons échangé avec les représentants locaux et nationaux de leurs fédérations.  

Sollicitée le vendredi 23 octobre, l’académie de Versailles a refusé notre demande d’entretien et nous a transmis le communiqué qu’elle a diffusé cinq jours plus tôt. Finalement, la directrice de communication de l’académie a répondu à deux de nos questions par mail, précisant certains points sur la chronologie des faits.