Croquis. Dans l'hémicycle, une majorité et son contraire

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Nouveaux visages, nouveaux groupes, nouvelle sociologie. La société civile arrive avec ses us, ses coutumes, ses certitudes, et sa prétention à dépasser les blocages politiques. Elle pourrait pourtant les incarner très vite.

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Au premier regard, l’Assemblée 2017 est plus proche de son époque que ses devancières des années 2012, 2007, 2002, etc. Certes, elle manque d’ouvriers ou d’employés, les classes moyennes supérieures y sont surreprésentées, il y a 17 énarques, 10 anciens de HEC, 34 universitaires ayant titre de docteur, contre seulement 5 titulaires d’un CAP ou d’un BEP... Mais un changement saute aux yeux : les députés élus les 11 et 18 juin sont plus jeunes, les avocats, médecins ou fonctionnaires n’y forment plus le gros du bataillon, et surtout les femmes y sont enfin beaucoup plus nombreuses.

Dans la foulée de l’élection d’Emmanuel Macron, cette vague montante s’est présentée devant les électeurs avec une certitude : « Nous pouvons changer la vie car nous vivons dans le même monde que vous ! » L’atout des nouveaux candidats était leur expérience dans la société civile mais aussi leur inexpérience dans la société politique, qui promettait une certaine fraîcheur et un certain changement. Ils n’étaient pas des professionnels du mandat perpétuel. Comme dirait l’autre, ils avaient les mains propres puisqu’ils n’avaient pas de mains.

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Ils ne venaient pas du monde des élus mais de « la société civile », et cette appartenance, portée par l’étiquette La République en marche, est devenue leur laissez-passer.

Puisqu’ils n’avaient jamais été élus, ils feraient mieux que ceux qui s’accrochaient à leurs fauteuils. Puisqu’ils étaient nouveaux, ils supplanteraient les anciens. Puisqu’ils n’avaient pas d’expérience, ils n’auraient pas de rhumatismes. Ils ont vaillamment secoué le cocotier, et le résultat est là : ils ont gagné, et ils ont défilé un par un, mardi 27 juin, à la tribune de l’Assemblée, pour accomplir un premier acte révolutionnaire : alors qu’on annonçait une femme, ils ont porté un homme au perchoir, en la personne de François de Rugy, l’archétype de la souplesse en politique. Cet homme connaît la musique au point d’avoir joué de tous les instruments : écologiste militant, écologiste dissident, co-président du groupe Europe Écologie avant d’en devenir l’un de ses co-dézingueurs, soutien du gouvernement Valls mais adversaire du candidat PS à la présidentielle, il est devenu partisan d’Emmanuel Macron au moment décisif. Un spécialiste de la spécialité.

Au-delà de cette élection, les contradictions qui vont travailler cette majorité sont plus profondes et plus irrémédiables que ces péripéties. La « société civile » qui vient de s’installer s’imagine sans doute, dans l’euphorie de la victoire, qu’elle a pulvérisé la « société politique », or elle se trompe. Elle l’a seulement remplacée. Ces hommes et ces femmes vont devenir « la société politique », et découvrir que la France dont ils sont désormais les représentants n’est pas une entreprise comme celle dont ils étaient les cadres ou les dirigeants.

Ils peuvent encore se payer de mots, parler le langage des start-up, participer à des séminaires de « Team Building », c’est-à-dire de cohésion de groupe, ça ne va pas durer longtemps. Le réel les attend au virage.

On en a eu un premier échantillon ce lundi 26 juin. Le ministre de l’agriculture imaginait sans doute assurer la saine gestion de son secteur en annonçant l’assouplissement de l’utilisation de pesticides tueurs d’abeilles. Il a buté sur le ministre de l’environnement, Nicolas Hulot, qui assumait sa politique écologique, et Matignon a dû trancher.

Les exemples vont se multiplier. La prétention de « dépolitiser » la conduite des affaires publiques, c’est-à-dire de la réduire à un bilan d’entreprise, donc à un chiffre au bas d’une colonne, est elle-même une idéologie, et cette idée rencontrera des résistances. La politique c’est la recherche d’un intérêt commun parmi des forces antagonistes, pas la somme des intérêts catégoriels défendus par des lobbies en tous genres. Ce sont aussi des valeurs, des exigences morales, des comptes à rendre à une justice commune, et les nouveaux députés issus de ce qu’on appelle « la société civile » vont le découvrir à leurs dépens.  

À l’image du Président de la République qui a pendant un temps travaillé dans le secteur bancaire, ils viennent souvent du secteur privé, ce qui n’est pas un défaut en soi. Mais depuis une trentaine d’années, le secteur privé s’est considérablement élargi, et il impose une idée dominante : moins il y a de règlements et mieux on se porte. Cette idée de dérégulation, baptisée « liberté », est d’ailleurs le maître-mot de la future loi sur le travail.

Face à cette idéologie, le monde politique, censé représenter l’intérêt général, a subi le traitement inverse. Au début des années 1980, l’homme politique faisait à peu près ce qu’il voulait dans sa petite entreprise. Les premières lois sur le financement politique, sous Michel Rocard, ont commencé, si l’on ose dire, à réglementer le métier. D’autres textes ont suivi, au fil de révélations qui sont devenues des scandales. Aujourd’hui, le patron d’une PME peut faire travailler sa femme, sa fille, son fils et sa grand-mère, ce ne sera pas considéré comme un problème moral. Il pourra aussi recevoir des salaires indécents s’il dirige un grand groupe. Mais le politique ne peut plus se le permettre. Plus la société civile exige et obtient la déréglementation de ses activités,  plus la société politique admet, même en tordant le nez, qu’on doit la contrôler.

Il est ainsi piquant de voir arriver aux affaires une majorité dont les deux premiers actes seront parfaitement contradictoires. D’un côté une loi de moralisation qui imposera des règles strictes à l’Assemblée, pour crédibiliser le travail parlementaire, et de l’autre une loi sur le travail qui lèvera les contrôles dans toute la société, au nom de l’efficacité économique. D’un côté ouvrir les yeux sur les abus possibles, de l’autre les fermer. D’un côté la loi, pour en finir avec les affaires, de l’autre le contrat, pour les laisser prospérer, comme s’il y avait deux sociétés dans une seule France, la société politique qui progresse par la loi et la société civile qui se régénère par son abolition.

Les députés de La République en marche sont les premiers représentants de ce dédoublement de la personnalité. Ils l’ont même théorisé dans la lignée de leur chef, puisque, par la grâce d’Emmanuel Macron, ils sont à la fois la droite et la gauche, le haut et le bas, la majorité et une bonne partie de l’opposition, les serviteurs de la loi et « en même temps » ses pourfendeurs.

Bonne chance à eux, et à leurs doubles.      

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