Si faible et si fragile démocratie française

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Tandis que les États-Unis face à Donald Trump illustrent la vitalité d’une culture démocratique contre les abus du pouvoir exécutif, la France offre le spectacle d’une démocratie de basse intensité, confisquée par la monarchie présidentielle.

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Obsèques en grande pompe, deuil national décrété, minute de silence dans les écoles et les administrations, déluge médiatique éclipsant une catastrophe industrielle et ses pollutions ravageuses, etc. Durant plusieurs jours, la France officielle, politique et médiatique, se lamente sur elle-même en célébrant l’un des siens, Jacques Chirac, dont, pour l’essentiel, l’œuvre se limite à la conquête et à la conservation du pouvoir.

Devoir patriotique, le chagrin semble devenu obligatoire. Les rares voix qui, à l’instar de Mediapart (lire la nécrologie de Jacques Chirac par notre rédaction), rappellent que la vie publique de l’ancien président ne saurait se réduire à la figure bonhomme des dernières années, au « non » bienvenu opposé à l’aventure américaine en Irak et au choc des civilisations, au nécessaire « discours du Vel d’Hiv » sur la participation de l’État français au génocide des juifs, à l’appel solennel d’urgence écologique face à une planète qui brûle, ces voix dissidentes sont étouffées, inaudibles ou vilipendées.

Elles ne font pourtant que rappeler des faits d’histoire face à un décès qui, s’agissant d’un homme public, n’est pas une affaire de famille, où les secrets dérangeants devraient être éclipsés ou oubliés, mais le moment, au contraire, où une nation devrait avoir la force de se regarder en face.

Sauf à céder à une histoire officielle, écrite par les puissants pour tromper les dominés, même la curiosité ou la sympathie pour une aventure individuelle ne peuvent excuser qu’on oublie que Jacques Chirac fut reconnu coupable de délits incompatibles avec l’éthique et l’intégrité des fonctions publiques et qu’il entraîna dans le sillage de sa conquête du pouvoir des réseaux peu recommandables, affairistes, violents et intolérants.

Qu’on ne compte pas sur le journalisme de gouvernement pour faire désordre en rafraîchissant notre mémoire collective. L’Association de la presse présidentielle a fait savoir son « émotion » face à la mort du grand homme, évoquant sa « chaleureuse poignée de main doublée d’un large sourire » avant de dire qu’elle « s’associe aux hommages rendus à ce grand serviteur de l’État »

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux : la formule d’Étienne de La Boétie à propos des tyrans vaut toujours pour les servitudes volontaires du journalisme démocratique. La résonance n’est pas fortuite : après tout, celui qui est considéré comme « le père du journalisme français », Théophraste Renaudot, repose à Saint-Germain-l’Auxerrois qui fut l’église parisienne des rois de France quand ils résidaient au Louvre. Ligoté pour l’éternité au pouvoir absolu… 

Ce spectacle de soumission à la monarchie présidentielle fut précédé de peu par son corollaire, relayé par le même journalisme de complaisance : le rassemblement sans frontières partisanes de ceux qui ne sont d’accord sur rien, sauf sur l’impunité que devrait leur assurer leur communion en politique professionnelle, dans l’obsession partagée de la conquête du pouvoir présidentiel.

Face aux révélations faites par la presse, aux enquêtes menées la justice, aux plaintes portées par la société civile, ce cartel de l’impunité (lire l’article de Fabrice Arfi) fait front commun, de droite à gauche en passant par le centre, alors que ces révélations, ces enquêtes et ces plaintes dressent le portrait d’une classe politique au casier judiciaire fourni, malgré les entraves, les pressions et les retards mis en travers du dévoilement de financements occultes, de corruptions durables et de prévarications répétées.

Piétinant la séparation des pouvoirs, disqualifiant les contre-pouvoirs, détestant les contestations qui les visent, ces coalitions d’intérêts ruinent la confiance démocratique : elles dévoilent des comportements de propriétaires plutôt que de mandataires, de professionnels de la chose politique ne tolérant pas que le peuple se mêle de leur métier. 

La publication, le 20 septembre, d’un décret limitant à l’avenir la durée des avantages de secrétariat dont bénéficient les anciens premiers ministres, tout en leur concédant à vie une voiture officielle et un chauffeur particulier, a témoigné de cette mentalité, d’autant qu’il ne s’applique pas, dans l’immédiat, aux onze ex-premiers ministres encore en vie.

Cette même semaine, le procès d’un ancien garde des Sceaux devant la Cour de justice de la République, institution archaïque où les gouvernants ne peuvent être jugés que par leurs pairs, est venu compléter ce tableau d’une démocratie entravée.

Ce qui y fut reproché à l’ancien ministre Jean-Jacques Urvoas (lire le compte-rendu de Michel Deléan), c’est d’avoir rompu le pacte de secret qui garantit la soumission du parquet, maître de l’opportunité des poursuites, au pouvoir exécutif, informé en temps réel de la marche des enquêtes. Loin de remettre en cause cette dépendance, sa condamnation devra donc sauver ce « parquet à la française », anomalie démocratique qu’aucune force politique ne remet en cause.

Emmanuel Macron et Donald Trump, lors du G7 à Biarritz, le 25 août 2019. © Andrew Harnik/Pool via REUTERS Emmanuel Macron et Donald Trump, lors du G7 à Biarritz, le 25 août 2019. © Andrew Harnik/Pool via REUTERS

Ainsi va notre vie publique pendant qu’ailleurs, durant la même séquence, la démocratie se montre telle qu’elle devrait être : une exigence, une culture, un écosystème complexe, une pratique commune. Le Brexit outre-Manche et Donald Trump outre-Atlantique mettent à l’épreuve les démocraties britannique et américaine. Or, dans ces épreuves, elles se montrent vivaces et fortes, sans soumission aveugle au pouvoir exécutif, avec des contre-pouvoirs offensifs, des parlements exerçant leurs prérogatives, une presse jouant son rôle d’alerte, etc.

En Grande-Bretagne, plus ancienne démocratie parlementaire, une Cour suprême, à l’unanimité, rétablit les droits du Parlement face au coup de force d’un premier ministre, qui est obligé de s’y plier, après que sa propre majorité eut prouvé qu’elle ne lui était pas automatiquement soumise. Aux États-Unis, dont le système présidentiel est contrebalancé par un parlementarisme fort, une procédure d’impeachment est lancée contre le président en exercice après qu’un serviteur de l’État fédéral, au sein même des agences de renseignement, eut exercé son doit d’alerte, relayé par la presse.

Imaginons en France la révélation par Mediapart de l’existence d’une conversation compromettante pour l’intérêt supérieur du pays du président de la République avec un chef d’État étranger. La suite, telle que l’offre le fonctionnement de la démocratie américaine, est évidemment inimaginable : non seulement l’Assemblée nationale s’en saisirait (mais la procédure d’impeachment n’avait pas d’équivalent français jusqu’au vote en 2014 d’une loi organique en application de l’article 68 de la Constitution) mais, de plus, l’Élysée serait automatiquement contraint de rendre publique cette conversation, puis le rapport du lanceur d’alerte (mais il n’y a pas, en France, de Freedom of Information Act comme il existe aux États-Unis depuis 1966 ou en Grande-Bretagne depuis 2000). 

Une démocratie véritable, c’est celle où le pouvoir exécutif est contraint de se soumettre à d’autres pouvoirs, au point de devoir rendre public ce qui, potentiellement, l’accable. Au point de devoir répondre aux investigations du Parlement et aux questions de la presse. Au point de ne pas pouvoir se dérober. Dans notre démocratie de très basse intensité, c’est évidemment impensable. Et, de cet impensable, la majorité du monde politique et du milieu médiatique s’accommode volontiers, au risque de discréditer la démocratie elle-même.

Face à de semblables révélations, la réalité française serait tout autre : un président rassemblant ses parlementaires pour faire bloc sans aucune dissidence, exigeant d’eux qu’ils mettent fin aux commissions d’enquête indépendantes, accablant une presse qui ne chercherait plus la vérité, accusant les élus de l’opposition de coup de force contre la Constitution, refusant la communication de documents couverts par le secret défense, appelant ses troupes à faire campagne contre une déstabilisation de la démocratie identifiée à sa seule personne, etc. 

Ce qui précède est un résumé factuel de ce que fut la réaction de la présidence Macron face à l’affaire Benalla, il y a une année de cela. Il faudrait y ajouter le classement sans suite par le parquet, soumis au pouvoir exécutif, du signalement émis par le Sénat, visant trois des plus proches collaborateurs du président.

L’actuel président de la République n’a fait qu’user de ce plein pouvoir que lui accorde un présidentialisme sans contrepoids, celui-là même qui permit à ses prédécesseurs François Mitterrand et Jacques Chirac de durer malgré les affaires qui dévoilaient les parts d’ombre de leurs présidences. Ce monarchisme républicain est une place forte, garantie de survie et de protection une fois conquise.

Mais, à force d’être utilisé contre la démocratie elle-même, l’exercice de ce privilège présidentiel fait le lit de ses pires adversaires. En pleine célébration univoque de cet ancien président, Jacques Chirac, que l’on loue pour avoir un temps fait barrage à l’extrême droite, cette dernière avait antenne ouverte ce week-end sur les chaînes d’information qui relayaient en direct les discours de la convention organisée par Marion Maréchal, avec en invité vedette un condamné récidiviste pour provocation à la haine raciale, Éric Zemmour (lire ici,  et .

Comment ne pas se l’avouer ? En France, la démocratie est encore à venir. La démocratie du moins telle que l'entendait Pierre Mendès France, cette voix si solitaire, soit « beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité », mais « un type de mœurs, de vertu, de scrupule, de sens civique, de respect de l’adversaire, un code moral ».

Faute de sursaut populaire qui l’impose et l’invente contre l’ordre ancien, ses privilèges et ses prébendes, le risque est grand que ce piétinement désespérant et cette répétition désastreuse n’accouchent de sa dégénérescence, autoritaire et inégalitaire, xénophobe et raciste, le Grand Un du pouvoir faisant le lit du Grand Même de l’identité.

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