La dernière nuit «paranoïaque» de 120 mineurs dans la «jungle» de Calais

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Oubliés de l'opération étatique de « mise à l'abri », une centaine d'adolescents ont passé une dernière nuit dans l'école du bidonville de Calais. Leur habitation de fortune n'a pas pris feu, comme ils le redoutaient, mais ils ont reçu la visite de militants d'extrême droite.

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Après avoir été contraints de passer une ultime nuit dans la « jungle », la plupart des quelque 120 mineurs laissés pour compte, la veille, de l’opération étatique de « mise à l’abri », ont finalement été conduits dans des centres d’hébergement dans le Morbihan et en Normandie, vendredi 28 octobre en milieu de journée. Les bus sont arrivés rue des Mouettes, à proximité du campement, là même où les mineurs avaient été repoussés moins de 24 heures auparavant par les forces de l’ordre les empêchant d’accéder au hangar destiné aux départs. En l’absence de solution proposée par les pouvoirs publics en fin de journée, ils avaient trouvé refuge, en compagnie d’une quinzaine de bénévoles et de trois journalistes italiens, dans l’école du chemin des Dunes et à la mosquée.

À l'intérieur de l'école du chemin des Dunes, la veille du premier jour du démantèlement de la «jungle». © Bertrand Gaudillère / Item À l'intérieur de l'école du chemin des Dunes, la veille du premier jour du démantèlement de la «jungle». © Bertrand Gaudillère / Item
« La nuit a été éreintante », témoigne Margot, volontaire à l’Auberge des migrants, qui a participé aux tours de garde dans l’école pour veiller sur eux. « Ils avaient très peur que le bâtiment prenne feu », ajoute-t-elle. « Malgré les mauvaises conditions, tout a été calme, si ce n’est que nous avons eu la visite de militants d’extrême droite. Nous avons dû alerter les gendarmes », confie-t-elle. « La nuit dans la jungle est paranoïaque : il n’y a plus de lumières, on s’éclaire à la torche, la température tombe », reprend-elle, expliquant que les adolescents avaient été installés dans les salles de classe : « Ils ont dormi sur les tables ou par terre, on a essayé d’arranger l’espace comme on pouvait. On a apporté quelques couvertures, des bonnets, des gants, des écharpes, parce qu’il faisait froid. Ils ont eu un repas, aussi. » Personne n’a vraiment fermé l’œil. « Le réveil a eu lieu vers 7 h 30, on a encore patienté longtemps, sans information. » « C’était difficile, raconte-t-elle, la confiance n’était pas évidente à établir étant donné que beaucoup de ce qui avait été dit la veille s’était révélé faux. »

Le calvaire de ces mineurs aurait pu être évité sans un enchaînement de dysfonctionnements. Jeudi matin, plusieurs dizaines de personnes s’étaient regroupées sous un pont, à proximité du bidonville en partie réduit en cendres, démentant les déclarations de la préfète du Pas-de-Calais qui, dès mercredi, affirmait que « tout le monde est à l’abri ». « C’est la fin de la “jungle” aujourd’hui », claironnait-elle.

Parmi ces laissés-pour-compte, plus d’une centaine de moins de 18 ans. Certains avaient dormi à la belle étoile à cet endroit même, sous le pont marquant l’entrée du camp. D’autres avaient été refoulés des containers du centre d’accueil provisoire (CAP), pourtant destiné à les recevoir en attendant l’instruction de leur dossier. D’autres revenaient du hangar des départs où ils n’étaient pas parvenus à se faire enregistrer. Après avoir été plus de 800, les journalistes étaient pour la plupart repartis, rendant les incidents soudainement moins visibles.

Malgré la présence massive de représentants de l’État sur place, personne n’a trouvé le moyen de débrouiller la situation. « Il y avait là des Afghans et des Soudanais principalement : quelqu’un leur a d’abord dit de rester dans les parages parce qu’un bus viendrait les chercher », indique Christian Salomé, de l’Auberge des migrants. Puis des agents de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), l’établissement public chargé de mettre en œuvre la politique du gouvernement, ont fait leur apparition. « Ils nous ont dit qu’ils disposaient de places pour les adultes mais pas pour les mineurs », indique Grégoire Bonhomme, de Médecins sans frontières, qui précise que la préfecture avait été prévenue de la présence de ce groupe.

Margot complète le récit : « Une personne de France terre d’asile [l’association mandatée par l’État pour s’occuper des mineurs – ndlr] est arrivée. Elle a demandé aux jeunes de s’aligner afin de prendre leurs noms. Elle a commencé à parler de bus, a dit qu’elle devait aller vérifier quelque chose au hangar des départs, et n’est jamais revenue ! » Vers 16 h 30, les policiers se mettent en action. Au bout de quelques instants, la petite bande est prise en étau entre deux cordons de CRS qui la repoussent vers la rue des Mouettes. Pendant deux heures, les migrants sont bloqués, empêchés d’aller où que ce soit. « À 18 h 30, les forces de l’ordre nous ont dit qu’ils levaient le camp. Ils sont partis d’un coup, comme ça, nous laissant en plan, sans aucune information. Et eux sont allés à leur hôtel », s’indigne Christian Salomé.

« Ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas de solution pour nous, mais qu’ils rouvraient l’entrée de la jungle, nous invitant presque à nous y rendre », assure Margot. « Ce matin, ça a été dur, poursuit-elle, nous ne savions pas quoi répondre aux questions des enfants ; on n’a pas eu d’informations jusqu’à ce que les trois bus arrivent, deux pour les moins de 18 ans, un pour les adultes, et alors il a fallu les faire monter dedans très vite sans savoir avec certitude où ils allaient », indique-t-elle, soulignant que certains ont préféré prendre la tangente. « On leur a expliqué les risques, notamment d’être interpellé et envoyé en centre de rétention, mais on n’allait pas les forcer. Ils ont disparu dans la nature. »

Du côté de la place Beauvau, on justifie ce délai en affirmant que les personnes concernées « ne venaient pas de Calais ». « Le dispositif de mise à l’abri était prévu pour les gens de la “jungle”. Si on continue d’accueillir les migrants, ils viendront de partout », insiste-t-on. Autre excuse mise en avant : les mineurs sont de la compétence des départements. Ce qui, techniquement, n’est pas faux. Mais au minimum incomplet. En cas de mise en danger, la responsabilité de l’État est également engagée.

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