Affaire Squarcini: le coup de fil qui fait tomber le maître espion de Sarkozy

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Mediapart s’est procuré les écoutes à l’origine de l’affaire Squarcini. On y entend notamment l’ancien patron du renseignement intérieur, reconverti dans le privé, contacter un haut magistrat et le patron de la police parisienne pour obtenir des informations sur le groupe LVMH.

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Bernard Squarcini et Laurent Marcadier sont ce que l’on peut appeler de grands commis de l’État. Le premier a dévoué sa carrière au métier du renseignement et à un homme, Nicolas Sarkozy. Ancien patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, aujourd'hui DGSI), celui que l’on surnomme « le Squale » avait été débarqué au lendemain de l’élection de François Hollande. Bernard Squarcini payait là sa très grande proximité avec l'ancien président. Il s’était alors reconverti dans le privé en fondant sa propre société d'intelligence économique, baptisée Kyrnos.

Bernard Squarcini, surnommé Le Squale © Reuters Bernard Squarcini, surnommé Le Squale © Reuters
Le second a été un jeune et brillant substitut du procureur à Créteil, redoutable dans ses réquisitions contre les trafiquants de drogue qui sévissaient dans le Val-de-Marne. Remarqué, il devient secrétaire général du tribunal de grande instance de Paris, poste qu’il occupe ensuite à la cour d’appel de Paris avant d’être appelé dans les cabinets ministériels sous la présidence Sarkozy. Conseiller justice de Claude Guéant au ministère de l’intérieur, il retourne à la cour d’appel de Paris au changement de majorité.

Lorsque le second téléphone au premier, le langage est beaucoup moins policé que ce que l’on pourrait imaginer chez ces hauts fonctionnaires habitués aux ors de la République.

« Ouais, Lolo.

— Ouais Bernard. Laurent à l’appareil.

— Ouais… »

Mediapart s’est procuré cette écoute entre les deux hommes datant de mars 2013, ainsi que des textos de Bernard Squarcini avec Christian Flaesch, le patron d’alors de la police judiciaire parisienne, et avec un ancien vice-président de LVMH. Ces communications sont à l’origine de l’affaire qui a valu mercredi à Bernard Squarcini une mise en examen pour de nombreux chefs parmi lesquels « trafic d’influence », « violation du secret de l’enquête », « compromission » ou encore « entrave aux investigations ».

Comme Le Monde l’a déjà révélé le 27 septembre, un rapport d'enquête de la police judiciaire met en effet en lumière la façon dont Bernard Squarcini, une fois reconverti dans le privé, a usé de ses contacts pour servir les intérêts des entreprises pour lesquelles il travaillait, notamment le géant du luxe LVMH – qui héberge d’ailleurs Kyrnos dans ses locaux des Champs-Élysées.

Un temps placés en garde à vue, Laurent Marcadier et Christian Flaesch ont été relâchés. Ils seront ultérieurement convoqués devant la justice en vue d’une éventuelle mise en examen. Contactés, Bernard Squarcini, Laurent Marcadier et Christian Flaesch n’ont pas répondu à nos questions.

Christian Flaesch à gauche, ancien patron de la police judiciaire parisienne Christian Flaesch à gauche, ancien patron de la police judiciaire parisienne

Le 11 mars 2013, le haut magistrat, Laurent Marcadier, appelle l’ancien espion, Bernard Squarcini, depuis une ligne à la cour d’appel de Paris.

« Bon. Je voulais te dire… Moi, ça y est : on m’indique que la Brif [la brigade financière] a renvoyé la procédure, hein ?!, au parquet de Paris. […] La procédure est vide, assure Laurent Marcadier à son interlocuteur.

— Ben, oui, c’est pour ça que… Ce qu’on avait dit quoi… Ils sont en dessous des écrans radars », se félicite Bernard Squarcini.

Sauf que le magistrat de la cour d’appel a tout de même une mauvaise nouvelle. Certes, « la procédure est vide », mais le procureur de la République de Paris, François Molins, a malgré tout ouvert une information judiciaire et saisi une juge d’instruction.

« Putain ! », s’étouffe Bernard Squarcini.

Quelle est cette affaire qui inquiète l’ancien patron du renseignement intérieur en charge de la lutte contre le terrorisme et un membre de la cour d’appel de Paris, ancien pourfendeur des caïds de cité ? Un trafic de drogues ? Un projet d’attentat ? Non, un contentieux opposant deux géants du luxe, Hermès et LVMH. À l’époque, Hermès a porté plainte contre le groupe de Bernard Arnault pour contester la prise de participation de ce dernier dans son capital, réalisée de façon rampante et masquée, sans respecter les règles de transparence en vigueur. L’autorité des marchés financiers condamnera d’ailleurs LVMH en juillet 2013 à une sanction de 8 millions d’euros pour des « manquements à l’obligation d’information du public ».

Ce 11 mars 2013, après le premier tuyau de Laurent Marcadier, le Squale a l’air insatisfait.

« OK, mon petit Laurent, toujours rien de plus sinon ? »

Rien de plus. Le magistrat attend une réponse d’un certain « Xav ».

Bernard Squarcini hésite.

«  Ça fait beaucoup d’interventions.

— Ouais, ça fait beaucoup, concède le magistrat.

— Il faut stopper, je pense. »

Sur ce, ils se disent au revoir.

Deux semaines plus tard, Bernard Squarcini sollicite cette fois Christian Flaesch, alors patron de la police judiciaire parisienne, par SMS et dans un langage abrégé. « Bjr christian, tout va ? […] je reviens vers toi pour H [Hermès] et les éléments déposés dans la plainte avc [avec] cpc [constitution de partie civile]. peux-tu me les indiquer pour laurent M. ? »

Le taulier du 36, quai des Orfèvres promet aussitôt à son interlocuteur : « Bonjour Bernard. je me renseigne. »

Une demi-heure plus tard, celui qui supervise les enquêtes de la brigade financière répond que « le dossier a été retourné au parquet qui va ouvrir une information judiciaire ». Cela ne suffit pas à Squarcini qui insiste une semaine plus tard. « Bonjour Christian tu vas ? tu penses à mes petits éléments. Merci. bises. » «  Oui, Bernard. Je tente de gérer », assure Flaesch. « C’est ça le chef, miaou », ironise le maître espion.

Quarante minutes défilent encore avant que le Squale reçoive une salve de textos de Flaesch, hyper techniques : « La BF [brigade financière] n’a pas eu le temps d’avoir d’autres éléments que la plainte initiale d’Hermès qui portait sur la montée en puissance de LVMH dans hermès au moyen de swaps actions, espèces réalisés par deux sociétés basées dans des paradis fiscaux. Ce montage a fait retarder l’obligation de déclaration de dépassement de seuil. Hermès dit que ce faisant le cours de l’action n’a pas bougé et LVMH n’a pas du acheter des actions en augmentation. » Les mots qui comptent sont les premiers : à ce stade, les policiers n’ont guère avancé depuis la plainte.

lvmh
Bernard Squarcini s’empresse de retransmettre la nouvelle, mot pour mot, à Laurent Marcadier et surtout Pierre Godé, alors vice-président de LVMH, éminence grise de Bernard Arnault.

Huit mois plus tard, Christian Flaesch sera finalement limogé en raison d’une autre intervention : un appel passé à Brice Hortefeux afin de le préparer pour une audition dans l’enquête portant sur un document officiel libyen révélé par Mediapart (qui attestait de l’engagement financier du régime de Kadhafi en faveur de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007). À la suite de quoi Christian Flaesch, en disponibilité, est d’ailleurs devenu directeur de la sécurité du groupe hôtelier Accor.

Quant au magistrat Laurent Marcadier, il est à l’époque des textos sur le point de rentrer en fonctions, le 1ermai 2013, dans son nouveau poste. Ce magistrat étiqueté sarkozyste s’engage lui aussi dans le privé : il devient directeur de la protection des actifs et des personnes chez… LVMH.

Selon les informations de Mediapart, son contrat de travail avait été signé dès le 29 novembre 2012, soit antérieurement à l’intervention du magistrat dans le contentieux judiciaire entre Hermès et son futur employeur. Cela fait en tout cas suffisamment désordre pour lui valoir une convocation prochaine devant la justice.

Le 26 juin 2013, le site Intelligence Online avait consacré un article à l’arrivée du « juge Marcadier » chez LVMH, expliquant : « Alors qu'Hermès a déposé une nouvelle plainte le 19 juin […], le groupe dirigé par Bernard Arnault vient de s’attacher les services d’un magistrat, Laurent Marcadier, pour renforcer son dispositif de sécurité juridique. » Intelligence Online ne croyait certainement pas si bien dire.

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