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Zemmour antisémite ? Mélenchon se prend les pieds dans le tapis, puis s’explique

Le candidat insoumis à la présidentielle affronte une nouvelle polémique après des propos problématiques sur le judaïsme. Une fois n’est pas coutume, il a rapidement reconnu s’être « mal exprimé ».

Pauline Graulle

29 octobre 2021 à 20h14

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Malaise dans les rangs insoumis. « Ces propos ne reflètent pas ses combats, nos combats », indiquait, dans la journée, Clémentine Autain, seule députée de La France insoumise à faire entendre sa voix dans un océan de silence – aucun des responsables contactés par Mediapart n’a souhaité répondre à nos sollicitations.

Depuis ce vendredi 20 octobre au matin, une nouvelle polémique ayant trait à des soupçons d’antisémitisme touche le leader du mouvement, Jean-Luc Mélenchon. Une affaire de plus qui, à quelques mois du premier tour de la présidentielle et alors que la dynamique reste pour l’heure introuvable à gauche, pourrait risquer d'affaiblir la campagne du candidat à la présidentielle, pourtant (re)lancée en grande pompe lors d’un week-end militant et programmatique organisé à Reims il y a 15 jours.

Jean-Luc Mélenchon, en juillet 2021. © DUPRAT Stéphane / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Alors qu’il était l’invité, jeudi 28 octobre, de Bruce Toussaint sur BFMTV, pour parler insécurité, pouvoir d’achat et stratégie présidentielle, le député de Marseille, interrogé sur le cas Éric Zemmour, s’est engagé dans une digression sur l’antisémitisme du candidat d’extrême droite qui l'a conduit directement dans le décor.

La scène s’est déroulée en toute fin d’émission : Jean-Luc Mélenchon, qui commence à ranger ses affaires et s’apprête à quitter le plateau, est interpellé par le journaliste. « On n’a pas parlé de Zemmour ! », lance Bruce Toussaint, sur un ton badin. « Non ! ça manque », répond, en plaisantant, Jean-Luc Mélenchon, manifestement réticent à aborder le sujet. « Il est antisémite ou pas ? C’est une vraie question que je pose… Vous avez entendu Haïm Korsia ? », interroge le présentateur, en référence aux déclarations du grand rabbin de France qui, la veille, a accusé le polémiste d’extrême droite d’être « antisémite certainement, raciste évidemment ».

« Ben Haïm Korsia, c’est un rabbin politicien, je veux quand même dire que le consistoire israélite français aux dernières régionales a pris une position communautariste avec le Crif en appelant à voter contre mes listes, donc permettez que je dise que le rabbin est politisé », commence alors Jean-Luc Mélenchon en écho aux propos que le rabbin avait tenus, en juin dernier. Après la sortie du leader insoumis, que d’aucuns avaient jugée « complotiste », sur le risque terroriste avant les élections présidentielles, le rabbin avait ainsi appelé les électeurs à faire barrage « aux extrêmes ».

Puis Jean-Luc Mélenchon se lance dans un argumentaire méandreux sur la véracité, ou non, de l’antisémitisme de Zemmour : « Qu’un juif soit antisémite est une nouvelle. Sur le moment, ça m’a fait sourire parce que j’aime bien ce type de paradoxe. Je me suis dit : “Mais comment c’est possible un truc pareil ?” », dit-il en souriant, comme s’il réfléchissait en parlant face à Bruce Toussaint.

« Mais il me semble qu’il [le grand rabbin de Paris – ndlr] se trompe, reprend-il. Monsieur Zemmour ne doit pas être antisémite car il reproduit beaucoup de scénarios culturels : on change rien à la tradition, on bouge pas, la créolisation, oh mon Dieu quelle horreur… Et tout ça ce sont des traditions qui sont beaucoup liées au judaïsme. Ça a ses mérites ! ça lui a permis [au judaïsme – ndlr] de survivre dans l’histoire. Donc moi je crois pas qu’il soit antisémite. Enfin je sais pas. S’il est antisémite, il sera condamné. Il est raciste, ça c’est sûr, il a été condamné pour ça. »

Passée inaperçue dans un premier temps, la séquence a été ressortie sur Twitter ce vendredi. Et a aussitôt créé la stupeur chez un certain nombre de figures de la gauche politique ou culturelle, lesquelles ont estimé que les propos du candidat à la présidentielle relevaient d’une assignation identitaire pour le moins malvenue. Qui plus est pour expliquer la ligne idéologique d'un polémiste d'extrême droite.

« “On change rien à la tradition, on bouge pas, la créolisation mon Dieu quelle horreur” : des traditions “liées au judaïsme”, Jean-Luc Mélenchon ? Vraiment ? », s’est par exemple ému le journaliste spécialiste des médias Daniel Schneidermann. « Le problème n’est pas principalement que Mélenchon absout Zemmour de son antisémitisme, comme l’écrivent certains de ses critiques. Le problème majeur est qu’il a, une fois encore, reproduit dans ses commentaires des vieux tropes antisémites », a aussi tweeté le politologue et militant de gauche, Philippe Marlière.

Mea culpa

Preuve que l’affaire, touchant à l’accusation disqualifiante d’antisémitisme, a été prise très au sérieux par la sphère mélenchoniste, les proches du candidat ont immédiatement serré les rangs. Son attachée de presse, Muriel Rozenfeld, d’ordinaire très discrète sur les réseaux sociaux, s’est fendue d’un message destiné à couper court à la polémique : « Je suis juive. Je travaille avec Mélenchon. J’affirme qu’il n’est pas antisémite. Ceux qui l’attaquent sur ce point devraient avoir honte. »

Les élus et militants ont aussi, toute la journée, fait remonter, avec le hashtag #MelenchonBashing, les (nombreux) discours où Jean-Luc Mélenchon rappelle solennellement que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme est une « lutte fondamentale » ou exprime son horreur face à la haine des juifs. « Encore une polémique à trois balles, soupirait de son côté Danielle Simonnet, élue LFI de Paris, ce vendredi, auprès de Mediapart. Jean-Luc n’a jamais eu le moindre propos antisémite, ce combat est un combat suffisamment important pour qu’on s’invente des antisémites qui n’en sont pas ! »

Une fois n’est pas coutume dans ce genre de crises, Jean-Luc Mélenchon a aussi publié, sur Facebook, un long texte pour clarifier sa position. Contrairement aux doutes dont il paraissait empreint la veille, il y estime que « bien sûr […] les propos de Zemmour sur le pétainisme, la rafle du Vél'd’Hiv, Dreyfus, et sur les malheureuses victimes de Merah sont bien situés dans les formes traditionnelles du discours contre les juifs. [Ils font de lui] le porte-drapeau de la tradition antisémite de l’extrême droite française ».

« On m’attribue depuis que j’aurais situé l’origine des idées d’extrême droite de Zemmour dans le judaïsme. C’est une stupidité ! […], ajoute-t-il. Ma conviction est que toutes les religions comptent des ultra-traditionalistes qui finissent par déraper. Et Zemmour participe de leur mentalité parce que comme eux il croit à une essence immuable des personnes d’après leur appartenance de genre ou de couleur de peau ou de religion. Il partage leur vision d’un monde fermé où le futur doit être un passé toujours recommencé de traditions immuables dont on ne doit rien changer. Si l’on a compris autre chose de mon propos c’est qu’on m’a mal compris. »

Changement plus notable encore, Jean-Luc Mélenchon s’adonne, dans son post, à une forme de mea culpa qu’on ne connaissait guère chez celui qui avait refusé de s’excuser, en juin, après ses déclarations à France Inter sur l’instrumentalisation politique des assassinats commis avant les échéances électorales : « Je suis même prêt à admettre que je me suis mal exprimé puisque j’ai donné prise à des interprétations qui sont au contraire de ce que je pense », écrit-il. Une concession, signe de grand embarras, pour celui qui aime à répéter aux siens qu'il ne faut « reculer jamais » dans « les temps de tempête ».

Reste qu’entre son rapport, parfois ambigu, à la vaccination contre le Covid, certains emportements médiatiques ou ses maladresses d’expression, le leader insoumis s’expose souvent, ces derniers temps, à tort ou à raison, aux polémiques qui se multiplient dans un paysage politique très compliqué pour la gauche.

Cela fait par ailleurs des années (la première fois en 2013) que les procès en antisémitisme collent à la peau du leader insoumis. Des accusations, relayées par une partie de la gauche, qui avaient atteint leur paroxysme (lire ici) en février 2019. Alors que des gilets jaunes avaient traité Alain Finkielkraut de « sioniste de merde », Jean-Luc Mélenchon, soutien affiché du mouvement social, avait alors été vilipendé pour avoir réagi de manière trop sybilline.

Depuis, le soufflé n’est jamais vraiment retombé, attisé par les sorties du député de Marseille contre le Crif ou des sorties mal maîtrisées. Dernier épisode en date, ces mots lancés par le tribun sur la scène des universités d’été du mouvement à Valence : « Non, l’ennemi ce n’est pas le musulman, c’est le financier ! » Alors même que son discours était, pour une large part,  consacré à la lutte contre le racisme, la phrase, sortie de son contexte, avait été interprétée par certains comme charriant un imaginaire antisémite.

Ce que contestait, dans une intéressante analyse, le politiste Arnault Skornicki, dans un texte publié sur le site AOC, où ce dernier évoquait néanmoins la dangerosité « de manier des termes glissants dans une conjoncture brûlante ». Un contexte où l'on constatera que l’indignité, pour le coup manifeste, des divers propos d'Éric Zemmour ne suscite guère davantage de levée de boucliers.

Pauline Graulle


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