Notre-Dame-des-Landes: «Je vois Maxime se tenir l’avant-bras, il n’a plus de main»

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Mediapart a recueilli des témoignages directs sur l’explosion d’une grenade qui a coûté sa main à un jeune homme, la semaine dernière dans la ZAD à Notre-Dame-des-Landes. Ces récits contestent la première version des gendarmes. Des manifestations ont lieu mercredi 30 mai pour demander l’interdiction de l’usage de ces armes contre les civils.

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À entendre les gendarmes, ils n’ont fait que défendre leur « intégrité physique » par un moyen « proportionné ». Mais des témoins directs de l’explosion d’une grenade qui a privé de sa main un jeune homme sur la ZAD la semaine dernière décrivent au contraire à Mediapart un acte inutile et excessif. Certains d’entre eux se sont regroupés au sein du collectif du 22 mai et alertent sur la violence des armes utilisées par les forces de l’ordre contre la population. Mercredi 30 mai, des collectifs de victimes et des familles de victimes de grenades appellent à des rassemblements en solidarité avec le blessé et pour la fin de l’usage des grenades contre des manifestant·e·s.

Pourquoi la grenade GLI qui a mutilé un étudiant de 21 ans en sciences politiques à Lille, le 22 mai vers midi et demi, a-t-elle été lancée par les gendarmes ? Maxime Peugeot a perdu sa main droite dans l’explosion de cette arme, l’une des plus dangereuses utilisées par les forces de l’ordre. Hospitalisé depuis, il a été opéré et amputé de la main détruite par le souffle de la grenade. Sa main gauche est grièvement blessée, avec une possible atteinte à la pince, ainsi que le côté droit de son torse. Il ne souhaite ni s’exprimer publiquement ni faire connaître son visage, alors que des photos de son corps mutilé ont été diffusées sur les réseaux sociaux.

C’est donc par l’intermédiaire de son avocat, Hervé Gerbi, qu’il s’exprime aujourd’hui. Il a été entendu, jeudi 24 mai, en tant que victime, par les gendarmes dans le cadre des enquêtes ouvertes en flagrance sous l’autorité de la procureure de la République de Saint-Nazaire : une investigation administrative, par l’inspection générale de la gendarmerie nationale ; et une procédure pénale. Ces enquêtes pourraient durer plusieurs semaines ou plusieurs mois. De son côté, il devrait déposer la semaine prochaine une plainte contre X pour violence volontaire par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné une incapacité permanente. Si le procureur ne s’en saisit pas au bout de trois mois, un juge d’instruction pourrait être nommé.

Tag tracé sur la statue de la place de la République pendant la marée populaire le 26 mai 2018 (source : https://lundi.am/). Tag tracé sur la statue de la place de la République pendant la marée populaire le 26 mai 2018 (source : https://lundi.am/).

Présent sur la ZAD depuis trois semaines au moment du drame, Maxime Peugeot reconnaît avoir de lui-même saisi la grenade qui lui a détruit la main. « La grenade a explosé au moment où il s’en est saisi, en tournant le dos aux gendarmes, explique son avocat. Il l’a ramassée en se disant : “En voilà une qu’ils n’auront pas” ; “Je la prends, comme ça ils n’auront pas d’autres munitions”. Il se dit cela et là, elle explose. C’est un comportement qu’il regrette. Il ne connaît pas les grenades. » Selon son conseil, le jeune homme n’a pas vu la grenade tomber. L’arme était déjà à terre lorsqu’il l’a aperçue. Depuis quand cette grenade se trouvait-elle là et pourquoi n’a-t-elle pas explosé avant que quelqu’un puisse la toucher ? Ce sont des questions que les enquêtes devront trancher.

Selon le ministère de l’intérieur, l’intention du jeune homme était de « la relancer sur les gendarmes ». Selon le procureur général de la cour d’appel de Rennes, « la nature et la localisation des lésions confortent les constatations faites par les gendarmes sur les circonstances dans lesquelles l’individu a été blessé ». Mais pour son avocat, « le communiqué du procureur était totalement prématuré avec des faits non vérifiés. Ce n’est pas ce que Maxime a dit aux gendarmes jeudi soir. Sa blessure n’est pas compatible avec le geste de la renvoyer vers les gendarmes. Il n’a aucune blessure au niveau du visage ». La main du jeune homme ne se trouvait donc pas à hauteur de tête dans un geste de projection au moment où elle a explosé.

C’est sur le contexte précis de l’intervention et sur l’intention du lancer de cette grenade que les versions s’opposent. Dans un communiqué publié le 22 mai, quelques heures après le drame, Gérard Collomb écrit : « Le 22 mai, aux alentours de 12 heures, dans le cadre de l’opération en cours dans la zone occupée illégalement à Notre-Dame-des-Landes, à proximité du lieu-dit La Lande de Rohanne, une cinquantaine d’opposants radicaux cagoulés se sont attaqués aux forces de l’ordre en leur jetant notamment des cocktails Molotov et des projectiles. » Par conséquent, « pour défendre leur intégrité physique et disperser le groupe d’activistes, les gendarmes mobiles ont procédé à des jets de grenade lacrymogènes de type F4, comme il est d’usage dans ce type d’opération ».

Pourtant, selon les témoignages que nous avons recueillis, cette description est fausse. Mediapart n’était pas présent au moment des faits mais a pu joindre par téléphone cinq personnes présentes à proximité de Maxime Peugeot, à quelques mètres à peine pour l’une d’entre elles, lors du drame. Ces militant·e·s ont accepté de nous parler en dépit de leurs réticences à répondre à des questions de policier·e·s et de journalistes. Elles et ils ont demandé à ne pas apparaître sous leurs noms afin de ne pas risquer d’être identifié·e·s par les forces de l’ordre et pour protéger la dimension collective du mouvement de résistance aux opérations des gendarmes. Leurs descriptions précises et détaillées des faits donnent de la crédibilité à leurs récits, malgré leur anonymat. Ces entretiens se sont déroulés indépendamment les uns des autres et pourtant ils convergent sur plusieurs points. Le site Reporterre a lui aussi recueilli des témoignages allant dans ce sens.

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Cet article a été modifié le 30 mai vers midi pour corriger la légende de la carte de situation sur la ZAD, qui a été réalisée par Nicolas de la Casinière pour Reporterre.

Les personnes citées dans cet article ont toutes été jointes par téléphone entre le 25 et le 27 mai. Elles apparaissent sous des noms d'emprunt. Le collectif du 22 mai tient un blog sur Mediapart.