À Paris, 800 personnes sans abri ont passé la nuit en tentes sur la place des Vosges

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Installées dans des tentes à l’initiative du collectif Réquisitions, des centaines de personnes ont passé la nuit de jeudi à vendredi sur la célèbre place du Marais pour exiger un hébergement. Si certaines ont pu être prises en charge par la mairie de Paris, 200 sont toujours à la rue.

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En trente minutes à peine, la place des Vosges, dans le IVe arrondissement de Paris, s’est remplie de tentes rouges, vertes et bleues. Sous un soleil plutôt tiède pour un 29 juillet, environ 800 personnes sans abri se sont installées sous la houlette du collectif Réquisitions dans ce parc du centre de la capitale, prisé des touristes, des riverains et des lycéens du coin. « Il y a à peu près 350 personnes en famille, une centaine de mineurs en recours, et 150 hommes seuls », décompte sur le tas Nikolaï Posner, coordinateur de la communication à Utopia 56. 

Le collectif Réquisitions (composé de Droit au logement, d’Utopia 56, de Solidarité migrants Wilson, du Paris d’exil et d’autres associations communautaires) a l’habitude d’installer un campement de personnes à la rue dans un endroit visible de Paris pour exiger leur hébergement. Il s’agit déjà de la septième action de ce genre depuis décembre 2020. Les militants ont par exemple occupé une école maternelle désaffectée de la rue Erlanger (XVIe arrondissement), l’Hôtel-Dieu (IVe arrondissement), le gymnase Japy (XIe arrondissement), le jardin Villemin (Xe arrondissement), ainsi que la place de la République, à plusieurs reprises. « On fait ça, mais on sait qu’on doit toujours recommencer, regrette Camille, 24 ans, gilet du collectif Solidarité migrants Wilson sur le dos. Il n’y a rien qui bouge. Tant qu’il n’y aura pas de solution pérenne, on sera toujours là. »

« Aujourd’hui, on est entrés dans un schéma cyclique qui fait que l’histoire se répète en permanence sans qu’il y ait aucun changement systémique, analyse Nikolaï Posner. Car les solutions d’hébergement proposées par les pouvoirs publics sont toujours temporaires. Ce qu’on cherche, c’est une réelle prise en charge quand les personnes arrivent sur le territoire, une structure de premier accueil. Que les hébergements d’urgence soient évalués en fonction des besoins réels, qu’il n’y ait plus de remises à la rue. » 

Pour arriver à ses fins, le collectif prône la réquisition – d’où son nom – de certains des « trois millions de logements vides en France pour mettre à l’abri toutes ces personnes ».

600 personnes sans abri ont occupé la place des Vosges, à Paris, le 29 juillet 2021. © Photo Rémi Yang pour Mediapart 600 personnes sans abri ont occupé la place des Vosges, à Paris, le 29 juillet 2021. © Photo Rémi Yang pour Mediapart

La mécanique est donc bien huilée. Comme toujours, le collectif a donné rendez-vous à la presse à quelques stations de métro du lieu de l’action, tenu secret jusqu’à son début. Depuis la place de la République, le petit groupe s’est mis en marche jusqu’à la place des Vosges. Quelques familles étaient déjà présentes, assises dans l’herbe ou sur les bancs. Le reste du contingent est arrivé au compte-gouttes, guidé par une dizaine de bénévoles, jusqu’à former une masse de 600 personnes. 

Aux alentours de 13 heures, tout le monde s’est regroupé au niveau de l’entrée sud, où une camionnette rouge est stationnée. Plusieurs bénévoles en sortent et commencent à distribuer les tentes. Au mégaphone, un coordinateur donne des instructions d’installation. « Les familles, vous vous mettez devant ! Les mineurs isolés, à l’arrière, et les hommes seuls ici ! »

Nouveau-nés à la rue

Dans ce camping de fortune, les associations distribuent bouteilles d’eau, sandwichs, et des caisses de produits pour bébé aux familles.

Simao, 26 ans, et ses deux enfants ont décoré leur installation comme ils le peuvent. Celle qui dort dehors depuis un mois raconte les difficultés de la rue. « Je suis en France depuis un an et demi, mais ma demande d’asile a été refusée, donc je n’ai plus le droit à un hébergement », soupire la mère célibataire, son bébé de cinq mois dans les bras. C’est difficile pour Utopia de me donner un hébergement tous les soirs, étant donné qu’on est quatre. »

Simao est loin d’être la seule mère du camp à devoir s’occuper d’un nourrisson dans des conditions très difficiles. Malak, 28 ans, porte son bébé né il y a un mois dans ses bras. À la naissance de son enfant, elle n’a pu être hébergée que trois jours par le 115, avant d’être remise à la rue. Elle a trouvé un toit pendant quelques semaines grâce à Utopia 56, mais depuis quatre jours, elle dort dehors avec son mari et le bébé. 

La petite famille se serre les coudes avec celle de Chaina, 26 ans, son compagnon, et leur enfant d’un an. « On appelle régulièrement le 115 pour être hébergés, mais ils ne répondent pas souvent », regrette Chaina, nouvelle sur Paris. Parfois, elle trouve refuge à l’hôpital, lorsque son bébé a besoin de soins. « C’est très compliqué de s’occuper de lui quand on est à la rue. Avant, nous vivions à Nice grâce au travail au noir de mon mari. Mais à cause du virus, il n’a plus de travail. Du coup, ça fait quatre mois que nous sommes à la rue. »

« Depuis le Covid, on a du mal à trouver des hébergeurs, observe Nikolaï d’Utopia 56. Tous les soirs, on se retrouve à mettre 150 personnes en famille sous tente, parce qu’on n’arrive pas à les mettre à l’abri dans notre réseau d’hébergement citoyen. »

Distribution d’informations 

Les trois mères espèrent que cette action, la première du genre à laquelle elles participent, leur permettra de dormir sous un toit cette nuit. Tout comme De Valence, Camerounais de 17 ans, dont la minorité n’a pas été reconnue par l’État. Il enchaîne quelques pas de danse avec un groupe d’autres jeunes dans le coin du camp investi par les mineurs. « Nous sommes là pour demander un hébergement. On prie pour que le gouvernement nous loge, parce que ce n’est pas facile la rue. On a froid, on dort mal, on se blesse… », raconte De Valence, qui attend l’examen de son recours. 

Place des Vosges, ils sont nombreux à avoir essuyé des refus de demandes d’asile ou de minorité, qui donnent normalement accès à un hébergement. Ils sont aussi beaucoup à attendre une réponse. Pour les aider dans leur recours ou dans le suivi de leur dossier, Pauline distribue des guides d’information juridique. Disponibles en trois langues – français, anglais et pachto – et édités par l’association Watizat, ces livrets verts listent notamment les adresses des permanences juridiques ou des associations venant en aide aux exilés. 

Pour aider ceux qui ont essuyé des refus de demandes d’asile ou de minorité, Pauline distribue des guides d’information juridique édités par l’association Watizat. © Photo Rémi Yang pour Mediapart Pour aider ceux qui ont essuyé des refus de demandes d’asile ou de minorité, Pauline distribue des guides d’information juridique édités par l’association Watizat. © Photo Rémi Yang pour Mediapart

Avec plusieurs autres associatifs, Pauline fait le tour du campement. Elle s’arrête près d’un Afghan qui ne parle ni français ni anglais. C’est un « dubliné », qui a perdu ses papiers et ne sait pas si sa procédure Dublin est terminée ou non. Un bénévole de Solidarité migrants Wilson maîtrisant le pachto vient prêter main-forte à la jeune femme pour la traduction. Pauline, qui a « longtemps travaillé à France terre d’asile », ouvre le guide et pointe plusieurs adresses où l’homme pourra trouver de l’aide. « Je ne vais pas l’envoyer dans la même permanence juridique en fonction de ce qu’il va me dire », explique-t-elle. Cette fois-ci, elle l’oriente vers le Kiosque, une association pour les « dublinés » où il y a beaucoup de traducteurs afghans. « Il faut qu’il passe en permanence juridique pour vérifier que c’est bon pour déposer sa demande d’asile. Mais il n’aura probablement pas d’hébergement… », explique Pauline en aparté. 

Après avoir passé la nuit sur la place des Vosges, en fin de matinée, 600 personnes ont été dirigées par la Ville de Paris vers deux gymnases et l’Event Center de la Villette, « une ancienne zone de concert utilisée depuis le Covid à des fins d’hébergement », précise Nikolaï, d’Utopia 56. Cette solution devrait durer « deux-trois jours », estime le coordinateur, avant que les personnes ne soient « orientées vers des dispositifs adaptés, comme le Centre d’accueil des demandeurs d’asile ou la Structure de premier accueil des demandeurs d’asile ».

« À chaque fois, c’est la même histoire, note Camille, du collectif Solidarité migrants Wilson. Il y a évacuation et les personnes sont mises dans des hôtels, des CHU ou des centres d’hébergement. Alors que, normalement, elles ont droit à un logement. » 

Quant aux 200 personnes restantes, elles ont été évacuées de la place des Vosges par la police et laissées sans solution d’hébergement. « Ce n’est donc pas terminé », prévient Jean-Baptiste Eyraud, de Droit au logement, qui n’exclut pas une nouvelle action pour ces hommes seuls laissés sur le carreau. 

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