Affaire Bettencourt: le parquet démonte la thèse des faux témoins

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Le parquet de Paris estime que les accusations de faux témoignages lancées par François-Marie Banier contre l’ex-comptable Claire Thibout et d’autres anciennes employées de Liliane Bettencourt, l’héritière de l’empire L’Oréal, ne tiennent pas la route.

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Pendant plus de trois ans, le juge d’instruction parisien Roger Le Loire s’est efforcé de réécrire à lui tout seul l’affaire Bettencourt, en prêtant une oreille compréhensive et compatissante aux avocats de Patrice de Maistre (ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettenoucrt) et de François-Marie Banier (artiste et confident de la milliardaire). Leur thèse était simple : Françoise Bettencourt-Meyers avait forcément chaperonné et rétribué le personnel de maison de sa mère, Liliane Bettencourt, afin de susciter des témoignages à charge contre les deux hommes.

Qu’importe si ces soupçons de faux témoignages et de subornation de témoins avaient déjà été vérifiés puis écartés par les magistrats instructeurs de Bordeaux. Tant pis si le tribunal correctionnel a sévèrement condamné Banier et Maistre, et que la cour d’appel a confirmé le jugement, en reconnaissant la véracité de ces témoignages. Malgré de nombreuses écoutes téléphoniques, qui n’ont strictement rien donné, le juge Le Loire, lui, n’a pas hésité à mettre en examen Françoise Bettencourt-Meyers, l’ancienne comptable Claire Thibout (qui avait notamment évoqué des financements politiques occultes), ainsi que trois autres anciennes employées de sa mère, et même Lucienne de Roziers (née en 1925), la plus ancienne amie de la milliardaire.

Mediapart a déjà documenté le caractère partiel et partial de cette instruction, ainsi que son étonnant calendrier, dans des enquêtes que l’on peut lire ici et . Aujourd’hui, c’est le parquet de Paris qui sonne la fin de la récréation. Dans un réquisitoire signé le 10 août par la vice-procureure Aude Duret, dont Mediapart a pris connaissance, le parquet requiert un non-lieu, faute de charges suffisantes, comme l’a annoncé Le Parisien ce 30 août.

François-Marie Banier au tribunal de Bordeaux © Reuters François-Marie Banier au tribunal de Bordeaux © Reuters
« La présente instruction judiciaire n’établit pas la réalité des faits dénoncés par M. François-Marie Banier : l’absence de démonstration d’une altération volontaire de la vérité exclut toute hypothèse d’attestation mensongère ou de faux témoignage, de même qu’elle écarte l’existence de toute subornation de témoin à l’encontre de Mme Françoise Bettencourt-Meyers », lit-on en conclusion de ce réquisitoire de 18 pages.

« Si des transferts d’argent ont bien existé entre Mmes Françoise Bettencourt-Meyers et Claire Thibout, ils ne sont pas intervenus pour obtenir de fausses déclarations ou des dépositions mensongères de la part de Mme Claire Thibout. Il résulte des investigations entreprises […] que l’idée d’un complément d’indemnité de rupture était prévue avant que Mme Claire Thibout n’accepte de témoigner au soutien de la plainte de Mme Françoise Bettencourt-Meyers. Le versement de cette indemnité est d’ailleurs intervenu en décembre 2008 et janvier 2009, moment de son licenciement effectif, soit plus d’un an après la première attestation critiquée », écrit la procureure.

« De la même manière, le prêt notarié de 300 000 euros avait pour seule vocation de stabiliser une situation matérielle et financière devenue éminemment précaire », Claire Thibout ayant eu beaucoup de mal à retrouver du travail après son licenciement par Maistre et la forte médiatisation de l’affaire. Ce prêt « n’a pas déterminé Mme Claire Thibout à prendre les déclarations qu’elle a tenues lors de la confrontation du 16 novembre 2012. Ces déclarations correspondent d’ailleurs à ce qu’elle avait développé dans le cadre d’auditions antérieures et réitéré de manière régulière », lit-on.

Claire Thibout, l'ex-comptable des Bettencourt, le 8 juin 2012 © Reuters Claire Thibout, l'ex-comptable des Bettencourt, le 8 juin 2012 © Reuters

« Il résulte encore des interrogatoires de Mme Claire Thibout qu’elle était intimement convaincue de la réalité des faits dénoncés et de la justesse de sa démarche pour défendre Mme Liliane Bettencourt. L’intéressée a rappelé que ses déclarations auraient été identiques en l’absence de contreparties financières, et qu’elle s’était contentée de relater les abus d’une situation dont on lui avait fait part ou qu’elle avait personnellement observés. Ses attestations et témoignages ne peuvent donc valablement être qualifiés de mensongers. »

« Il en est de même concernant les attestations et témoignages produits par Mmes de Rozier, Djenane, Gaspard et Youpatchou [d’anciennes employées de Liliane Bettencourt – ndlr]. Devant le magistrat instructeur, elles ont toutes affirmé avoir agi sans contreparties financières, dans le sens de la vérité et dans le seul but de protéger une personne devenue vulnérable. Leurs versions des faits sont restées constantes et inchangées lors des confrontations organisées avec la partie civile, de même que leur sincérité a été confirmée par les interceptions judiciaires. »

Conclusion du parquet de Paris : « En définitive, les faits d’attestations mensongères et de faux témoignages dénoncés par M. François-Marie Banier ne paraissent aucunement démontrés. Si les dépositions litigieuses peuvent comporter quelques erreurs ou approximations d’ordre chronologique, parfaitement compréhensibles au regard du temps écoulé et des multiples auditions auxquelles chaque témoin a été soumis, celles-ci apparaissent secondaires. De telles inexactitudes, qui portent sur de simples points de détail, doivent rester sans effet sur le sens réel de la situation exposée par Mmes de Rozier, Thibout, Djenane, Gaspard et Youpatchou, de même qu’elles ne peuvent entacher la véracité de leurs attestations ou témoignages. En ne démontrant pas l’existence d’une altération de la vérité avec intention dolosive, la présente instruction n’a donc pas confirmé la thèse de M. François-Marie Banier. D’autant que la décision de condamnation de la cour d’appel de Bordeaux le 24 août 2016, confirmant celle du tribunal de Bordeaux le 28 mai 2015, vient corroborer la sincérité des personnes mises en examen concernant la situation de faiblesse de Mme Liliane Bettencourt et l’exploitation abusive de cet état par M. François Marie Banier. Non-lieu sera en conséquence requis. »

Le réquisitoire du parquet fait par ailleurs état d’un accord conclu le 18 mai dernier entre Françoise Bettencourt-Meyers et ses enfants, d’une part, et François-Marie Banier et son compagnon Martin d’Orgeval, d’autre part, cela pour « mettre un terme définitif aux litiges qui les opposaient ». Banier a donc retiré sa constitution de partie civile le 23 mai, « sous la condition suspensive du prononcé d’une ordonnance de non-lieu devenue définitive au bénéfice de Mme Françoise Bettencourt-Meyers ». Quant à Patrice de Maistre, il avait, lui aussi, conclu un accord avec la fille de l’héritière L’Oréal.

Tenté un moment par la politique, le juge d’instruction Roger Le Loire doit finalement changer de poste le 1er septembre. On saura bientôt s’il a rédigé lui-même une ordonnance mettant fin à cette curieuse affaire ou s’il laisse cette tâche à son successeur. Dans tous les cas, le juge d’instruction désigné n’est pas tenu de suivre les réquisitions du parquet.

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