Du social au racial, les mutations du «militantisme des quartiers»

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Dix ans après les révoltes urbaines, la marche de la dignité de ce samedi 31 octobre marquera-t-elle l’émergence d’un mouvement social des banlieues, radicalement éloigné de l’essentiel des partis de gauche ? Pour cela, ses acteurs devront surmonter divisions stratégiques et marginalisation médiatique.

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À la croisée (intersectionnelle) des chemins (de lutte). Ce samedi 31 octobre à Paris, du quartier de Barbès jusqu’à la place de la Bastille, il y a ceux qui marcheront et ceux qui remarcheront, pour la dignité, plus de 30 ans après 1983, date du dernier grand épisode militant issu des banlieues françaises. Depuis, la situation s’est fortement détériorée dans les quartiers populaires devenus « sensibles » de l’Hexagone.

Dix ans après les révoltes urbaines de Clichy-sous-Bois et d’un grand nombre de cités françaises, un mouvement social des minorités et des banlieues attend toujours de voir le jour. Ses revendications ne portent plus seulement sur les questions d'intégration et d'égalité des chances. Il s'agit plutôt d'une dénonciation tous azimuts des violences policières et du contrôle au faciès, d'un combat contre une laïcité jugée islamophobe, ou de la défense d'une démocratie participative ambitieuse, rompant avec le clientélisme municipal encadrant la vie associative des quartiers.

Depuis l’émergence du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) des années 1960 et 70, les luttes immigrées, arabes et musulmanes se sont construites distinctement de l’histoire du mouvement social et syndical porté par la gauche française parlementaire. Mais la réappropriation en cours de cette mémoire militante, et donc de sa continuité, ne va pas de soi. Si on la considère comme un objet politique en tant que tel, on voit apparaître ainsi de nombreux clivages stratégiques et idéologiques, ou parfois de simples batailles d’égos, traversant une galaxie d’associations, de réseaux, de mouvements, de coordinations ou de collectifs, qui parfois s’unissent et souvent se divisent.

Depuis une petite dizaine d’années, l’auteur de ces lignes observe de façon sporadique ces mobilisations diffuses et peu médiatisées, en marge et aux marges de l’actualité de partis de gauche “classiques”. La politisation dans les quartiers populaires étant à peu près restée aussi impensée après les événements de 2005 à Clichy-sous-Bois qu’elle ne l’était avant pour ces partis, l'exercice présente le risque d'être incomplet.

Néanmoins, l’activisme militant autour des banlieues en dit beaucoup sur la situation politique générale, et sur celle des gauches françaises en particulier. Retour sur dix ans d’engagements, entre renouvellement générationnel, mise à distance des partis, et inventions de nouvelles formes de lutte. Où la question raciale vient concurrencer, ou compléter, selon les points de vue, la question sociale.

DOUCE FRANCE La Saga du Mouvement Beur © Agence_Im-media

Du MTA des années 1970 au MIB (le Mouvement immigration et banlieues, né au mitan des années 1980), les militants mobilisés dans cette période sont des « galériens », comme le définit le sociologue spécialiste de l’histoire des mobilisations d’immigrés, Abdellali Hajjat. Des acteurs de terrain, implantés dans leurs quartiers et mobilisés sur des actions touchant à la vie quotidienne des habitants (logement et aide à la constitution de dossiers CAF, lutte contre la double peine et pour l'assouplissement du droit d’asile, amélioration des conditions carcérales, etc.)

Marquée par la trahison de la « marche des Beurs », cette génération s’use à force de constater combien les socialistes la leur ont “fait à l’envers”. Elle a du mal à trouver une relève, faute de structuration durable. Dépourvue d’un quelconque financement de la vie publique, puisque située hors d’un militantisme politique traditionnel, pas de mandat électif possible ni de statut de permanent, pour vivre de son engagement ou même se le voir défrayer. Difficile d’y consacrer autant de temps, au fur et à mesure que la vie avance.

Comme l’explique Abdellali Hajjat dans sa contribution sur « la crise du militantisme et le postcolonialisme », dans Histoire politique des immigrations (post)coloniales (dirigé avec A. Boubeker, Editions Amsterdam, 2008) : « Le militantisme de banlieue a un coût d’entrée exorbitant par rapport aux rétributions symboliques qu’il peut rapporter. » Laissée dans la dèche, la politique des « grands frères » a échoué. Et il y a deux ans, les trente ans de la marche de 1983 pour l'égalité n’a été qu’à peine commémorée.

 

Abdellali Hajjat et la Marche pour l'égalité © Mediapart
Abandonnés politiquement, ces militants de « l'ancienne génération » peuvent bien ruminer leur amertume loin des élites du pouvoir – celles-ci n’ont plus que faire de quartiers relégués qui ne votent pas, l’abstention les arrangeant même, en fin de compte. Les derniers rescapés du MIB, autour de Tarek Kawtari, tenteront bien de passer à l’acte politique en 2009, avec des représentants du tissu associatif lyonnais (comme Abdelaziz Chaambi, fondateur du Collectif contre le racisme et l’islamophobie – CRI – ou Boualam Azahoum de DiverCité) ou toulousain (les anciens Motivé-e-s devenus Tatkiticollectif autour de Salah Amokrane). Mais à raison d'une réunion par an, le Forum social des quartiers populaires (FSQP) s'enferrera dans ses débats internes, par exemple en 2011, avant de finalement se mettre en retrait en 2012, juste après s’être vainement transformé en parti (Force citoyenne populaire – FCP).

On trouve encore des militants mobilisés de cette génération en région parisienne, à Marseille ou à Clermont-Ferrand, dans le quartier du Petit-Bard à Montpellier ou dans les manifestations et collectifs contre les violences policières, ainsi que dans la région grenobloise et lyonnaise, où d'anciens membres du FSQP (l'association n'est aujourd'hui plus active) se sont récemment alliés avec le Rassemblement citoyen/EELV/PG. Mais la dynamique peine à prendre, et l'audience de ces militants associatifs reste limitée.

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