Procès du RN: les avocats plaident la persécution

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Le procès des financements des campagnes du Rassemblement national s'est achevé par les plaidoiries de la défense, jeudi et vendredi. Les avocats ont vivement dénoncé la demande de 11,6 millions d’euros de dommages et intérêts formulée par la partie civile et plaidé la relaxe. Le jugement a été mis en délibéré au 24 avril.

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Soudain, les prévenus se sont alignés sous l’inscription « salle d’audience 2.13 », et leurs visages se sont éclairés. Tout sourires, pour la photo. Pour le souvenir. En livrant ses réquisitions, mercredi, le parquet a parlé d’« une équipe » au sujet des prévenus de l’affaire du financement du Rassemblement national. Vendredi, au dernier jour du procès, et à l’abri des regards, « l’équipe » s’est formée sans réfléchir pour la photo au tribunal correctionnel, autour de Saint-Just, le trésorier à la barbe blanche, Chatillon, le communiquant aux cheveux gominés, et Loustau, le trésorier du micro-parti. Et la deuxième équipe, celle des avocats qui les ont défendus, s'est mêlée à eux, souriants, presque euphoriques eux aussi. Clic. Et tous sont entrés dans la salle pour une dernière plaidoirie.

Le trésorier du Rassemblement national Wallerand de Saint-Just et Frédéric Chatillon au tribunal correctionnel de Paris. © Mediapart/KL Le trésorier du Rassemblement national Wallerand de Saint-Just et Frédéric Chatillon au tribunal correctionnel de Paris. © Mediapart/KL

Face au tribunal, les avocats ont pourtant privilégié durant deux jours les mines sombres, attristées, voire blessées par un réquisitoire trop politique à leurs yeux. « La politique est revenue dans le prétoire », a dénoncé Me David Dassa-Le Deist, l’avocat du Rassemblement national poursuivi dans l’affaire en tant que personne morale. « Une machine à cash », « des prévenus qui forment une équipe », « la référence qu’on faisait à un cartel » : « Par le registre lexical [du parquet – ndlr], j’ai compris qu’on voulait que l’on pense que cette association est une association de malfaiteurs », déplore l’avocat. Avec des accents du Chant des partisans dans la voix, des « vous n’êtes pas dignes de représenter les électeurs », des « vous n’entendez pas la colère qui monte ». « Mais un élu du Front national n’est pas moins bien élu qu’un autre, l’électeur du Front national n’est abusé par personne. » « Vous portez atteinte à l’image du parti que je représente », a lancé l'avocat au parquet.

Il y a pire : en lui réclamant 11,6 millions d'euros de dommages et intérêts, « l’agent financier de l’État, partie civile, sait que c’est un moyen de faire disparaître un parti », s’est plaint Me Dassa. « D'aucuns seraient donc tentés d'obtenir judiciairement ce qu'ils ne pourraient avoir politiquement. »

Cette demande de la partie civile, c’est « la mort financière d’un parti politique », s’est aussi alarmé Me Roland Poynard, l’avocat d’Axel Loustau, le trésorier du micro-parti Jeanne. C’est « lui mettre un garrot », « faire en sorte qu’il ne puisse plus exister aux prochaines élections ». Pour Me François Wagner, l’avocat du micro-parti Jeanne, c’est la marque du « fumus persecutionis » [parfum de persécution – ndlr], qui caractérise les poursuites à caractère tendancieux, constamment senti lors de l’instruction – « refus de désigner des experts » : « fumus persecutionis ! », « absence de volonté d’instruire à décharge » : « fumus persecutionis ! » –, et qui s’est manifesté lors du réquisitoire ce mercredi.

C’est la difficulté de la défense depuis le début des débats : comment politiser et noircir l’accusation, tout en dépolitisant sa défense ? Pas simple si l’on renifle partout et tout le temps ce fameux « fumus » de la persécution…

Jeudi matin, Me Alexandre Varaut, l'avocat de Frédéric Chatillon, s'est avancé le premier pour lancer quelques fleurs au tribunal et à la présidente Rose-Marie Hunault,  et la remercier de sa neutralité : « Ce ne fut pas un procès politique », s’est-il félicité. Les prévenus « savent qu’ils ont affaire à des juges et qu’ils auront droit au droit », a-t-il ajouté. Le parquet a requis une peine de quatre ans de prison, dont deux ferme à l’encontre de Chatillon, le patron de l’agence Riwal au cœur de l'affaire. Me Varaut a tenté d'humaniser son client « dont on imagine tant de choses » et dont on dit qu'il est « très méchant ». Lui et ses camarades « ont payé plus d’une fois » leur militantisme et sont « poursuivis par des fantasmes insensés ».

Selon l’avocat, Mediapart et Le Monde auraient voulu d'ailleurs voir le procès de cette « vie étudiante [d']il y a trente ans » d'une partie des prévenus et de « leur appartenance à un syndicat ». Ce « syndicat » dont il n’ose pas prononcer le nom n’est autre que le Groupe union défense (GUD), l'organisation aux méthodes musclées naguère dirigée par Chatillon, que les intéressés ont continué à soutenir jusque récemment (lire nos enquêtes ici et ). Le tribunal ne l’a pas mentionné, même lors de l’interrogatoire de personnalité. Si l’avocat de la défense croit bon d’en parler, c’est qu’une pincée de « fumus persecutionis » ne fait pas de mal...

Marine Le Pen et le trésorier du RN, Wallerand de Saint-Just, le 29 novembre 2014, à Lyon. © Reuters Marine Le Pen et le trésorier du RN, Wallerand de Saint-Just, le 29 novembre 2014, à Lyon. © Reuters

« Rien n’est simple dans leur vie, plaide Alexandre Varaut. Ils n’ont pas de banque, il [Frédéric Chatillon] n’a plus de client, il a un ami d’enfance qui lui dit qu’il veut bien investir mais qu’il ne veut pas voir son nom, il a des contrôles de l’Urssaf, de Tracfin, une attention permanente de journalistes qui font leur métier et un peu plus. [...] Frédéric Chatillon n’a pas une vie normale. Je ne suis pas sûr qu’il cherchait une vie bourgeoise et ronronnante, mais je ne suis pas sûr qu’il cherchait une vie sous le microscope. Il aimerait être un militant politique, gagner sa vie normalement. »

À entendre l'avocat, la persécution est donc un peu leur vie. Comme le Front national auquel les banques ne veulent plus prêter.

« Mais que fait la loi quand les banques ne prêtent pas ? Que fait la loi quand un parti se trouve empêché de prendre le chemin normal ? questionne Me Varaut. Le Front national a cherché, Jean-François Jalkh [directeur des affaires juridiques du parti – ndlr] a trouvé. Un mécanisme solide. Le prêt, la vente de propagande, les délais de paiement, c’est licite. Tout est licite », a-t-il assuré, évoquant un mécanisme qui « paraît trop astucieux, trop gênant » à l'État.

« Jeanne, c’est le Front national, poursuit Me Varaut. C'est un micro-parti dans le ventre d’un grand parti, Jeanne a fait ce qu’aurait fait le Front national s'il n'avait pas été perclus de dettes. Frédéric Chatillon a fait ce qu’aurait fait toute personne dans le feu d’une campagne. »

Quant au « mécanisme ingénieux » mêlant le micro-parti Jeanne, Riwal et le FN, Frédéric Chatillon l’a « découvert pour les élections de 2011 » et « rien ne justifiait de sa part une quelconque inquiétude ». « Jamais il n'a eu connaissance qu’il y avait dans le mécanisme quoi que ce soit qui pouvait être illégal, jamais il n'a eu l’idée qu’il fallait gagner le plus d’argent possible. [...] Oui, Frédéric Chatillon a gagné sa vie. Oui, il a fait gagner sa vie à beaucoup de gens aussi, et c’est bien ainsi. [...] Il n’a à rougir de rien de ce qu’il a fait. »

Riwal a-t-elle surfacturé les kits comme le soutient l’accusation ? Les juges n’ont pas ordonné d’expertise sur ce point. « S’il y a eu une surfacturation, quel est son montant ? C’est le trou noir depuis le début, le tribunal le sait. Il n’y a pas d’expert », pas de « preuve rationnelle », soutient Me Varaut, plaidant la « liberté des prix » et des « marges » réalisées par les entrepreneurs.

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