L’histoire secrète du radar offert par Xavier Bertrand aux chasseurs

Par Lucile Leclair (avec Yves Adaken) (Médiacités)

Les chasseurs des Hauts-de-France disposent depuis quelques mois d’un radar d’observation des oiseaux financé en grande partie par le conseil régional, malgré les objections des services techniques et les doutes sur l’objectif recherché. Mediacités dévoile les dessous d’un cadeau à 226 000 euros.

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Le jour de l’inauguration du radar ornithologique de la fédération régionale des chasseurs des Hauts-de-France, le 12 avril dernier, Willy Schraen est tout sourires. Le grand chef des chasseurs français, triple président à l’échelon départemental, régional et national, tient là son symbole « d’une science au service d’une chasse durable ». Il a réuni des adhérents et des élus locaux, en tout une centaine de personnes, autour d’un invité d’honneur, Xavier Bertrand. Le président de la Région Hauts-de-France, financeur principal du radar, n’aurait manqué le déplacement pour rien au monde. En costume-baskets et sans cravate, il est venu en ami de la confrérie des fusils. « Cet outil est la preuve de l’apport des chasseurs à la connaissance de la biodiversité », approuve-t-il.

Peut-être (nous reviendrons sur cette affirmation ci-après)… mais pas seulement. Le radar est surtout la manifestation concrète d’une alliance politique qui a vu Xavier Bertrand faire entrer plusieurs responsables de fédérations de chasseurs au sein de l’assemblée régionale afin de leur confier la politique de l’environnement. « Restez comme vous êtes, avec votre fraîcheur, avec parfois aussi vos maladresses », leur a encore lancé le président de la Région. Les chasseurs sont en effet désormais au pouvoir, et ils ne se privent pas de le faire savoir… Notamment aux associations écologistes réputées anti-chasse. 

Le lieu choisi pour présenter leur petit bijou technologique ne doit d’ailleurs rien au hasard: la réserve naturelle de la baie de Canche, non loin des dunes d’Étaples. Elle comprend un lieu emblématique, la plage des Pauvres, sur laquelle ils chassent illégalement depuis 30 ans. Le tribunal administratif de Lille leur a donné tort en juin 2017 mais ils continuent de revendiquer haut et fort le droit de tirer sur les oiseaux de passage.

Le radar est représentatif de la volonté des chasseurs de remettre en cause les lois ou les règlements qui leur sont défavorables. Contre les arguments scientifiques qui fondent souvent ces règlements, ils prétendent désormais produire leurs propres chiffres. « Il fallait quelque chose qui puisse sortir des données incontestables », explique à Nord Littoral (16 avril), Jean-Michel Taccoen, le conseiller régional, vice-président de la fédération des chasseurs du Pas-de-Calais, qui a porté le dossier radar à la Région.

« C’est notre pierre à l'édifice scientifique, renchérit Anne Trannoy, directrice de la fédération régionale des chasseurs des Hauts-de-France. Depuis des années on nous accuse – malgré tous les efforts de comptage – d’orienter nos données pour pratiquer la chasse sur une plus longue période. » Avec le radar au moins, poursuit-elle, « il n’y a pas d’erreur humaine. La machine compte. Scientifiquement. C’est sans commentaire ».     

L’avantage du radar, insistent les chasseurs, c’est qu’il fonctionne 24 h/24 et qu’il capte tout ce qui vole – y compris les insectes – jusqu’à une hauteur de 3 000 mètres. 80 % des oiseaux migrateurs voyagent de nuit et 80 % de ceux qui le font de jour passent en altitude, hors de vue des observateurs humains, même pourvus de jumelles, martèlent-ils encore. De là à vouloir démontrer qu’il y a beaucoup plus d’oiseaux en circulation que les comptages humains ne l’indiquent, il n’y a qu’un pas…

Le radar, qui n’enregistre que des échos et produit des nuages de points, ne serait toutefois rien sans un logiciel capable de décrypter ces images. Or celui des chasseurs serait le nec plus ultra : il arriverait à distinguer chaque espèce d’oiseau « en fonction de leur taille et de la fréquence du battement d’aile », affirme Anne Trannoy.

Bien sûr, un tel joujou a un prix : 180 000 euros. Il s’agit d’un appareil très puissant conçu à l’origine pour un usage maritime. Mais les chasseurs n’ont déboursé que 9 000 euros de leur poche. La Région a subventionné la machine à hauteur de 70 %, épaulée par l’Agence de l’eau Artois-Picardie, à 25 %. À cela s’ajoutent des coûts d’exploitation et un traitement des données encore plus élevé : 200 000 euros. Là encore, tout est essentiellement financé sur argent public (190 400 euros apportés par la Région et l’Agence de l’eau). Au total, les élus régionaux ont donc signé un chèque de 226 000 euros par une délibération votée à l’unanimité le 30 juin 2017. Mais ce consensus apparent cache des doutes et des questions, comme Mediacités l’a découvert.

 

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