Un livre féministe provoque un désir de censure au ministère de l’égalité femmes-hommes

Par Marie Barbier

L’essai Moi les hommes, je les déteste, de Pauline Harmange, est susceptible de « poursuites pénales », assure Ralph Zurmély. Ce chargé de mission au ministère délégué à l’égalité femmes-hommes menace les éditeurs de saisir la justice si l’ouvrage n’est pas retiré de la vente.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

En 1941, dans le film Vénus aveugle d’Abel Gance, Viviane Romance chantait : « Je vous déteste, les hommes,/ Toujours toujours pour vous nous sommes/ L’éternelle bête de somme,/ Depuis l’éternité. » Des paroles qui ne seraient pas aujourd’hui du goût de Ralph Zurmély, chargé de mission au ministère délégué à l’égalité femmes-hommes, qui souhaite interdire à la vente le livre féministe de Pauline Harmange Moi les hommes, je les déteste. Et menace de saisir la justice si les éditeurs ne retirent pas d’eux-mêmes le livre de leur catalogue.

pauline2
Ce court essai de moins de 100 pages, vendu 12 euros en précommande, se veut un « manifeste misandre », cette haine des hommes étant définie par l’autrice comme un « sentiment négatif allant de la simple méfiance à l’hostilité ». « Les féministes traitent souvent la misandrie comme une blague. Je trouvais intéressant d’expliquer qu’on a de bonnes raisons d’en arriver à ces courants-là, détaille Pauline Harmange, Lilloise de 25 ans. Le SCUM manifesto(1) était beaucoup plus radical que ce que j’ai pu écrire. L’indifférence n’est pas suffisante, être en colère est légitime. Je revendique la misandrie, je la pratique, mais c’est une haine passive, on ne va pas prendre les armes ! »

Écrit avant le confinement, le livre, qui devait initialement sortir au printemps dernier, a été publié le 19 août par la micro-maison d’édition associative Monstrographe, tenue par les écrivains Martin Page et Coline Pierré. D’abord imprimé à 450 exemplaires, il vient d’être retiré à 500 autres. Mais le jour de la sortie, les éditeurs reçoivent un mail signé d’un chargé de mission pour l’accès aux droits du ministère délégué à l’égalité femmes-hommes. « Ce livre est de toute évidence, tant au regard du résumé qui en est fait sur votre site qu’à la lecture de son titre, une ode à la misandrie (= haine des hommes), écrit Ralph Zurmély, qui ne demande pas à lire l’ouvrage. Or, je me permets de vous rappeler que la provocation à la haine à raison du sexe est un délit pénal ! En conséquence, je vous demande d’immédiatement retirer ce livre de votre catalogue sous peine de poursuites pénales. »

Selon sa signature, Ralph Zurmély est « chargé de mission accès aux droits » au « Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la vie personnelle et sociale (B2) » à « la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) » du « ministère délégué à l’égalité femmes-hommes, à la diversité et à l’égalité des chances ». Il a été nommé à ce poste en 2013 et chargé des dossiers « accès aux droits des femmes », « viols » et « agressions sexuelles ». Les équipes d’Élisabeth Moreno nous ont fait savoir par mail ce lundi après-midi qu’« il s’agit d’une initiative personnelle et totalement indépendante du ministère. En aucun cas, elle n’engage le ministère ». Sans juger utile cependant de condamner fermement ladite initiative.

Contacté par Mediapart, M. Zurmély maintient ses menaces dans un long mail qu’il nous a adressé, de nouveau signé par le logo du ministère chargé de l’égalité femmes-hommes : « Aux dires même de l’éditeur, ce livre fait l’apologie de la misandrie et de la haine des hommes considérée comme “un chemin joyeux et émancipateur” (?!), ce qui n’a rien à voir avec le principe d’égalité femmes-hommes que nous défendons et constitue ni plus ni moins un délit pénal. »

Le chargé de mission s’appuie sur l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 qui punit d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende toute provocation « à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou identité de genre ». Et de conclure : « Pour l’instant je n’ai pas encore transmis au procureur de la République, dans l’attente que l’éditeur procède de lui-même au retrait définitif dudit livre de son catalogue (livre sorti le 19 août dernier et pour l’instant indiqué comme… “épuisé”). Si l’éditeur persiste néanmoins à proposer ce livre à la vente, il se rend directement complice dudit délit et je me verrais alors obligé de transmettre au parquet pour poursuites judiciaires. Le parquet appréciera des suites qu’il conviendra de donner à cette affaire. »

« C'est totalement ridicule ! », tranchent les éditeurs. « Ce livre n’est pas du tout une incitation à la haine, explique Coline Pierré. Le titre est provocateur mais le propos mesuré. C’est une invitation à ne pas s’obliger à fréquenter les hommes ou à composer avec eux. À aucun moment l’autrice n’incite à la violence. » Pour Martin Page, qui s’est illustré récemment par le succès de son essai Au-delà de la pénétration (Le Nouvel Attila, 2020), « c’est insensé de laisser penser que les hommes seraient blessés par un tel livre. Les femmes ne font pas régner un climat de terreur ! Accueillons la parole des personnes qui subissent des oppressions. Il ne faut pas oublier que la misandrie est avant tout une réponse à la misogynie ». Et de dénoncer une « atteinte à la liberté d’expression très violente ».

« Il n’y a aucune incitation à la haine dans mon livre, assure de son côté Pauline Harmange, bénévole depuis des années dans une association de lutte contre les violences sexuelles. Je ne sais pas si ce monsieur du ministère à l’égalité femmes-hommes fait de la veille sur la misandrie, mais je pense qu’il devrait trouver d’autres manières de s’occuper. Un fonctionnaire d’État qui fait une crise de pouvoir face à un livre de 80 pages sorti à 400 exemplaires, je trouve ça très problématique. »

S’il est saisi, le parquet devra décider s’il y a lieu de poursuivre pour incitation à la haine. Plusieurs éléments dans l’ouvrage de Pauline Harmange vont dans le sens inverse. L’un des premiers chapitres, par exemple, est consacré à ce paradoxe : Pauline Harmange « déteste les hommes » mais vit en couple avec l’un d’eux (qu’elle remercie avec « plein d’amour » à la fin du livre). Elle écrit aussi : « Nous sommes misandres dans notre coin. Quand nous détestons les hommes, au mieux nous continuons de les tolérer parce qu’ils sont partout et qu’il faut bien faire avec (incroyable mais vrai : on peut détester quelqu’un sans avoir une envie irrépressible de le tuer). »

Dans un article paru en 2018, la maîtresse de conférences en droit public Nathalie Drouin écrivait : « L’examen du contentieux de presse permet d’observer que les juges français consacrent une appréciation contextualisée des délits d’injure, de diffamation et de provocation, dont le caractère punissable peut en quelque sorte tomber lorsque le propos s’inscrit dans une dimension humoristique ou satirique ou, parfois, lorsqu’il participe à un débat d’intérêt général. »

Dans un courrier envoyé cette fin d’après-midi à M. Zurmély et auquel Mediapart a pu avoir accès, l’Observatoire pour la liberté de création(2) s’insurge contre sa « démarche illégale » : « Vous n’avez aucune autorité juridique pour demander le “retrait” d’un livre, n’étant pas le ministère de l’intérieur, lequel, à notre connaissance, n’est pas saisi selon la procédure ad hoc. Enfin, vous n’avez aucune autorité intellectuelle pour demander ce retrait, votre démarche relevant à l’évidence d’un contre-sens à la fois sur les missions que vous prétendez défendre et sur le livre que vous n’avez pas lu. Nous vous demandons fermement de revenir sur votre demande et d’adresser vos excuses à l’éditeur. »

« C’est extrêmement grave qu’un fonctionnaire demande l’interdiction d’un livre, souligne auprès de Mediapart la déléguée de cet Observatoire, l’avocate Agnès Tricoire. Les seules procédures administratives destinées à faire interdire des œuvres qui existent aujourd’hui sont celles qui protègent la jeunesse et datent de 1949. Il existe alors toute une procédure à suivre, et hors de celle-ci, aucun fonctionnaire n’est habilité à exiger un retrait de livre d’un éditeur ! Pour rappel, l’entrave à la liberté d’expression est, elle, un délit pénal. M. Zurmély se prévaut d’une autorité avec sa signature en affirmant “je suis le ministère, qui va saisir la justice”menace infondée pour appuyer une demande de censure illégale. Enfin, M. Zurmély n’a pas lu le livre. Non seulement il n’a aucune autorité mais sa démarche est aveugle et absurde. »

Pour l’instant, les éditeurs refusent catégoriquement d’arrêter la distribution du livre. Les 500 exemplaires en réimpression devraient donc être remis à la vente dès la mi-septembre. Mais Monstrographe reste une toute petite maison d’édition tenue par deux bénévoles… « On est des artistes précaires, s’il y a des frais d’avocats, on n’a tout simplement pas l’argent, précise Martin Page. On n’aura pas d’autre choix que d’arrêter la publication du livre… Mais ça serait un déchirement. »
______________

(1) Auto-édité en 1967 par la New-Yorkaise Valerie Solanas, le SCUM manifesto préconisait la mise en place d’une « société pour tailler en pièces les hommes (« SCUM » pour « Society for Cutting Up Men » ou « émasculer », selon les traducteurs). Sa tentative d’assassinat d’Andy Warhol en 1968 rendra la militante célèbre.

(2) Fondé dans les années 2000, l’Observatoire pour la liberté de la création regroupe, sous l’égide de la Ligue des droits de l’homme, une quinzaine d’organisations, dont l’Association des cinéastes documentaristes, la Fédération nationale des arts de la rue, la Société des gens de lettres, la Société des réalisateurs de films ou encore la Ligue de l’enseignement.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous