Au Venezuela, le soulèvement lancé par Juan Guaidó embrase le pays

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Juan Guaidó a lancé mardi la phase finale de l’« opération liberté », avec pour but affiché de renverser Nicolás Maduro. Les violences ont saisi le pays, sans que n’émerge un vainqueur à la fin de la journée. L’opposant et président autoproclamé appelle à manifester ce 1er mai.

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Rien ne laissait présager que le Venezuela s'embraserait avec une telle intensité ce 30 avril. Alors que l'affrontement entre Juan Guaidó, qui s'est proclamé président le 23 janvier dernier, et Nicolás Maduro le président socialiste, s'enlisait, que les dirigeants de l'opposition multipliaient les déclarations pour conserver la motivation des troupes, la phase finale de l’« opération liberté » a été déclenchée mardi au petit matin. Et l'opposant de promettre « la plus grande manifestation de l'histoire du Venezuela » pour le 1er mai.

Guaidó est apparu en chemise blanche mardi vers cinq heures du matin, sur un pont non loin de la base militaire de La Carlota, à Caracas. « Aujourd'hui de courageux soldats, de courageux hommes attachés à la Constitution ont saisi notre appel. […] La fin de l'usurpation débute aujourd'hui », déclare-t-il. Celui qui est perçu par ses soutiens comme le président par intérim du Venezuela est accompagné de militaires de la Garde nationale bolivarienne (GNB) en armes.

© jguaido

Derrière lui, droit, le regard fixe, se tient Leopoldo López, son mentor et le leader incontesté de son parti, Voluntad Popular. Leopoldo López a été condamné à près de 14 ans de prison pour le rôle qu'il a joué lors des manifestations de 2014 (association de malfaiteurs, destruction de biens publics) et purgeait sa peine à son domicile. Il dit avoir été libéré par « ce mouvement militaire ». Des dirigeants de Voluntad Popular estiment que Leopoldo López pourrait être le futur candidat du parti au poste de président en cas d'« élections libres ». L'image de ce fameux opposant libéré est forte et peut lancer une puissante mobilisation. À cette heure matinale, tout était encore envisageable.

Un habitant du centre de Caracas, antimaduriste et qui préfère rester anonyme, rejoint alors, comme des milliers de personnes, la base militaire de La Carlota. Ses espoirs de changement de gouvernement, même par la manière la plus radicale, s'amenuiseront au fil de la journée. Quand la nuit tombe, il dit ne plus y croire : « La manifestation a finalement été contenue sur Altamira [quartier aisé de la capitale – ndlr], les rues sont maintenant vides, tout est fermé et Leopoldo López s'est réfugié dans une ambassade. » Après avoir été accueillis par le Chili dans la résidence de sa mission diplomatique, Leopoldo López et sa famille se sont rendus à l'ambassade espagnole.

In fine, cette journée du 30 avril n'a pas connu de dénouement. « Pour le moment, aucune des deux forces n'a réussi à s'imposer à l'autre. Le soulèvement, ou coup d'État, n'a pas fait fléchir Nicolás Maduro et Maduro n'a pas non plus emprisonné Juan Guaidó ou Leopoldo López », analyse le politologue Dimitris Pantoulas depuis le Venezuela.

Les raisons expliquant l'échec de la stratégie de Juan Guaidó dans cette bataille, qui risque de se poursuivre aujourd'hui, tiennent justement dans le soutien défaillant de l'armée. Comme l'écrit la journaliste spécialiste de la défense Sebastiana Barráez, les militaires pro-Guaidó – reconnaissables à leur foulard bleu – présents à La Carlota sont « pour la majorité des officiers actifs de la Garde nationale. Pour le moment, on n'a pas vu parmi eux d’officiers supérieurs ».

À Caracas, des militaires sur une voiture de partisans de Juan Guaidó. © REUTERS/Carlos Eduardo Ramirez À Caracas, des militaires sur une voiture de partisans de Juan Guaidó. © REUTERS/Carlos Eduardo Ramirez

Les hauts gradés semblent avoir refusé de participer à un putsch. D'après l'avocate et présidente de l'organisation Contrôle citoyen pour la sécurité, la défense et la force armée, Rocío San Miguel, c'est le commandant du détachement 432 de la Garde nationale qui était chargé de l'accompagnement de Juan Guaidó et de Leopoldo López. Il est le responsable de la sécurité du palais législatif.

Quant au directeur du Sebin (Service bolivarien d'intelligence nationale), Christopher Figuera, des doutes entourent sa participation au soulèvement, qui marquerait une fissure importante dans le soutien de la hiérarchie maduriste. Dans un communiqué tortueux, voire incompréhensible, il dément avoir trahi le président socialiste mais désigne le gouvernement comme en partie responsable de la situation critique que vit le Venezuela. 

Le nombre de militaires ayant rejoint l'opposition demeure incertain. Le gouvernement n'a cessé de minimiser l'ampleur du soulèvement militaire. Le président de l'Assemblée nationale constituante – entièrement chaviste – Diosdado Cabello a déclaré qu'il s'agissait d’« une soixantaine de militaires » seulement. Quel que soit leur nombre, les militaires pro-Guaidó ont utilisé leurs armes, comme le montre cette vidéo filmée mardi matin sur le pont non loin de la base militaire de La Carlota. Encore une fois, dans une confusion générale, ils semblent répondre à une supposée offensive de maduristes. 

© rcamachovzla

Alors que les heurts se sont poursuivis à La Carlota, les opposants se sont rassemblés à quelques centaines de mètres de là, à Altamira. La marche vers l'ouest de Caracas où se trouve le siège du gouvernement, le palais de Miraflores, a été stoppée par les forces armées fidèles à Maduro. La tentative de Juan Guaidó s'est aussi heurtée à la réponse du gouvernement. Des milliers de chavistes ont convergé vers le palais de Miraflores pour défendre leur président. La répression des manifestations d'opposition a été violente. 

Dans la matinée, le responsable du « colectivo » la Piedrita, du quartier du 23-de-Enero, déclarait que c'était le « moment de défendre la révolution par les armes ». À La Carlota, des tanks ont fendu la foule et écrasé des manifestants, comme le montrent ces images.

Des tanks passent par-dessus des manifestants au Venezuela. © Impacto Tucuman

Il y a eu au moins un blessé grave. Comme le rapporte le site d'actualité en ligne El Estimulo, Luis Aguilera souffre de fracture pelvienne. Au total, la journée du 30 avril aura coûté la vie d'au moins une personne, un manifestant anti-Maduro, Samuel Méndez (24 ans) dans l’État d’Aragua (centre), selon les organisations vénézuéliennes de défense des droits de l'homme Provea et l'Observatoire vénézuélien du conflit social (OVCS). Il aurait essuyé un tir par balles lors d'une manifestation. Au moins 109 personnes ont été blessées dans tout le pays ce 30 avril selon OVCS, au moins 60 sur la capitale selon Provea.

Il n'est pas certain que le nouveau coup de Juan Guaidó joue en sa faveur sur la scène internationale. Reconnu par une cinquantaine de pays, il peut toujours compter sur l'appui fidèle des États-Unis. Donald Trump a menacé Cuba d'un « embargo total » si « les troupes et milices cubaines n'abandonn[ai]ent pas immédiatement les opérations militaires au Venezuela ».

L'Union européenne a quant à elle appelé à la « plus grande retenue ». « Nous réaffirmons qu'il ne peut y avoir qu'une solution politique, pacifique et démocratique pour sortir des crises multiples qu'affronte le pays », a déclaré dans un communiqué Federica Mogherini, représentante de l'UE pour les Affaires étrangères. L'ONU a fait de même. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, souhaite que les adversaires politiques au Venezuela évitent l’escalade et voient le dialogue comme une issue.

Alors que les deux camps ne parviennent pas à annihiler leurs adversaires, que le pays s'enfonce toujours plus loin dans une crise économique tragique, le « dialogue » est la « seule issue possible », selon l'analyste politique Dimitris Pantoulas. Les États-Unis soufflent le chaud et le froid. Elliott Abrams, le représentant spécial américain pour la crise au Venezuela, assure de manière énigmatique qu'il y a eu des « négociations intéressantes » avec le ministre de la défense Vladimir Padrino, le directeur de la contre-intelligence militaire Iván Hernández et le président du Tribunal suprême de justice (TSJ, Cour suprême).

Le conseiller de Donald Trump à la sécurité nationale, John Bolton, a quant à lui envoyé plusieurs tweets intimant à ces trois piliers du madurisme d’abandonner le président socialiste. « Votre temps est compté. C'est votre dernière chance », a-t-il écrit.

© ambjohnbolton

Ce mercredi 1er mai, la journée débute au Venezuela avec toujours plus d'incertitudes et un affrontement qui risque de se poursuivre. Lors d'une allocution télévisée dans la soirée du 30 avril, Nicolás Maduro n'a pas modifié sa position et dénoncé un « coup d'État » pour « imposer un gouvernement illégitime et soumettre le pays au modèle néocolonial ».

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