Ce que les scandales Publifin et Samusocial révèlent de la crise politique en Belgique

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Une série de scandales bouscule le PS belge, menacé d’implosion. Pour comprendre l’onde de choc de ces affaires complexes, entretien avec deux acteurs de premier plan, le journaliste David Leloup et Christophe Van Gheluwe, fondateur du site Cumuleo, qui traque les cumuls d’élus dans le royaume.

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Bruxelles (Belgique), de notre envoyé spécial.-  La social-démocratie est en crise partout en Europe et le PS francophone belge d’Elio Di Rupo, qui s’est longtemps cru à l’abri, ne peut plus y échapper. Il tient ce dimanche un congrès extraordinaire, organisé dans la précipitation. La formation, qui comptait encore quelque 90 000 adhérents l’an dernier, est secouée par une série de scandales qui posent la question de sa survie. L’affaire Publifin – du nom de ce regroupement de services communaux dans la province de Liège, dans le sud du pays, qui distribue du gaz ou encore de l’électricité – a mis au jour, à partir de décembre 2016, un système d’emplois fictifs au profit de cadres locaux du parti.

En juin, c’est au tour de la fédération de Bruxelles d’être dans la tourmente : le bourgmestre (maire) PS de Bruxelles-ville, Yvan Mayeur, a démissionné. Avec l’une de ses proches, il a touché de confortables rémunérations, s’ajoutant à son revenu d’élu, pour avoir participé à des réunions – certaines fictives – pour le Samusocial, une association d’aide aux plus démunis.

Depuis l’été 2014, le PS de Di Rupo se trouve dans l’opposition à l’échelon fédéral, où les conservateurs du MR sont associés, notamment, aux nationalistes flamands de la N-VA. Mais le PS participait jusqu’à présent à plusieurs exécutifs régionaux, assurant par exemple, avec Paul Magnette, la présidence de la Wallonie (région francophone dans le sud du pays). Le 20 juin, l’un des partenaires de coalition du PS, le CDH (centriste), « dégoûté » par ces scandales à répétition, a annoncé qu’il quittait le navire. D’autres coalitions – sans le PS – sont en cours d’élaboration, pour essayer de former des gouvernements alternatifs en Wallonie, mais aussi à l’échelle de la région de Bruxelles et de la fédération Wallonie-Bruxelles.

C’est un séisme dans la vie politique belge, alors que le PS a participé presque sans discontinuer au gouvernement wallon depuis sa création en 1981 (soit près de 36 ans au pouvoir). À l’échelon national, le parti de Di Rupo a participé à des dizaines de coalitions depuis 1979 (il a gouverné sans interruption de 1988 à 2014). Les sondages restent fragiles pour mesurer l’impact de ces scandales auprès de l’électorat traditionnel du PS. Mais sur le terrain, la dynamique est du côté du PTB, ce parti marxiste incarné par Raul Hedebouw, sur lequel Mediapart s’est déjà penché (lire notre reportage).

Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue dans la politique belge ces jours-ci, Mediapart a réuni deux acteurs de premier plan, pour un entretien croisé. David Leloup est journaliste d’investigation. Il a notamment collaboré à la revue indépendante Médor et a révélé le scandale Publifin en fin d’année dernière, sur le site du Vif. Christophe Van Gheluwe, quant à lui, a fondé en 2009 un site de veille citoyenne au succès croissant, Cumuleo, qui essaie de faire la lumière sur le cumul des mandats du personnel politique en Belgique (plus de 15 000 élus). Il n’est pas étranger au déclenchement de l’affaire du Samusocial.

Yvan Mayeur, le bourgmestre (maire) démissionnaire de Bruxelles-ville, le 8 mars 2016, sur le balcon de la mairie, sur la Grand-Place © François Lenoir / Reuters Yvan Mayeur, le bourgmestre (maire) démissionnaire de Bruxelles-ville, le 8 mars 2016, sur le balcon de la mairie, sur la Grand-Place © François Lenoir / Reuters
Quel est le principal enseignement de l’affaire Publifin, à vos yeux ?

David Leloup : Il est triple. D’abord qu’une intercommunale comme Publifin, qui fait un chiffre d’affaires de 760 millions d’euros et emploie 2 900 personnes, est délibérément parvenue à ne jamais être contrôlée par personne : ni par ses actionnaires – la province de Liège et 76 communes –, obnubilés par les dividendes reçus, ni par l’autorité de tutelle – la Région wallonne – juridiquement mise hors jeu par Publifin.

Ensuite, qu’un seul homme peut faire basculer un système bien huilé et provoquer une crise politique majeure. Jamais le scandale n’aurait éclaté sans la pugnacité du lanceur d’alerte Cédric Halin, échevin des finances d’Olne, une des 76 communes actionnaires. Membre de l’assemblée générale de Publifin, il a exigé de consulter les documents internes de Publifin relatifs aux « comités de secteur », et c’est ainsi qu’il a découvert le pot aux roses.

Enfin, plus généralement, que les institutions supra-communales – ces groupements de communes censés offrir un service public en réalisant des économies d’échelle – et provinciales – cet échelon de pouvoir propre à la Belgique, régulièrement remis en cause – ont bénéficié d’un sous-contrôle politique et médiatique pendant des décennies. Cela leur a permis de mettre en place des systèmes, légaux ou illégaux, qui ont proliféré pour répondre à un problème de fond de la démocratie locale : le financement des élus locaux.

Vous dites « légal et illégal » ?

D. L. : Le scandale Publifin, pour faire court, c’est la mise au jour d’un système organisé de mandats fictifs au sein de comités formés pour prétendument surveiller les différents secteurs d’activité de Publifin (distribution de gaz, d’électricité, télécoms, etc.). Ces « comités de secteur » étaient en réalité destinés à rémunérer mensuellement des élus locaux, sans qu’ils soient même obligés d’assister à la poignée de réunions organisées annuellement. La commission d’enquête parlementaire Publifin du Parlement de Wallonie a conclu que l’existence de ces comités et les rémunérations qui y étaient distribuées n’étaient pas conformes à la loi. Entre 2011 et 2016, une trentaine d’élus ont ainsi illégalement coûté 2,5 millions d’euros aux contribuables de la province de Liège et des communes actionnaires de Publifin.

Le scandale a également braqué les projecteurs sur le cumul des mandats et le manque de transparence sur les rémunérations de ceux-ci. De nombreux élus locaux cumulent des mandats rémunérés pour atteindre un montant – plafonné – qui leur permet de vivre de la politique. Mais ce système a été dévoyé à cause d’une faille juridique du code wallon de la démocratie locale. On s’est rendu compte, à la faveur du scandale Publifin, qu’il existait des mandats « originaires » [les mandats « primaires » d’élus locaux – ndlr], des mandats « dérivés » [lorsqu’un bourgmestre siège par exemple au conseil d’administration d’une intercommunale pour y représenter sa ville – ndlr], mais aussi des mandats dits « dérivés de dérivés ». En cumulant ces trois types de mandats, on a découvert que certains mandataires locaux pouvaient gagner jusqu’à 300 000 euros brut par an !

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L’entretien a été réalisé à Bruxelles le 19 juin. Il a été relu, amendé et précisé par David Leloup et Christophe Van Gheluwe. Dans la dernière partie de l'entretien, le PS n'a pas la « dent dure », mais la « peau dure ».